15.03.2011 - Le Figaro

« Combattre le trafic illicite des objets culturels » - ‘Le Figaro’ (France) et le journal de langue arabe ‘Al Hayet’

© Le Figaro

Editorial par Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO publié le mardi 15 mars 2011 sur Le Figaro (France) et ‘Al Hayet’, journal en langue arabe diffusé en toute région. Ici en bas, l’article tel que publié sur Le Figaro.

TRIBUNE - Alors qu'une réunion d'experts internationaux se réunit mardi et mercredi à Paris sur le sujet, la Directrice générale de l'UNESCO Irina Bokova rappelle que ce trafic demeure le plus important au monde après celui de la drogue et des armes.  

Il peut sembler tout à fait incongru de dénoncer les crimes et les attaques contre la culture, à l’heure où dans plusieurs régions du monde, des hommes et des femmes défendent leur liberté au péril de leur vie, et que la transformation démocratique de plusieurs pays arabes soulève d’immenses défis économiques, sociaux, politiques.

Pourtant le pillage et le trafic illicite des objets culturels prospère justement dans les sociétés en crise, et touchent au plus profond de l’identité et de la cohésion des peuples. Ces mutilations de patrimoine causent des ravages irréversibles, dont les populations souffrent encore des années après le retour au calme. Elles compliquent les efforts de réconciliation, et les sociétés privées de leur passé mettent longtemps avant d’écrire une nouvelle page de leur histoire. Nous l’avons vu en Afghanistan, avec la destruction des Bouddhas de Bamiyan il y a tout juste 10 ans. Nous le voyons en Irak, en Haïti. Nous pouvons le craindre au Proche et au Moyen orient.

Le musée de Bagdad, l’un des plus riches du monde, a subi une hémorragie de 15000 objets. Plus de la moitié n’a pas été retrouvée. D’après les estimations de l’UNESCO, tous les jours en moyenne une statue serait volée ou mutilée dans les environs du temple d’Angkor, au Cambodge. Certains pays d’Afrique ont été spoliés de 95% de leur patrimoine, dispersés aux quatre vents des marchés de Londres ou de New York.

Loin des caméras, des criminels s’affairent dans les musées bombardés. Ils mènent des fouilles sauvages sur les sites archéologiques désertés. Et sûrement pas par amour de l’art. Le trafic illicite des objets culturels est le plus important au monde après le trafic de drogue et des armes. Il leur est étroitement lié. Il sert à blanchir l’argent sale, à financer le terrorisme. Il prospère sur Internet à un niveau jamais atteint. La flambée des prix sur le marché a créé un appel d’air pour ceux qui exploitent la misère de populations contraintes de brader leur héritage.

Ceux qui en sont les premières victimes ne s’y trompent pas : en pleine manifestation au Caire, des centaines de personnes ont formé spontanément une chaîne humaine afin de protéger le musée face aux pilleurs. Ce geste est la meilleure preuve de l’importance du patrimoine, et de la nécessité de le défendre.

L’UNESCO mène la lutte internationale contre ce trafic depuis plus d’un demi-siècle. La convention de 1970, adoptée il y a 40 ans, constitue l’instrument juridique de référence pour endiguer ce fléau. Elle incarne la raison d’être de l’UNESCO et son action normative pour protéger le patrimoine culturel. Elle a permis d’accomplir d’immenses progrès, avec le concours des forces douanières et d’Interpol. La convention compte aujourd’hui 120 Etats parties, et elle a été complétée, à la demande de l’UNESCO, par la convention UNIDROIT pour le droit privé.

L’essentiel des règles existe. Notre défi majeur consiste à mieux les faire connaître et surtout à les faire appliquer partout, car l’ampleur et les conséquences du pillage culturel restent largement méconnues. Des régions entières sont razziées et vidées de ressources qui, n’étant pas répertoriées, sont très difficiles à tracer. Puisqu’on nous présente aujourd’hui le tourisme comme solution de redressement économique de la Tunisie ou de l’Egypte, ne laissons pas leurs patrimoines à la merci des voleurs et de la cupidité d’intermédiaires peu scrupuleux.

L’UNESCO est décidée à continuer de peser de tout son poids pour mettre un terme à cette saignée culturelle. La formation des professionnels (juristes, conservateurs, policiers…) est un aspect central de notre action, comme dernièrement en Mongolie, ou au Mexique dans le domaine des biens religieux. L’UNESCO intervient aussi pour sensibiliser les populations locales et éviter qu’elles ne dilapident leur patrimoine, par exemple en Irak avec notre programme d’éducation des jeunes. Aucune loi ne suffira jamais sans l’action résolue des gouvernements pour endiguer ce trafic et sans la volonté de la société civile de le regarder en face.




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