Problèmes de fond / Problèmes fondateurs

Qu'entend-on exactement par « femme philosophe » ? Est-ce différent, et en quoi, d’une philosophe femme ? Est-ce différent d’un homme philosophe ? Y a-t-il une distinction entre un philosophe et une philosophe du point de vue de la philosophie ? Si oui laquelle ? Si non, de quel point de vue cette distinction est-elle pertinente ? On ne peut faire l’économie de ces questions aussi massives que banales.

Ces problèmes de fond sont aussi des problèmes fondateurs.

Il s’agit de déterminer notre objet d’étude, qui s’avère être le sujet de l’étude, l’acteur du réseau, la femme philosophe. Est-ce le sexe, le genre, qui est ici mis en avant, appuyé, rendu plus visible ? Insiste-t-on sur la sexuation ? Le sexué ? Sur leur impact dans l’exercice du savoir ? Sur le vécu singulier ou générique de cet exercice ? La femme philosophe, est-ce celle qui se dénomme ainsi, ou celle que les autres - et quels autres - appellent ainsi ? Un homme peut-il être une femme philosophe ? Peut-il philosopher comme une femme, en deçà ou au-delà de l’être, de la qualité, de la détermination — sexe, genre, sexualité confondus ? La philosophie est-elle une voie de libération pour les femmes qui, aujourd'hui encore et malgré les avancées majeures réalisées, auraient besoin de ce support d’affirmation et de conquête ?

Nous avons choisi une réponse provisoire : même si un homme peut être philosophe « comme » une femme, ce sont des femmes que ce réseau a choisi de rassembler.

Un tel réseau n’a de sens qu’international, à tenir compte des caractères historiques et géographiques. Il accueille des femmes dont la condition n’est pas la même, selon la politique, l’économie, la culture, la langue peut-être, la nationalité, le lieu du monde et l’État dans lesquels elles vivent et travaillent.

L’un des premiers points d’accord entre nous est le caractère radicalement transdisciplinaire du réseau : les femmes philosophes bousculent les genres, elles remettent en question les distinctions et les découpages disciplinaires, les découpages universitaires, eux-mêmes d’ailleurs souvent différents d’un pays à l’autre, les stéréotypes comme par exemple « la philosophie aux hommes, la littérature aux femmes ». Penser aux intercations et tracer des liens entre les expressions diverses de la pensée tient tout l'édifice du réseau. Nous n’excluons pas l’universel reportage et la conversation.

Problème de la parole et de l'écho. Qui dit réseau dit bien entendu membres et non membres, donc possible sentiment d'exclusion ou de discrimination, ce qui serait à l'opposé du but recherché. L'absence parfois criante de voix de femmes philosophes sur bon nombre de sujets - parce que non écoutées ou marginalisées - nous a décidées à construire un support international. Mais quelle résonance voulons-nous ? Jusqu'où le réseau devra-t-il aller pour réaliser la solidarité qu'il appelle de ses vœux ?

Nous ne voulons taire aucune interrogation, fermer aucun débat. À mesure que le réseau s'enrichit de nouveaux membres, il alimente de nouvelles questions. C’est précisément ce qui en fera sa valeur et son utilité. Nous affirmons une prudence non pas imposée, mais convaincue, volontaire, active.


Hourya Benis, Barbara Cassin et Geneviève Fraisse

Retour en haut de la page