Recension par Françoise Collin

Pudeurs et Colères de femmes, Bruxelles, fondation Boghossian, villa Empain, 11 mars-25 septembre 2011


Une magnifique maison bruxelloise de l’époque Art déco, la villa Empain, qui avait été abandonnée durant de nombreuses années, a été acquise par la fondation Boghossian en 2006 (Jean Boghossian est d’origine arménienne. Il a vécu en Syrie, au Liban, puis en Suisse). Après une importante restauration, cette maison est devenue un centre culturel (salles d’exposition et de conférences, librairie) dont Diane Hennebert assure la direction. Mais c’est déjà depuis 1996 que la fondation Boghossian s’est engagée à contribuer par de nombreuses initiatives sociales et culturelles à l’amélioration des conditions de vie de pays comme le Liban ou l’Arménie.

La première des expositions (11 mars-25 septembre 2011), conçue par Diane Hennebert avec la collaboration de Jacques Dosogne et de Séphora Thomas, avait pour thème et pour titre : Pudeurs et Colères de femmes. Elle déclinait avec virtuosité la thématique du voile, à travers les ères géographiques les plus diverses, du Japon au Maroc ou à la Turquie, en passant entre autres par la Chine, la France (Orlan dénudant son sein dans un drapé baroque), la Suisse (Pipilotti Rist). Sans oublier — dernière touche d’ironie — la femme au foulard Hermès : « La femme au carré » de Bali Barret — ou encore la silhouette vue de dos et drapée de noir, face à un paysage vide, de l’Israélienne Lea Golda Holterman. Ce ne sont là que quelques exemples de la déclinaison en formes infinies et disparates d’une thématique unique par une trentaine d’artistes d’Orient et d’Occident.

Dans son introduction, Diane Hennebert remarque très justement et non sans ironie que désormais « une femme voilée serait plus scandaleuse qu’une femme nue ». Cette lisière entre voile et dévoilement est en tout cas toujours déterminée par le rapport au regard masculin et en relation avec celui-ci qui en est l’arbitre.

C’est sans doute pour attester de cette vérité transfrontalière et trans-séculaire que se trouvaient rassemblées des œuvres d’époques et de provenances disparates, de l’Antiquité à nos jours et de l’Orient à l’Occident, déployant un grand point d’interrogation plutôt que de prétendre à une thèse.

À cette occasion la fondation a invité diverses femmes à s’exprimer dont Chékéba Hachemi (auteur de L’Insolente de Kaboul, Anne Carrière, 2011) et des femmes d’Afghanistan. Une journée de colloque a également été organisée.

La beauté du lieu et l’intérêt des expositions qui y sont présentées ainsi que des débats qui s’y tiennent justifient le détour par cette vaste avenue qui longe le bois de la Cambre à Bruxelles. Sans oublier le souci humanitaire de la fondation qui, entre autres, subsidie des recherches touchant au rapport Orient / Occident.

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Art is the Answer !, Bruxelles, fondation Boghossian, villa Empain, 29 mars-2 septembre 2012

Sous le titre Art is the Answer !, cette deuxième exposition était consacrée aux artistes et designers libanais actuels. Nous reprenons ici les termes de sa présentation.


L’exposition Art is the Answer ! propose une sélection d’œuvres réalisées par une vingtaine de créateurs témoignant de la vitalité de la scène artistique qui caractérise le Liban actuel.

Dans de nombreux pays arabes, la modernité artistique a mis du temps à sortir des scènes locales ou spécialisées et il a fallu attendre le début des années 2000 pour que se développe un véritable dialogue entre les dynamiques occidentales et les créateurs orientaux.

Du côté arabe, l’art révèle désormais sa qualité d’instrument permettant d’exprimer les frustrations et humiliations vécues par des peuples dans la tourmente ; du côté occidental, la peur face à des menaces terroristes se mêle de curiosité pour des cultures souvent méconnues. C’est dans ce contexte que le Liban affirme ses singularités.

Pendant les années 1960, les guerres israélo-arabes et la profusion de régimes autocratiques voisins font de Beyrouth un havre de liberté et d’innovation.

Mais les années 1975-1976 se marquent de violence et c’est sous les bombes qu’une nouvelle génération va tenter de vivre et de s’exprimer. Quinze années durant, le pays vit en rupture avec la normalité, écartelé entre des forces contradictoires et meurtrières.

Les années 1990 sont placées sous le signe de la reconstruction. Le Liban veut tourner la page, l’État s’investit dans la réhabilitation des infrastructures et confie à une société privée l’élaboration d’un projet directeur pour le centre-ville de la capitale. Dans le chantier de la future mégapole du XXIe siècle, nombreux sont ceux qui réclament un travail de mémoire. À la loi amnistiant les crimes de guerre, ils répondent par une volonté de documenter l’Histoire de ces années de guerre. S’amorcent ainsi des nouvelles pratiques artistiques : performances, installations, vidéos, musique, photographie, cinéma vont donner naissance à des expériences originales. Produites avec des moyens très réduits, ces expérimentations investissent des lieux insolites, parfois délabrés, et poussent le débat sur la place publique.

Pierres angulaires des créations libanaises des années 1990 et 2000, l’investigation de l’histoire récente et l’évocation de ses fantômes permettent d’exprimer tout un éventail de problématiques liées à la culture urbaine.

Au début des années 2000, le Liban revient brusquement à la une de l’actualité. De l’assassinat de Rafic Hariri aux manifestations qu’il provoque, de la guerre de juillet 2006 à la période d’instabilité qui risque ensuite de tourner en catastrophe, les spectres du conflit remontent à la surface. Restés au pays ou installés à l’étranger, les artistes vont réagir avec une rapidité déconcertante et diffuser, en simultané aux raids de l’aviation israélienne, des films courts, des dessins, des textes, des productions sonores et visuelles. Nombre de ces pièces réalisées dans l’urgence seront exposées à travers le monde durant les mois qui suivront ces fameux trente-trois jours. De Dubaï à Sydney en passant par Londres, Venise et New York, le public est avide de voir et d’entendre ce que les Libanais ont à exprimer.

La scène artistique libanaise réussit ainsi à imposer ses goûts, ses idées, ses peurs et ses rêves bien au-delà de ses frontières. L’Occident la découvre avec fascination tandis que les pays du Golfe se lancent dans une surenchère de foires, de biennales artistiques et de nouveaux musées. Les artistes libanais y sont invités avec tous les honneurs, alors qu’en 1990, ils n’étaient considérés que comme de jeunes agitateurs.

En janvier 2009, le Beirut Art Center ouvre ses portes dans une ancienne fabrique de meubles. Les salles de ce nouveau centre d’art deviennent rapidement le théâtre d’une programmation fournie et de rencontres inattendues. Un an plus tard, c’est au tour de Solidere, la société en charge de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, d’inaugurer son Beirut Exhibition Center.

À la fin 2010, c’est le monde arabe tout entier qui bascule dans un mouvement aussi inattendu qu’incertain, auquel on donne le nom de Printemps arabe. Face à ces défis majeurs, la scène artistique libanaise continue à émouvoir et à étonner, à se renouveler et s’inventer.

Artistes sélectionnés pour exposition Art is the Answer :
Ziad Abillama, Ziad Antar, Ayman Baalbaki, Mohamad-Said Baalbaki, Chaza Charafeddine, Zena el Khalil, Fouad Elkoury, Najla el Zein, Hiba Kalache, Karen Kalou, Nadim Karam, Abdulrahman Katanani, Taline Kechichian, Alfred Tarazi.

Design et stylisme :
Karim Chaya, Karen Chekerdjian,Nada Debs,Milia Maroun, Wyssem et Cécile Nochi, Ranya Sarakbi.
Après sa présentation à Bruxelles, l’exposition sera présentée au début de l’année 2013 au Beirut Exhibition Center.

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La fondation Boghossian a organisé à la villa Empain des rencontres internationales, les 24, 25 et 26 avril 2012, sous le titre Art is the answer !. Ces rencontres ont donné l’occasion d’aborder avec des créateurs et philosophes le concept de l’art compris comme un état d’esprit et un mode de vie, une réponse créative aux conflits.

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L'auteur est responsable des opinions exprimées, lesquelles ne sont pas nécessairement celles de l’UNESCO.

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