06.07.2012 - Secteur des sciences sociales et humaines

« Nous ne devons pas abîmer l’héritage commun de l’humanité de manière irréparable » – entretien avec Rainier Ibana et Henry Richardson

Rainier A. Ibana et Henry S. Richardson © UNESCO

Experts reconnus en philosophie, Rainier A. Ibana et Henry S. Richardson sont respectivement Président du Groupe de travail en éthique environnementale et Rapporteur de la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies (COMEST). Dans cet entretien, réalisé à l’occasion de la Session extraordinaire de la COMEST organisée par l’UNESCO et l’Académie des Sciences de France du 2 au 4 juillet 2012 à Paris (France), ils réfléchissent d’un point de vue éthique aux questions environnementales et à nos responsabilités vis-à-vis des générations futures.

Que pensez-vous être le sens et le rôle de l’éthique environnementale au 21e siècle et que peut faire la COMEST pour la promouvoir ?

R. Ibana : L’éthique environnementale au 21e siècle est caractérisée par notre souci d’être intimement liés aux autres. Les impératifs moraux, en termes d’éthique environnementale aujourd’hui, sont de soutenir les capacités de régénération de la nature en limitant les demandes excessives de notre culture consumériste. Il faut distinguer les innovations qui apportent de la valeur et prolongent la vie, des technologies écologiquement plus chères à produire que ce qu’elles apportent effectivement à la vie humaine. En mettant la question environnementale à l’ordre du jour du débat international, la COMEST peut  élever le niveau de conscience humaine à un degré où des acteurs se rendent compte au niveau individuel et collectif de leur responsabilité globale envers la survie d’autres acteurs anonymes, y compris la vie des plantes et des animaux, la qualité de nos terres et de nos océans parallèlement à la couleur des nuages et du ciel, qui peuvent être affectés positivement ou négativement par leurs agissements vis-à-vis de l’environnement.

H. Richardson : Nous rencontrons des défis environnementaux toujours plus sérieux en ce début de 21e siècle, mais nous commençons également à appréhender d'une façon plus judicieuse, soutenue et fondée sur des principes, la manière dont on doit les relever. La COMEST a une réputation solide en éthique environnementale, et bien que le mandat de quelques illustres spécialistes en la matière, jusqu’à récemment membres de la Commission, ait expiré, je suis heureux qu’elle ait pu attirer de nouveaux membres ayant une grande expérience dans ce domaine. Le moment est venu d’approfondir le travail effectué lors de la 7e session ordinaire à Doha (Qatar) en automne dernier, pendant laquelle a été formulé et adopté un Cadre de principes et de responsabilités éthiques pour l’adaptation au changement climatique.

En quoi le changement climatique est-il un problème éthique et comment l’éthique peut-elle être utile à sa résolution ?

R. Ibana : Les effets indésirables du changement climatique sur les populations humaines et non-humaines sont irréparables. Il est très difficile aux victimes de catastrophes naturelles de se remettre de la destruction de leur habitat, de la perte soudaine de proches, et de l’effondrement de leurs projets pour le futur. Cela prive les populations vulnérables de leur droit à une vie décente basée sur les modèles prévisibles du monde naturel.

L’éthique touche aux manières de vivre. Le mot vient du grec ethos, une disposition ou une manière de vivre et d’interagir avec le monde. Qui plus est, seuls les êtres humains ont développé une multitude d’ethos. Les origines anthropogéniques du changement climatique peuvent ainsi être modifiées, sinon inversées, si les êtres humains comprennent mieux les conséquences de leur ethos sur l’environnement. De plus, l’éthique n’est pas un simple code d’interdits, de choses à ne pas faire par rapport à autrui. Il ne s’agit pas d’une chasse aux coupables pour pointer du doigt les autres anonymes qui pourraient être responsables de la nature vorace de l’humanité vorace reflétée par l’état actuel de notre monde naturel. Dans cette situation difficile, nous sommes tous impliqués par notre action ou inaction vis-à-vis de la nature.

Cependant, l’aspect le plus important de l’éthique environnementale est de réfléchir sur ce qui peut être fait pour régénérer les forces créatrices de la « nature », un mot dérivé du terme latin nasci – être né. Nos actions révèlent quels être humains nous sommes devenus et nous pouvons développer les côtés les plus positifs de notre humanité en agissant d’une façon plus généreuse et modérée envers notre environnement naturel.

H. Richardson : Le changement climatique pose des problèmes éthiques parce qu’il menace la jouissance de droits humains essentiels à une vaste échelle, car formuler et approuver des solutions appropriées dépasse le cadre de ce que les organes décideurs politiques internationaux peuvent légitimement entreprendre. De plus, la répartition équitable du fardeau de la mise en œuvre de ces solutions pose de sérieux problèmes de justice. A chaque fois que des politiques affectent considérablement les droits humains, des réflexions éthiques sont cruciales pour arriver à des décisions convenables. Des réflexions sur les exigences éthiques d’une gouvernance légitime sont nécessaires pour relever les défis posés par la légitimité. Et les problèmes d’équité et de justice ont toujours été au centre de la réflexion éthique.

Aucun de ces problèmes n’est purement technique. Cibler n’importe lequel d’entre eux de façon responsable demande à chacun de construire une perspective qui prenne en considération de manière intégrale et juste non seulement les intérêts, mais aussi les droits et les demandes de tous. Cela nous demande au moins d’étudier quels intérêts et revendications — d’autres êtres vivants ou systèmes naturels — nous devons prendre en compte. Pour se placer dans une telle perspective, je dirais qu’il faut adopter un point de vue éthique.

En 1997, l’UNESCO a adopté une « Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures ». Est-ce que vous pensez que cette déclaration a encore un sens ? Si oui, que devons-nous faire pour la rendre plus reconnue et effective ?

R. Ibana : Notre responsabilité vis-à-vis des générations futures passe par la qualité de la vie sur Terre que nous espérons transmettre dans un état meilleur que celui dans lequel nous l’avons trouvée. Si le progrès humain doit avoir du sens, celui-ci ne doit pas être composé seulement des technologies plus rapides et efficaces mais aussi d’un monde plus généreux et modéré, dans lequel les gens et leurs proches pourront se sentir plus en sécurité dans leur environnement.

Des principes légaux et éthiques tels que « la solidarité intergénérationnelle » ou la « résistance » ont été développés pour protéger les générations futures. Je pense également que nous ne devrions jamais sous-estimer la sagesse locale et indigène en ce qui concerne leurs mécanismes de gestion des problèmes environnementaux. Peut-être pouvons-nous apprendre plus de ces principes et faire avancer la cause de l’environnement pour le bien des générations futures, au lieu de blâmer et de chercher à punir nos prédécesseurs pour leurs agissements ? Dans le cas contraire, les générations futures nous blâmeront nous aussi pour ce que nous avons fait ou pas fait pour l’environnement.

H. Richardson : Cette Déclaration a aujourd’hui au moins autant de sens que lorsqu’elle a été adoptée. Aujourd’hui, avec la question du changement climatique, nous avons à faire des choix plus sérieux que jamais concernant notre impact sur les générations futures. Les économistes s’inquiètent du taux de réduction approprié à appliquer quand ils évaluent la faible probabilité de catastrophes futures. En complétant une telle approche calculatoire, la Déclaration offre quelques rappels catégoriques utiles : nous devons agir pour protéger la diversité culturelle et biologique, nous ne devons pas abîmer l’héritage commun de l’humanité de manière irréparable. Comment pouvons-nous faire en sorte que ces rappels catégoriques soient correctement observés ? J’aimerais le savoir.




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