31.10.2003 - SHS Newsletter 03

Entretien avec Thomas Pogge, philosophe, sur la lutte contre la pauvreté

dans SHS Newsletter 03

Thomas Pogge, philosophe et professeur à Columbia University (États-Unis) a consacré une partie importante de son travail à la lutte contre la pauvreté et a publié plusieurs livres sur ce sujet. Il participe actuellement au projet de l’UNESCO « Les dimensions éthiques et des droits humains de la pauvreté. Vers un nouveau paradigme dans la lutte contre la pauvreté ».

Comment définissez-vous la pauvreté ?

La pauvreté est couramment définie en termes de revenu, mais il y a des définitions beaucoup plus larges qui tiennent compte aussi d’autres aspects de la privation. Dans le cadre de mon travail sur les statistiques de la Banque mondiale ainsi que du suivi du premier Objectif de développement du Millénaire, je m’en tiens à la définition étroite de la pauvreté en tant que pauvreté de revenu. Mais d’un point de vue philosophique, la définition de la pauvreté n’est pas trop importante dès lors que l’on comprend que ce qui est intéressant du point de vue moral dépasse largement la notion de faible revenu.

Que pensez-vous de la définition que donnent les Nations Unies de la pauvreté ?

Le premier Objectif du Millénaire se réfère à une définition de la pauvreté fondée sur le revenu qui est parfaitement acceptable tant que les autres Objectifs du Millénaire abordent d’autres types de privations.

Mais le seuil de pauvreté d’un dollar par jour ne couvre peut-être pas partout les mêmes réalités…

Oui, c’est exact. Même si l’on se concentre uniquement sur la pauvreté de revenu, qui représente indéniablement un aspect du dénuement humain, il faut le faire de manière plausible. Pour que les gens dits « pauvres » achètent réellement moins de produits de première nécessité que les « non pauvres » dans différents pays et différentes années, le seuil de pauvreté doit coïncider au niveau de l’espace et du temps. La méthodologie de la Banque mondiale ne remplit pas cette condition de cohérence très minimale au niveau de l’espace et du temps. De plus, le seuil de la Banque est excessivement bas dans la plupart des pays. Beaucoup d’individus qu’elle considère comme « non pauvres », en fait, n’ont pas assez d’argent pour satisfaire leurs besoins humains élémentaires.

Le premier Objectif du Millénaire des Nations Unies est de réduire de moitié la proportion de la population vivant avec moins d’un dollar par jour. Cet objectif est-il réalisable ?

C’est un objectif facile à atteindre. Il a été formulé pour pouvoir être atteint d’ici 2015. La base de référence qui a été choisie est celle de 1990 ; de ce fait, le premier Objectif du Millénaire se présente comme un plan de 25 ans visant à réduire de moitié le pourcentage de la population des pays en développement qui vit dans une grande pauvreté. Si on calcule cela en termes numériques, il s’agit seulement de réduire de 20 % le nombre de gens très pauvres de 2000 à 2015. L’objectif révisé n’est pas très ambitieux. Si les pays riches, en particulier, prenaient le problème plus au sérieux, nous pourrions non seulement obtenir cette réduction de 20 %, mais aussi venir à bout de la pauvreté bien avant 2015.

Est-ce que cela veut dire que vous êtes optimiste ?

Non, je suis pessimiste, car il n’y a tout simplement aucune volonté politique de réaliser ces objectifs. Aujourd’hui, chaque pays doit assumer sa propre éradication de la pauvreté et la plupart des pays riches ne voient aucune urgence à concourir à ce processus. Ils ne pensent pas qu’ils devraient, par exemple, assouplir les lois du marché de manière à ce que les pays pauvres atteignent plus facilement l’objectif. La responsabilité est rejetée dans la plupart des cas sur les pays pauvres. Par conséquent, faute de volonté politique des pays riches, l’objectif ne sera pas réellement atteint.

Vous avez qualifié les efforts de la communauté internationale pour réduire la pauvreté d’approche « à petite vitesse ». Qu’entendez-vous par cela ?

Comme je l’ai dit, l’annonce dans la Déclaration du Millénaire d’une « réduction de moitié de l’extrême pauvreté » est véritablement une manière compliquée de s’engager à réduire de 20 % le nombre d’individus très pauvres – un chiffre énorme par rapport à la réduction que les mêmes gouvernements avaient promise au Sommet mondial de l’alimentation en 1996 à Rome. Selon le seuil de pauvreté d’un dollar par jour établi par la Banque mondiale – qui est non seulement ridiculement bas, mais aussi très mal converti dans les autres monnaies – le nombre d’individus très pauvres qui était environ de 1 170 millions en 2000 devrait passer à 937 millions d’ici 2015. Pensez aussi que les pays riches consacrent seulement un peu plus de 50 milliards de dollars par an à l’aide publique au développement, dont seulement 4 milliards de dollars sont investis dans les prestations sociales élémentaires. Comparé à leurs PNB cumulés de quelque 26 000 milliards de dollars, ces 4 milliards représentent évidemment un montant extrêmement faible pour un problème aussi vaste – après tout, environ un tiers des décès, 18 millions par an, est dû à des causes liées à la pauvreté. Voilà pourquoi je parle d’une approche « à petite vitesse » – parce que nous pourrions facilement consacrer 200 voire 300 milliards de dollars à l’éradication de la pauvreté et donc parvenir à réduire bien plus que prévu le nombre de personnes très pauvres d’ici 2015.

Dans l’une de vos récentes conférences, vous comparez le problème de la pauvreté dans le monde avec certaines catastrophes du siècle dernier comme l’Holocauste. Ne s’agit-il pas de phénomènes très différents ?

Evidemment, les exterminations actives et délibérées auxquelles se sont livrés les Nazis sont moralement bien pires que de ne pas en faire assez pour réduire la pauvreté aujourd’hui, parce que les politiciens ou les citoyens des pays riches n’ont aucune intention d’exterminer un grand nombre de gens des pays pauvres. Il y a simplement de l’indifférence. Mais, si vous examinez le problème du point de vue d’un politicien d’un pays neutre sous le régime nazi qui pouvait poursuivre une politique capable de vaincre le défi nazi et de mettre fin à l’Holocauste, les deux problèmes deviennent alors plus comparables. Si nous estimons qu’il était alors moralement urgent d’agir pour réduire le problème des massacres perpétrés par les Nazis, nous devrions conclure pour des raisons très semblables qu’il est très urgent maintenant de traiter le problème de la pauvreté dans le monde.

Vous avez publié un ouvrage intitulé « La pauvreté dans le monde et les droits humains ». La pauvreté est-elle avant tout un problème de droits humains ?

Je ne dis pas que la pauvreté est par essence un problème de droits humains, ni que tous les cas de pauvreté relèvent des droits humains. Mais j’affirme que presque toute la pauvreté du monde contemporain est un problème de droits humains. Dès lors que la pauvreté est largement causée par autrui – par la conduite et la gouvernance des pays riches – il faudrait alors considérer cela comme une violation des droits humains.

Pourriez-vous donner des exemples concrets ?

Le régime actuel du commerce mondial contribue à la perpétuation de la pauvreté à travers l’ouverture du marché asymétrique qui a eu lieu dans les années 1990. Les pays pauvres n’ont toujours pas libre accès à nos marchés et sont encore gênés par les droits anti-dumping, les quotas et les subventions massives, par exemple sur les produits agricoles et textiles. Non seulement ces subventions rendent les produits des pays pauvres non compétitifs sur les marchés des pays riches, mais elles les empêchent aussi d’être écoulés sur les autres marchés parce qu’elles permettent aux pays riches de vendre partout leurs propres produits moins cher. En soutenant un ordre économique mondial qui préserve le droit des pays riches d’imposer de telles mesures protectionnistes dans le système du commerce mondial, ces derniers contribuent largement à entretenir le problème de la pauvreté dans le monde.

Pensez-vous que la mondialisation a contribué à augmenter les violations des droits humains liés à la pauvreté ?

La mondialisation n’est pas un phénomène homogène particulier. Elle prend des formes très différentes si on la comprend comme une plus grande intégration économique et politique du monde. En fait, du point de vue de la pauvreté, la manière dont la mondialisation a été dirigée ces quinze dernières années est bien pire que ce qu’elle aurait pu être. Les marchés ouverts auraient pu être créés avec bien moins de dispositions maintenant des droits acquis et autres exceptions en faveur des pays riches. La voie de la mondialisation qui a été choisie a engendré – et c’était prévisible – une pauvreté bien plus grande que nécessaire. En ce sens, elle conduit à la violation des droits humains.

Comment décrivez-vous la corrélation entre les droits économiques et sociaux, d’une part, et les droits civils et politiques, d’autre part ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale il y a une longue polémique entre ceux qui pensent que les droits civils et politiques sont les « vrais » droits de l’homme et ceux qui disent que les droits économiques et sociaux sont plus importants que les droits civils et politiques. Ces deux types de droits sont, bien sûr, d’une importance capitale et se renforcent mutuellement à bien des égards. Comme l’a fait observer Amartya Sen, les droits civils et politiques sont des supports très importants pour les droits économiques et sociaux. Dans un pays ayant une presse libre et un système politique ouvert et compétitif, les besoins élémentaires des pauvres seront plus sûrement satisfaits. Inversement, dans un pays où les droits économiques et sociaux sont garantis, où les gens n’ont pas à mobiliser toute leur énergie pour assurer leur prochain repas, une véritable démocratie a plus de chance d’exister. Donc, au niveau empirique, je pense qu’il y a une forte corrélation. Sur le plan théorique, aussi, les droits de la personne sont indivisibles dans le sens où une vie humaine dans laquelle certains de ces droits sont insatisfaits est une vie brisée. Si les peuples des pays occidentaux ont tendance à juger les droits économiques et sociaux moins impérieux, je crois que c’est parce qu’ils les conçoivent comme le droit d’être aidé, d’être secouru ou de recevoir quelque chose. Je conviens avec eux qu’il est moralement moins urgent de rendre service ou d’aider les gens que de ne pas leur faire du mal. Mais associer les droits civils et politiques avec l’obligation de ne pas faire de mal et les droits économiques et sociaux avec l’obligation de rendre service est une erreur. Ceux qui imposent des institutions économiques qui, comme c’est à prévoir, empêchent bien des gens de satisfaire leurs besoins sociaux et économiques élémentaires en réalité leur font du tort au lieu simplement de ne pas leur venir en aide. La très grande pauvreté dans le monde contemporain est due en grande partie au préjudice ainsi causé aux pauvres.

Dans votre ouvrage, vous faites référence à nos devoirs négatifs et positifs…

C’est une distinction très ancienne et classique de la philosophie morale. Lorsque la conduite d’une personne est liée causalement au sort d’une autre personne, alors les philosophes distinguent deux manières de faire exister cette relation. Dans le premier cas, une personne fait un acte qui va nuire à quelqu’un d’autre. Dans le second cas, elle omet tout simplement de faire quelque chose qu’elle aurait pu faire pour éviter qu’un malheur arrive à l’autre personne. Par exemple, vous pourriez jeter un bébé à l’eau et, du coup, le bébé se noie, ou vous pourriez simplement ne pas secourir un bébé qui est déjà dans l’eau et, de ce fait, comme vous n’êtes pas allé à son secours, le bébé meurt. Les philosophes estiment que cette distinction entre le devoir négatif de ne pas faire de mal et le devoir positif de venir en aide est moralement importante. Si l’on veut comprendre ce que sont les droits humains, c’est une distinction très importante. À mon avis, une personne viole ces droits seulement si elle nuit activement à autrui ou contribue à faire du tort à d’autres personnes. Les droits de l’homme, notion très minimale des obligations réciproques des êtres humains, n’exigent pas de rendre service, de porter secours ni de se protéger mutuellement. Ils exigent simplement de ne pas faire de mal à autrui. Toutefois, s’agissant de la pauvreté, force est de constater que même cette exigence très minime est loin d’être satisfaite aujourd’hui dans la mesure où les pays riches et leurs ressortissants portent collectivement préjudice à bon nombre de personnes des pays pauvres par l’ordre économique mondial qu’ils imposent.

Donc, à votre avis, la lutte contre la pauvreté est un devoir négatif.

Pour nous, citoyens des pays riches, oui, l’éradication de la grande pauvreté est un devoir négatif.

Vous avancez que non seulement la communauté internationale, mais aussi les États, et même les citoyens du monde industriel, partagent la responsabilité de la pauvreté.

L’ordre économique mondial tel qu’il se présente aujourd’hui comprend un très vaste ensemble de règles. Une partie d’entre elles se résume dans l’OMC, mais il y en a aussi de moins évidentes qui ont un effet extrêmement négatif sur les conditions de vie dans les pays pauvres. C’est le cas, par exemple, des privilèges internationaux pour les ressources et les facilités d’emprunt qui autorisent toute personne ou groupe détenteur d’un pouvoir effectif dans un pays en développement de vendre les ressources du pays ou de faire un emprunt au nom du pays, sans tenir compte du fait que cette personne ou ce groupe a une quelconque légitimité démocratique. Ces privilèges sont très avantageux pour les pays riches qui peuvent acheter des ressources à quiconque exerce en fait un pouvoir dans un pays. En revanche, ils sont calamiteux pour les populations des pays en développement parce qu’ils permettent à des dirigeants oppressifs et peu représentatifs de se retrancher avec l’argent qu’ils empruntent à l’étranger ou qu’ils retirent de la vente des ressources. Ces privilèges incitent également les éventuels hommes forts de ces pays à s’emparer du pouvoir par la force. Leur existence explique dans une large mesure pourquoi il y a tant de guerres civiles et de coups d'état dans les pays en développement, en particulier en Afrique. C’est un exemple de la manière dont l’ordre international, largement approuvé par les pays riches, aggrave l’oppression et la pauvreté dans les pays pauvres.

Vous plaidez en faveur d’un nouvel ordre institutionnel mondial. Quel type de réformes recommandez-vous en fait ?

L’une de mes propositions de réforme est de supprimer ou, tout du moins, modifier amplement les privilèges internationaux en matière de ressources et d’emprunt en vue de limiter à un degré minimal de légitimité démocratique le droit des dirigeants de vendre des ressources et d’emprunter au nom du pays. Cette disposition pourrait être mise en œuvre par les pays en développement eux-mêmes en votant un amendement constitutionnel qui interdirait à toute personne gouvernant le pays en violation des principes démocratiques de vendre ses ressources ou de demander un emprunt en son nom. Cela rendrait bien plus difficile à quiconque de s’emparer du pays par la force et limiterait aussi ce genre d’ambition. Une autre de mes propositions est un peu moins inventive puisque qu’elle consiste tout simplement à augmenter les fonds consacrés à l’éradication de la pauvreté. Une répartition très inégale des revenus a tendance à se renforcer en donnant aux riches des pouvoirs bien plus étendus pour ériger l’ordre économique mondial. Cela peut être compensé dans une certaine mesure en affectant les fonds d’aide au développement aux pays pauvres – pas nécessairement à leurs dirigeants ni par la voie gouvernementale. Je propose donc un dividende global qui permettrait de verser une petite partie de la valeur des ressources mondiales sur un fonds spécial d’éradication de la pauvreté. Il faudrait environ 300 milliards de dollars par an pour pouvoir attaquer sérieusement le problème de la pauvreté dans le monde. Cette somme paraît énorme, mais en fait elle représente seulement un peu plus de 1 % du PNB total des pays riches. C’est donc abordable et, de plus, ce montant pourrait être dégressif à mesure que la pauvreté est éradiquée.

Si la pauvreté est une question de violation des droits de l’homme, peut-on alors employer le terme abolir au lieu d’éliminer ou éradiquer ?

Certains disent qu’il faudrait comprendre ou modifier les instruments existants sur les droits de l’homme de sorte qu’il serait jugé illégal pour les pays de tolérer la pauvreté à l’intérieur de leurs propres frontières ou d’appliquer des politiques qui contribuent à maintenir des populations au-dessous du seuil de pauvreté même dans les autres pays. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce point de vue, parce que cette compréhension ou formulation sous-entend que les droits de la personne impliquent des obligations positives d’aider. Le terme « abolition » a cette connotation alors que j’insiste, en partie pour des raisons rhétoriques, sur la notion de droits humains n’impliquant que des obligations négatives.

Qu’entendez-vous par « raisons rhétoriques » ?

Surtout dans les pays occidentaux, il y a une grande résistance à l’idée que l’éradication de la pauvreté est une forte obligation positive. Je veux contourner cette résistance. Je ne fais pas appel au bon cœur des citoyens et des gouvernements des pays riches. Je leur demande seulement d’arrêter de nuire aux pauvres en approuvant un ordre économique mondial où la grande pauvreté persistera inévitablement à très grande échelle. C’est cette violation d’un devoir négatif qu’il faudrait d’abord et avant tout condamner. Cela reviendrait à appliquer l’article 28 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (qui n’a pas force de loi) : « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet ». À l’heure actuelle, cet article est massivement transgressé.

Vous avez beaucoup écrit sur le concept de justice globale. Pouvez-vous l’expliquer avec le changement de paradigme qu’il propose ?

La réflexion sur la justice se divise souvent en deux parties : le domaine international et le domaine intranational. Dans le premier cas, on pense en termes d’interaction s’agissant des règles que les États doivent observer dans leur conduite. Dans le second cas, la question est de savoir dans quelle mesure les règles selon lesquelles chaque État est organisé entraînent certains préjudices ou avantages pour la population. Cette analyse institutionnelle, qui est courante au niveau intranational, est celle que je veux avancer au niveau global. Pour ce qui est des devoirs au-delà des frontières, nous devrions non seulement réfléchir à la manière dont les États doivent se comporter dans leurs interactions réciproques. Nous devrions aussi examiner le cadre des règles globales et les effets qu’il produit sur les phénomènes comme la pauvreté.

Comment vous situez-vous par rapport à l’idée de Rawls affirmant que les États ont un devoir d’assistance ?

Rawls a certainement raison de dire que les États ont le devoir de s’entraider, par exemple en cas d’urgence. On ferait un grand pas en avant si l’on intégrait ce principe dans l’éthique internationale et, surtout, dans le droit international. Mais, en suggérant que le problème de la pauvreté mondiale est dû à un manquement à ce devoir, Rawls adhère à l’image empirique que je critique : sa théorie ignore complètement la contribution active des pays riches à la persistance du problème de la pauvreté mondiale. Elle repose sur l’idée fausse selon laquelle la pauvreté est essentiellement produite à l’intérieur de chaque pays. Rawls ne tient pas compte du fait que nous sommes profondément responsables, causalement et moralement, de la perpétuation de ce problème.

Comment, en tant que philosophe, mesurez-vous cette responsabilité ? Et plus généralement, comment la philosophie contribue-t-elle au débat sur la pauvreté ?

La philosophie signifie l’amour de la sagesse, et la sagesse, c’est comprendre ce qui est réellement important. Je travaille sur la pauvreté parce que je pense que c’est de loin le problème le plus important auquel est confronté le monde actuel. Ce n’est pas un problème qui menace les populations des pays riches, ni dont nous devons nous préoccuper dans l’immédiat ; c’est pourquoi il est si souvent négligé. Ce que peuvent faire les philosophes, c’est d’en reconnaître l’importance, nous alerter et dire clairement quelles sont nos responsabilités. Autrement dit, nous faire abandonner l’idée que la pauvreté est une bonne cause lointaine que nous pourrions servir, comme s’il s’agissait d’un passe-temps. La pauvreté est une très grande responsabilité morale – bien plus grande que n’importe quelle autre de nos présentes responsabilités. Nous sommes complices d’un immense crime contre l’humanité commis en avalisant l’actuel ordre économique mondial. Et c’est ce que la plupart des gens des pays riches ne réalisent pas, mais qu’ils ont une responsabilité de réaliser, une responsabilité que les philosophes peuvent les aider au moins à reconnaître, si ce n’est à y répondre.

Quel est le rôle de l’UNESCO par rapport aux efforts de la communauté internationale pour combattre la pauvreté ?

L’UNESCO a en quelque sorte une autorité intellectuelle au sein du système des Nations Unies et peut jouer un rôle crucial pour mettre en exergue les questions que les autres Organisations des Nations Unies doivent aborder, en montrant ce qui est important et en établissant au moins les ramifications conceptuelles et justificatives de ces problèmes. C’est pourquoi je suis très heureux de voir que l’UNESCO participe à l’éclaircissement de notre responsabilité morale vis-à-vis de la pauvreté dans le monde et de ses causes.

Propos recueillis par Jeanette Blom


Pour en savoir plus :

  • How Not to Count the Poor (Sanjay Reddy et Thomas Pogge)
    www.socialanalysis.org
  • « Assisting the Global Poor » à paraître in Deen K. Chatterjee, ed. : The Ethics of Assistance : Morality and the Distant Needy. Cambridge : Cambridge University Press 2004.
  • World Poverty and Human Rights : Cosmopolitan Responsibilities and Reforms. Cambridge : Polity Press 2002. Traductions en allemand, suédois, espagnol, portugais du Brésil et mandarin chinois à paraître.
  • Human Rights and Human Responsibilities in Ciaran Cronin & Pablo De Greiff, eds. : Transnational Politics and Deliberative Democracy. Cambridge (USA) : MIT Press 2002, 151-195.
  • Global Justice (Thomas Pogge, ed.), Oxford : Blackwell 2001.
  • Realizing Rawls. Ithaca : Cornell University Press 1989.



<- retour vers Promotion des droits humains
Retour en haut de la page