13.03.2012 - Secteur des sciences sociales et humaines

Virus mutant H5N1 : « Le problème n’est pas de savoir si l’on peut tout dire, mais comment. » - Entretien avec Stefano Semplici

© UNESCO -Stefano Semplici - Président du Comité international de bioéthique (CIB)

Président du Comité international de bioéthique (CIB) depuis juin 2011, Stefano Semplici, professeur d'éthique sociale à l'université de Tor Vergata de Rome (Italie), réagit à la récente polémique suscitée autour de la publication d’études sur le virus de la grippe H5N1 muté en laboratoire.

Que pensez-vous de l'accord sur la divulgation complète de deux études sur les virus H5N1 créés en laboratoire, qui s'est dégagé de la réunion d'experts organisée par l'OMS, le 18 février dernier ?

C’est un exemple typique de ce que nous pourrions appeler un « compromis bioéthique ». Il va de soi que la diffusion des informations sur les résultats de la recherche et la prévention des risques pour la santé publique sont des responsabilités essentielles non seulement des gouvernements, mais également de la communauté scientifique elle-même.

Malheureusement, il peut arriver qu'une décision devienne inévitable : soit nous essayons d'accélérer le pas de la science, acceptant du même coup de plus grands risques, soit nous décidons de ne pas prendre les risques, empêchant les chercheurs du monde entier d'accéder à des informations importantes.

Dans ce cas précis, l'énigme semble vraiment être insurmontable : la totale divulgation des informations peut s’avérer très utile à une meilleure compréhension des propriétés de ces virus, mais les participants à la session convoquée par l'OMS étaient eux-mêmes parfaitement conscients des préoccupations valables s’agissant des nouveaux risques potentiels pour la sécurité des êtres humains car les virus modifiés en laboratoire semblent être plus transmissibles entre mammifères et beaucoup plus mortels.

Les experts ont été invités à une évaluation équilibrée et ont exprimé leur préférence pour la divulgation totale de ces études, en exprimant de manière explicite la nécessité qu'un examen des aspects essentiels en matière de sécurité biologique et de biosécurité soit effectué avant publication. Les experts ont ainsi trouvé un compromis entre la diffusion des informations et la prévention des risques.

Cette affaire pose la question de la sensibilisation du grand public aux questions soulevées par les avancées de la science. Peut-on et même doit-on tout rendre public?

L'éducation scientifique et la conscience des applications et des conséquences possibles du progrès de la recherche scientifique sont des caractéristiques essentielles d'une société démocratique, simplement parce que ces applications et conséquences affectent et remodèlent profondément  la vie de chacun.
Le véritable respect de l'autonomie des personnes et des politiques établies en conséquence peut seulement être affirmé sur la base d’informations fiables et actualisées, du débat public, et de la volonté de changer l’état d’esprit et les attitudes de chacun face à des arguments pertinents.

Le problème n'est pas de savoir si nous devons tout dire ou seulement une partie. Le problème est de savoir comment les informations au sujet de la santé et particulièrement des problèmes de santé mondiaux sont délivrées au grand public.

Les scientifiques tout autant que les professionnels des médias partagent la responsabilité d'éviter le sensationnalisme excessif et l'esprit alarmiste qui peuvent provoquer et ont d’ailleurs récemment causé des incertitudes, sinon de la panique, ainsi que des pertes économiques.

Quels sont les principaux sujets de travail du Comité international de bioéthique en 2012?

Le Comité continuera à travailler sur les implications éthiques de la médecine traditionnelle dans le contexte du principe de respect de la diversité culturelle mais également de la nécessité de considérer cette médecine à part entière, c’est-à-dire comme une médecine qui doit être conforme aux normes reconnues de qualité. L’objectif est de finaliser un rapport sur ce sujet durant la prochaine session du CIB, qui se tiendra à Paris dans le second semestre 2012.

Dans le même temps, le Comité se concentrera sur le « Principe de non-discrimination et de non-stigmatisation » déterminé dans l’article 11 de la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'Homme de 2005. L’idée est d’utiliser ce principe comme « parapluie conceptuel » sous lequel les nouveaux risques qui surgissent dans différentes zones sensibles de la biomédecine - telles que les biobanques, le trafic d’organes, les neurosciences ou encore les nanotechnologies - vont être traités. Cette approche transversale est la caractéristique essentielle du Comité en tant que «  Forum mondial » pour la bioéthique.

Propos recueillis par Cathy Bruno-Capvert




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