27.02.2013 - Secteur des sciences sociales et humaines

Dernière rencontre avec Stéphane Hessel

© Phil Journé / SIPDH -Stéphane Hessel au Forum sur les droits de l'Homme à Nantes (France), 2008

Premier lauréat du Prix UNESCO/Bilbao pour la promotion d’une culture des droits de l’Homme en 2008, l’Ambassadeur Stéphane Hessel, qui est décédé ce 27 février 2013 à Paris, nous avait reçu à son domicile en décembre 2012 pour nous parler de son ami l’Archevêque Desmond Tutu, lauréat du Prix UNESCO-Bilbao 2012. Dans cet entretien, il nous confiait son inquiétude de voir les droits humains encore trop souvent bafoués, mais nous communiquait aussi son formidable enthousiasme devant chaque progrès accomplis.

Quatre ans après avoir reçu le 1er Prix UNESCO/Bilbao pour la promotion d’une culture des droits de l’Homme, une autre personnalité emblématique, ayant lui aussi dédié toute sa vie à la cause des droits humains, se trouve à votre place. Vos chemins se sont croisés plusieurs fois avec l’Archevêque Desmond Tutu. Parlez-nous de votre expérience de collaboration.

J’ai eu le privilège de rencontrer l’Archevêque Desmond Tutu quelque temps après l’œuvre remarquable qu’il a accompli en Afrique du Sud. Et je dois tout d’abord dire que l’exemple de l’Afrique du Sud est pour nous tous un exemple prodigieusement important. Non seulement parce que l’apartheid, qui a régné pendant des années et qui a conduit à ce que l’Afrique du Sud soit mise au ban des Nations Unies, a été surmontée, mais aussi parce que nous savons maintenant qu’après des épisodes aussi dramatiques que l’apartheid, il est possible de se trouver réunis à nouveau entre citoyens d’un même pays  et de surmonter, pas toujours aisément, mais quand même, les antagonismes qui ont été présents. Et le rôle joué, pour cela, par Desmond Tutu fut considérable !
J’ai eu par la suite de nouveau le privilège de partager avec Desmond Tutu une session de l’Institut  Roosevelt de Middelburg, aux Pays Bas, où tous les deux ans, sont décernés les «Prix des quatre libertés  de l’Atlantique » : la liberté de ne pas avoir peur, la liberté de refuser la misère, la liberté d’expression et liberté de confession. Cette année-là Desmond Tutu recevait le Prix pour la liberté de confession et moi, le Prix du refus de la misère.

Puis j’ai retrouvé Desmond Tutu, l’an dernier, au Cap, où il vivait, à l’occasion d’une réunion sur la situation en Palestine. Lors de cette réunion, nous travaillions ensemble pour que la Palestine, le peuple palestinien, ait droit à un Etat et que ce qui a été accompli à l’UNESCO, où la Palestine est devenue Etat membre l’année dernière, que cela puisse se faire aux Nations Unies elle-même.
A chacune de ces rencontres,  j’ai eu le même émerveillement devant son sens de l’humour, son sens de la gaité et de la plaisanterie même face aux problèmes les plus durs comme les violations portées aux droits de l’Homme.

Le combat pour la réconciliation constitue un lien commun entre votre parcours et  celui de l’Archevêque Tutu. Pourquoi est-il si important ?

L’Archevêque Desmond Tutu nous a fait comprendre qu’après un événement aussi dramatique  que l’apartheid, l’emprisonnement pendant des années de Nelson Mandela, et la venue au pouvoir d’un nouveau gouvernement qui répudie les principes de l’apartheid, le problème est de faire vivre ensemble des populations qui se sont beaucoup combattues.

La victoire obtenue ne peut être rendue solide, elle ne peut être rendue permanente, que par un processus - qu’on a appelé « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud -, et qui doit pouvoir s’appliquer dans tous les pays où des drames ont ensanglantés les peuples s et pu être surmontés.

Le message de Desmond Tutu s’applique parfaitement à de nombreuses situations, dans des pays où il y a eu des revendications non-satisfaites, des combats, des conflits, et où ces conflits, finalement surmontés par un accord, doivent s’intégrer dans la conscience des peuples par un effort de conciliation et de réconciliation.

C’est ce message que j’ai également essayé d’apporter, dans un très petit nombre de cas où j’ai pu avoir un tout petit peu d’influence. Je pense au Burundi, où, à plusieurs reprises, j’ai essayé de faire prévaloir la réconciliation sur le conflit. Je pense naturellement aussi à ce qu’un jeune Allemand, arrivé en France à l’âge de sept ans et ayant eu, ensuite, à surmonter  la deuxième guerre mondiale, peut considérer comme essentiel dans les rapports en Europe, entre la France et l’ Allemagne : là aussi, il faut surmonter le souvenir des conflits, des agressivités mutuelles, et les remplacer par une compréhension et une connaissance chacun de l’autre. C’est ce que nous avons réussi en Europe et ce que nous continuons à tenter de faire prévaloir dans cette partie du monde.

Soixante-quatre ans après la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle est la tendance actuelle qui vous préoccupe le plus du point de vue  des droits humains ?

Je suis surtout inquiet parce que la société mondiale est encore parcourue de conflits, de rivalités et de crispations - crispations religieuses, crispations ethniques  et crispations entre  les différentes civilisations qui se sont déployées -, et parce que nous allons plutôt vers une confrontation que vers la solution des positions différentes entres les uns et les autres.

Les droits de chaque individu, de chaque homme, de chaque femme, sont rendus plus restreints,  parce que les Etats - et pas seulement les Etats, mais aussi les grandes communautés -, n’ont pas encore trouvé le moyen de vivre ensemble sur cette petite planète en donnant aux uns et aux autres tout le respect et toute la considération qu’ils méritent.

C’est pourquoi, quel que soit les progrès déjà accomplis - dont il ne faut pas sous-estimer la valeur -, il y a encore beaucoup à faire pour que femmes, hommes, enfants, vivant ensemble et communiquant les uns avec les autres, deviennent de vrais citoyens du monde, vivant ensemble dans un respect mutuel qui est indispensable à leur bien-être.

Les Etats membres de l’UNESCO vont définir l’année prochaine, lors de la Conférence générale de l’Organisation, les priorités de l’UNESCO pour les huit années à venir. Quelle serait votre recommandation sur les priorités dans le domaine des droits humains ?

Je pense que le rôle central que l’UNESCO essaie d’occuper depuis sa création, c’est-à-dire depuis plus de 65 ans, est de veiller à l’éducation des citoyens de tous les Etats membres.  L’UNESCO a un nombre d’Etats membres considérable : chacun de ces Etats a besoin de développer son appareil scolaire et universitaire.

A un moment où la paix dans l’esprit des Hommes, qui est un des objectifs ayant prévalu à la création de l’UNESCO, est très très loin d’être acquis, c’est évidemment par l’éducation que des progrès considérables ont été déjà obtenus, mais pas encore suffisamment. Il y a encore trop d’enfants non-scolarisés, il y a encore un inéquitable rapport entre filles et garçons : tout cela mérite un effort considérable.  

Je dirais que, dans les huit années, les droits de l’Homme seront promus par l’UNESCO dans la mesure où, dans tous les Etats membres, l’éducation fera le progrès nécessaire.

En 2010 et en 2011, vous avez lancé un appel aux citoyens du monde entier et particulièrement aux jeunes pour qu’ils s’indignent et s’engagent. Quel est votre message aujourd’hui ?

J’étais merveilleusement enthousiaste du succès qu’on eut ces petits livres de 30 pages, traduits dans une trentaine de langues, qui ont suscités, dans beaucoup de pays - plus d’une trentaine de pays -, une certaine mobilisation.

Je pense, en effet, que nous vivions encore au milieu de certains problèmes non-résolus, et au milieu de certaines situations qui m’apparaissent comme inacceptables. En suscitant, de la part de ceux qui les vivent, d’abord de l’indignation, et ensuite un engagement, nous pouvons espérer que de nouvelles solutions seront apportées à des problèmes qui sont restés non-résolus, au cours du siècle dernier.

Naturellement, le vrai respect des droits de la personne humaine n’est pas acquis. Il y a encore, dans un grand nombre de pays, une méconnaissance de certains de ces droits, et c’est donc cette situation-là qui doit d’abord indigner ceux qui la vivent et les amener, ensuite, à s’engager pour que les choses changent.

Il y a déjà dans un grand nombre de pays des organisations non gouvernementales qui travaillent pour les droits humains, il y a la présence de l’UNESCO, la présence de la Haut-Commissaire pour les droits de l’Homme. Ce travail se poursuit, mais bien souvent il se heurte encore à l’insuffisante ouverture d’esprit des gouvernants et parfois, aussi, à des groupes qui défendent leurs intérêts,  économiques, financiers ou politiques, et qui s’opposent à ce qu’une partie, quelque fois importante, de leur population accède aux droits qui lui sont reconnus par la Déclaration universelle.

Après avoir défendu d’innombrables causes liées aux droits de l’Homme durant votre vie, sur quel projet vos efforts se concentrent-ils aujourd’hui?

Ces derniers temps, le problème qui m’a particulièrement préoccupé est celui des relations entre Israël et son voisin la Palestine. Je considère que, depuis 1948, au moment de la création de l’Etat d’Israël, on aurait dû pouvoir mettre côte à côte les Arabes, qui vivaient dans cette Palestine, et les Israéliens, qui ont créé leur Etat. Cela s’est passé d’une  manière qui n’a jamais été pacifique. Au début, c’était un refus de part et d’autre d’accepter ce que les Nations Unies leur avaient proposé. Puis, cela a été une guerre terrible pour les Palestiniens où ils ont perdu une part importante de leur territoire.

Pour toutes ces raisons, et comme j’ai pu me rendre plusieurs fois en Cisjordanie, à Gaza et en Israël, je suis maintenant très préoccupé par ce problème. Ce fut, pour moi, une immense satisfaction lorsque mon ami l’Ambassadeur Elias Sanbar auprès de l’UNESCO a pu faire reconnaitre la Palestine comme Etat membre de l’UNESCO. Je suis donc très heureux d’avoir été présent lorsque cet évènement s’est produit, et aussi lorsque, plus récemment encore, il y a quelques jours, la Palestine reçu le statut d’Etat observateur non-membre aux Nations Unies elle-même.

De tous les nombreux problèmes qui concernent aujourd’hui les défenseurs des droits de l’Homme, le problème palestinien est celui qui m’a demandé le plus d’efforts et dans lequel je me suis engagé le plus, sans encore avoir réussi à faire de la Palestine l’Etat membre de plein droit  des Nations Unies que la Palestine mériterait de devenir.

Propos recueillis par Konstantinos Tararas




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