30.12.2007 - SHSregards 18

Entretien avec Juan Somavia : « Faire du travail décent l’affaire de tous. »

dans SHSregards 18

Alors que le 17 octobre 2007 marquera la 20e Journée mondiale de lutte contre la pauvreté, le Directeur général du Bureau International du Travail insiste sur le défi de faire du travail décent une réalité pour chacun. Selon lui, la crise mondiale de l’emploi est l’une des plus grandes menaces pour notre sécurité aujourd’hui et doit être l’affaire de tous.

Le Bureau International du Travail a rendu public, en mai dernier, un rapport sur les discriminations dans le monde du travail. Quels sont les grands enseignements de cette enquête ?

Il y a d’abord une bonne nouvelle : c’est que de plus en plus de textes législatifs et de mesures sont adoptés pour lutter contre les discriminations. Ainsi, 9 États sur 10 ont ratifié les deux conventions fondamentales sur les discriminations, les Nations Unies viennent d’adopter une nouvelle convention sur les droits des personnes handicapées, et le recueil de directives pratiques du BIT sur la lutte contre les discriminations à l’encontre des personnes atteintes du VIH/SIDA est maintenant utilisé dans plus de 60 pays.

Cela étant dit, malgré ces progrès, des centaines de millions de personnes souffrent encore de discriminations au travail. Dans le monde entier, le travail de sensibilisation, les moyens et les institutions nécessaires pour lutter contre ces discriminations ne sont pas à la mesure des besoins. Chaque jour, des femmes gagnent moins que des hommes pour un travail de valeur égale. Des personnes handicapées et des travailleurs âgés se voient refuser la possibilité de donner toute la mesure de leur potentiel. Des personnes issues de groupes minoritaires sont éliminées au cours du processus d’embauche en raison de leur race ou de leur religion. On voit aussi apparaître de nouvelles formes de discrimination qui sont fondées sur l’âge, l’orientation sexuelle ou la prédisposition génétique...

Quels sont les défis à relever pour combattre ces discriminations ?

Ce rapport expose un plan d’action qui propose notamment de promouvoir l’adoption de lois plus strictes et une mise en application plus efficace de la législation, de favoriser l’égalité entre hommes et femmes en lançant une action plus intégrée et mieux coordonnée au niveau mondial, tout en dotant les travailleurs et les employeurs des instruments nécessaires pour promouvoir l’égalité sur le lieu de travail. Surtout, il met en avant la nécessité de poursuivre nos efforts en faveur de la prise en compte de la notion de travail décent pour tous et toutes, sans distinction de sexe, race, religion ou autres dans les politiques nationales.

La persistance des discriminations dans le monde du travail constitue non seulement une violation des droits humains, mais cela a aussi des conséquences économiques et sociales plus larges, car ces discriminations freinent le développement en gâchant le talent humain et en accentuant les tensions et les inégalités sociales. Parce que le travail est essentiel dans la vie de chacun, éliminer les discriminations sur le lieu de travail contribuerait à donner du pouvoir aux individus, à renforcer l’économie toute entière et à enrichir les sociétés dans leur ensemble. Le travail peut en effet nous aider à nous affranchir de la pauvreté et à réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement en contribuant à une mondialisation juste.

Pour lutter contre la pauvreté, vous avez fait de l’Agenda du travail décent la priorité des priorités. Que recouvre cette notion ?

Le travail décent résume les aspirations des êtres humains au travail. Il implique la possibilité d’accéder à un travail productif et justement rémunéré, la sécurité sur le lieu de travail et une protection sociale pour les familles, de meilleures perspectives de développement personnel et d’intégration sociale, la liberté d’exprimer ses revendications, de s’organiser et de participer aux décisions qui affectent sa vie, l’égalité des chances et de traitement pour tous, femmes et hommes. Enfin, un travail décent est source de dignité pour la personne.

Dans le village planétaire qu’est le monde aujourd’hui, faire du travail décent une réalité pour tous devrait donc être une préoccupation commune de la communauté internationale. Cela dit, d’une certaine manière, ça l’est déjà, car le déficit de travail décent que nous observons : c’est le chômage et le sous-emploi, les emplois improductifs et de faible qualité, les travaux dangereux et les revenus précaires, les droits bafoués et l’inégalité entre les sexes, l’exploitation des travailleurs migrants, le manque de représentation et de possibilités d’expression, l’insuffisance de protection et de solidarité face à la maladie, à l’invalidité et à la vieillesse.

Pour ne citer que quelques exemples : près de 200 millions de personnes sont aujourd’hui au chômage. C’est dire plus que jamais auparavant. La moitié des travailleurs dans le monde vivent avec moins de deux dollars par jour. Parmi les sansemploi, 86 millions, soit près de la moitié du total, sont des jeunes âgés de 15 à 24 ans. Un enfant sur sept dans le monde doit, aujourd’hui encore, travailler. Deux millions de décès par an – une moyenne de 6 000 par jour – sont dus à des accidents ou des maladies professionnelles…

En quoi le déficit de travail décent représente-t-il un risque pour les populations ?

Au-delà même des situations de violation des droits humains qui l’accompagnent, la crise mondiale de l’emploi est l’une des plus grandes menaces pour notre sécurité aujourd’hui. Si nous continuons sur le même rythme, le monde court davantage de risques de division, de protectionnisme et de conflits. Un manque chronique de possibilités de travail décent, des investissements insuffisants et une sous-consommation conduisent à l’érosion du contrat social fondamental qui sous-tend les sociétés démocratiques, celui qui veut que le progrès soit partagé par tous. Ainsi, l’expérience de nombreux pays montre que les risques de désordre sont plus grands là où les besoins de travail décent sont ignorés, tandis que la sortie de crise est plus rapide là où les communautés s’unissent pour travailler à la reconstruction. C’est pourquoi je suis convaincu que le travail décent devrait être appréhendé comme une dimension importante de l’agenda pour l’instauration de la paix dans le monde.

Comment faire en sorte d’atteindre les objectifs de cet agenda ?

Si nous convenons que le travail décent est une condition préalable au développement durable et à l’instauration de la paix, ainsi qu’un élément clé pour réduire et éliminer la pauvreté, nous devrions faire en sorte de mieux coordonner les efforts nationaux et internationaux visant à sa mise en œuvre. Pour cela, nous avons besoin du concours d’autres organisations et d’autres moyens d’action.

En effet, l’emploi ne se décrète pas, non plus que l’élimination de la pauvreté. Il s’agit d’un processus long et complexe qui réclame la participation concertée de toutes les composantes de la société. Les gouvernements, les employeurs et les travailleurs ont les uns et les autres leur rôle à jouer pour parvenir à un consensus constructif. À cet égard, si le Bureau International du Travail, en tant qu’organisation tripartite, possède une expérience exemplaire qui mériterait sans doute d’être davantage partagée, la tâche n’incombe pas à une seule organisation. Elle est de la responsabilité de la communauté mondiale des parties prenantes. C’est en effet dans un esprit d’équipe que le système multilatéral devrait aborder les défis qui s’imposent à notre monde aujourd’hui. Et cet esprit ne s’exprime pas suffisamment.

Dans quelle mesure l’UNESCO peut-elle contribuer à faire du travail du décent une réalité ?

Je crois qu’il n’est pas un défi posé par le travail décent qui ne relève d’un des champs de compétences de l’UNESCO. Nous collaborons déjà activement dans le domaine de la valorisation des qualifications, mais la concrétisation des objectifs de l’Agenda du travail décent appelle des politiques intégrées dans bien d’autres domaines que celui de la formation ou de l’éducation. Il est autant question d’éducation que de promotion des droits humains, de lutte contre les discriminations, de partage des progrès de la science, que de la mise à la disposition des décideurs politiques des fruits de la recherche en sciences sociales pour élaborer des politiques publiques. Comment imaginer, par exemple, qu’une réflexion sur le changement climatique puisse être conduite sans que l’on s’interroge sur les évolutions des modes de travail et de production ? Les transformations en œuvre dans nos sociétés sont le résultat de l’activité humaine. Dans tous ces domaines nous avons des expériences à partager.

Propos recueillis par Cathy Bruno-Capvert


Juan Somavia

Avant d’être élu en 1998 puis réélu en 2003 Directeur général du Bureau International du Travail, Juan Somavia a mené une longue et brillante carrière dans les affaires civiles et internationales. Professeur d’université, avocat de profession, il fut entre autres ambassadeur du Chili auprès des Nations Unies, Président du conseil de l’Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD), et coordinateur du Forum du tiers monde. Sa contribution à la paix et aux droits de l’homme lui a valu le « Prix de la paix Leonidas Proaño ».




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