03.05.2018 - Secteur des sciences sociales et humaines

Journée Internationale du Jazz : la place des femmes dans le Jazz

Dans le cadre de la célébration de la « Journée Internationale du Jazz », proclamée par l’UNESCO le 30 avril, la Mairie du 1er arrondissement de Paris, en collaboration avec l’Association Paris Jazz Club, a organisé une conférence sur le thème « Les femmes dans le Jazz », le 26 avril 2018. Anne Legrand, historienne du Jazz, Sophie Alour, saxophoniste, Helmie Bellini, chanteuse et membre de la Coalition internationale des Artistes pour l’Histoire générale de l’Afrique, et Ali Moussa Iye, Chef de la Section Histoire et mémoire pour le dialogue de l’UNESCO, ont été invités pour animer ces échanges.

Les intervenants ont rappelé le rôle crucial que le jazz a joué dans la lutte contre la discrimination raciale et comment cette musique a accompagné les mouvements pour les droits civiques aux Etats-Unis d’Amérique, y compris celui de la libération des femmes.

Ali Moussa Iye a rappelé que la maturation du jazz a commencé dès le « passage du milieu », le voyage d’horreur sur l’océan Atlantique, devenu un immense cimetière africain, qui a déporté des dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains, arrachés à leur terre et entassés dans les bateaux négriers dans des conditions innommables pour rejoindre l’enfer dans les Amériques et les Caraïbes.

Dépossédés de leur humanité, ces êtres humains qui étaient dépositaires de connaissances, de cultures et de savoir-faire ne se sont résignés à leur sort. Ils ont exploité toutes les formes de résistance à leur portée, y compris le suicide collectif  pour échapper à leur condition d’esclave. Mais leur résistance la plus profonde et la plus durable fut la résistance culturelle. Ils ont fait preuve à la fois d’inventivité et d’ingéniosité culturelles. Ceci leur a permis de survivre à la barbarie de l’esclavage et de maintenir le lien avec leurs origines. Cette résistance culturelle au quotidien fut autant d’espaces de résilience, de respiration, de récréation et de reconquête de leur dignité par le langage, les performances du corps, les chants et les rythmes et les spiritualités.

C’est dès la fin du XVIIe siècle que les Africains, tout en célébrant leurs racines, constitueront la matrice de la culture américaine moderne notamment sur le plan musical. Dans l'ère coloniale française de la Louisiane au 18e siècle, les Africains asservis étaient généralement autorisés à s'absenter de leur travail le dimanche.Ceux-ci s’en emparèrent  pour se réunir et socialiser ensemble dans des endroits reculés ou publics. C’est ainsi qu’en 1817 le « Congo-Square » fut réservé par le maire de la Nouvelle-Orléans comme l’emplacement unique pour ces festivités qui permettaient aux africains libres et en esclavage de chanter dans leurs langues africaines, de pratiquer leurs croyances religieuses, de danser selon leurs traditions, et de jouer des morceaux inspirés de motifs rythmiques et mélodiques africaine.

Pour l’historienne américaine Freddi Williams Evans : « le Congo-Square fut ainsi le noyau central de la survivance, de la préservation, et de la dissémination et des représentations issues de l’Afrique, qui allaient influencer la culture populaire à l’échelon local et national aux Etats-Unis. »

Le Jazz est donc cet ingénieux mélange de l’héritage culturel africain et des emprunts faits à d’autres cultures à travers le « braconnage culturel »  pratiqué par ceux qui ont résisté à l’entreprise de déshumanisation de l’esclavage et d’humiliation des politiques de ségrégation et de racisme.

Plus qu’une musique, le jazz est devenu un art d’être au monde, une expression de la liberté. « What we play is [our] life », aimait à dire Louis Armstrong, rappelant la vie de ceux qui ont dû sans cesse improviser face à la violence du monde qui les entourait. Martin Luther King dans un discours adressé en 1964 au Festival de Jazz de Berlin soulignait aussi que « Quand la vie elle-même n’offre ni ordre, ni sens, le musicien du jazz crée un ordre un sens à partir des sons de la terre qui passent par l’instrument et la voix. (…) Tout le pouvoir de notre mouvement pour la liberté aux Etats unis venait de la musique du Jazz. Elle nous renforçait avec ses rythmes puissants quand le courage commençait à nous manquer. Elle nous calmait avec ses riches harmonies quand notre esprit déclinait. »

Ce message de résistance que le Jazz a toujours porté se retrouve donc dans sa structuration même qui repose sur la liberté d’improviser pour se libérer des carcans des normes dominantes. Certes, d’autres formes de musique utilisent aussi l’improvisation, mais dans le contexte socioculturel des créateurs du jazz, ce principe acquiert une signification toute particulière. C’est en articulant l’oppression vécue par les Afro-américains au concept de « résistance culturelle », que le jazz a donné toute sa densité à la relation dialectique entre l’art et la condition humaine.  

Le fait que des hommes privés de liberté et de droits politiques mettent au centre de leur expression musicale la liberté et l’inventivité  individuelle, illustre l’obstination des musiciens du jazz à  contester le système d’oppression dans lequel ils vivaient. Cette posture a profondément influencé les musiciens modernes qui feront de la rébellion une des raisons d’être de leur musique. Et ce n’est pas un hasard si la radicalité des propositions esthétiques du free jazz s’est adossée à la radicalité des revendications politiques des afro-américains à la même période, en s’opposant à la récupération du Jazz par les classes dominantes.

Il n’est pas non plus étonnant que le Jazz, ait permis à des femmes de dépasser les rôles traditionnels imposés par la société en encourageant des nouvelles manières de s’habiller et de danser. La danse Charleston est un bel exemple de la manière dont la culture du jazz a influencé le look, les attitudes et les mentalités des femmes modernes.  Cette nouvelle culture a également ouvert des opportunités d’affaire à des femmes dans la mode, la publicité, le divertissement et bien-sûr dans la musique. Ces nouvelles positions ont renforcé leur combat pour leur émancipation dans les autres domaines.

Cependant, et c’est un des paradoxes du jazz, cette musique qui a contribué à la libération des femmes n’a pas elle-même intégré les femmes à leur juste mesure. Lors de leurs interventions les musiciennes Sophie Alour et Helmie Bellini ont souligné que les femmes sont encore marginalisées dans les orchestres et rencontrent des difficultés à se faire reconnaitre en tant qu’instrumentalistes ou compositrices.

Ali Moussa Iye a, quant à lui, remonté dans l’histoire africaine et afro-américaine pour mettre en évidence le rôle fondamental que les femmes ont joué dans la préservation et la transmission des patrimoines musicaux africains qui ont servi de base à l’émergence des nouvelles musiques américaines et caribéennes. Il a rappelé que certaines chansons connues et souvent reprises dans le jazz contenaient des messages de résistance codés, notamment durant le mouvement de l’Underground Railroads, que les femmes qui géraient les premières églises noires ont contribué à populariser.

Les échanges entre les intervenants et le public ont montré combien cette musique continuent d’inspirer les créateurs et donnent sens à des actions citoyennes, au-delà du cercle des musiciens. Le jazz est aujourd’hui devenu un langage universel qui attire nombre de musiciens du monde entier fasciné aussi bien par sa sophistication rythmique et harmonique que par son esprit de liberté et d’imagination.

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Sources:

  • Freddi Williams Evans, Congo Square, Racines africaines de La Nouvelle-Orléans, éditions La Tour vert
  • e, 2012.Martin Luther King, Jr “On The Importance Of Jazz”.  Opening Address to the 1964 Berlin Jazz FestivalDaniel St
  • ein “Music Is My Life: Louis Armstrong, Autobiography, and American Jazz”, Univers
  • ity of Michigan Press, 2012Marie Buscatto. “Femmes du Jazz. Musicalités, féminités, marginalités » CNRS, 2007



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