11.01.2011 - ‘Le Monde’, France

« Un an après le séisme, faire plus pour Haïti » - ‘Le Monde’ (France) et ‘The Globe and Mail’ (Canada)

© Le Monde

Editorial par Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO et Michaëlle Jean, envoyée spéciale de l'UNESCO pour Haïti, ancienne gouverneure générale du Canada, publié le mardi 11 janvier 2011 sur Le Monde (France) et ‘The Globe and Mail’ (Canada). Ici en bas, l’article tel que publié sur Le Monde.

Un an après le séisme qui a fait près de 250 000 morts, ravagé des villes entières et transformé la capitale Port-au-Prince en champ de ruines, Haïti continue de s'enfoncer dans le chaos. La situation est indigne. Plus de 1 million de personnes vivent toujours dans des camps d'urgence, dans des conditions d'hygiène et de promiscuité désastreuses. Le choléra en a déjà tué plus de 2 500. En douze mois, la crise humanitaire est devenue une crise morale et le déshonneur de la communauté internationale. Les engagements solennels n'ont pas été tenus : seule une part infime des sommes promises a été versée. Surtout, les retards accumulés laissent la population haïtienne avec de lourds sentiments d'abandon et de frustration.

Il ne s'agit pas seulement, en Haïti, de reconstruire des routes et de soigner des malades. Ce sont nos valeurs qui sont en jeu, le respect de la parole donnée, notre capacité à faire valoir un minimum de justice. Comment croire que sur un territoire aussi modeste, avec une culture aussi dynamique, une jeunesse prête à s'investir, nous serions impuissants à aider les Haïtiens à se relever et obtenir des résultats probants ?

Haïti ne demande ni la charité ni l'assistanat. Haïti a besoin d'investissements durables dans les domaines qui sont l'épine dorsale de toute société : la jeunesse, l'éducation, la culture. Les Haïtiennes et les Haïtiens doivent surtout être mis en première ligne de la reconstruction. Elle ne se fera pas sans eux.

La majorité de la population haïtienne a moins de 25 ans. Les jeunes d'Haïti, filles et garçons, aspirent à un système d'éducation et de formation professionnelle de qualité, veulent acquérir des connaissances et des compétences. Ils veulent travailler, faire partie des solutions et être reconnus pour ce qu'ils ont à offrir. Cette jeunesse est une chance, il faut soutenir ses projets. Il serait criminel et dangereux de la laisser grandir dans le découragement et la colère.

L'éducation est la condition de toute reconstruction durable. Sans elle, pas de fonctionnement efficace de l'Etat, pas de formation des élites. En Haïti, au moins 40 % de la population n'a aucun bagage scolaire, seulement 1 % atteint le niveau universitaire. Pour changer cela, il ne suffira pas de reconstruire les bâtiments. Il faut former les professeurs, dont le tiers n'a pas été au-delà du collège. Il faut assurer la continuité entre le primaire et le secondaire, que fréquentent à peine 20 % des élèves. Il faut aussi revoir la carte scolaire : la concentration des écoles autour de Port-au-Prince a causé la perte du système éducatif dans son ensemble. Il faut mieux les répartir, avec une politique éducative digne de ce nom.

Les Haïtiennes et les Haïtiens ont montré leur immense pouvoir de résilience, qui tient notamment à la force de leur culture. L'éducation, la culture, c'est effectivement ce qui reste quand tout a été détruit, et ce qui détermine la capacité d'un peuple à faire face. La culture haïtienne est un trésor : la région de Jacmel, par exemple, a tout le potentiel d'un grand pôle de développement culturel et touristique. Ses artistes, ses artisans, son carnaval, son quartier historique sont des leviers puissants sur lesquels s'appuyer. La municipalité et la société civile ont pris des initiatives en créant notamment l'école de musique Desaix-Baptiste et une école de cinéma : aidons-les à valoriser leurs talents, par l'éducation artistique, le soutien à l'artisanat, la diversification de l'économie !

HAÏTI A BESOIN D'ENGAGEMENT SUR LE (TRÈS) LONG TERME

L'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) a redoublé d'efforts pour la formation des enseignants et la mise en place de statistiques scolaires qui font cruellement défaut. L'Unesco a formé des maçons aux techniques antisismiques, aménagé des centres de formation professionnelle. L'urgence est maintenant à la reconstruction du système éducatif, comme nous l'avons dit dès le mois de mars 2010 lors de notre visite sur place. Il est évident que la réalisation des objectifs sera longue - vingt ans minimum - coûteuse - peut-être 5 milliards de dollars pour offrir une éducation primaire de qualité pour tous - et difficile dans sa mise en oeuvre. Raison de plus pour commencer tôt, et pour être exigeant.

Haïti a trop souffert de la succession des programmes d'aide accumulés sans cohérence, sans stratégie à long terme. Les populations, les gouvernements n'ont pas été suffisamment associés alors que tous les experts savent la nécessité de les impliquer fortement pour gagner en efficacité et en autonomie.

Tout cela est vrai. Comme il vrai qu'il y a d'autres malheurs, qu'il y a la crise, qu'il y a toujours un prétexte pour ne rien faire. Nous épargnerons au lecteur le rappel du montant croissant des dépenses militaires mondiales, et la vitesse à laquelle on sait bâtir des routes et des ponts dans le Golfe ou en Chine. Personne n'est en position de donner des leçons, et les recettes miracles n'existent pas. Chacun doit se remettre en question et s'améliorer. Ce qui est certain, c'est qu'Haïti a besoin d'engagement sur le (très) long terme, en étroite coopération avec les Haïtiens. Sur ces bases, Haïti peut être un symbole de renouveau de la coopération internationale.

Nous appelons les gouvernements, les acteurs de la société civile, en Haïti et ailleurs, à tenir leurs promesses et à prendre leurs responsabilités pour une reconstruction efficace et rapide. Nous devons à ce peuple, porte-drapeau de la lutte des esclaves pour la liberté, certaines valeurs fondatrices des communautés politiques modernes. Ce legs immense nous oblige à faire plus et mieux, pour ne pas ajouter la faute morale à la tragédie humaine.¨

- Par Irina Bokova et Michaëlle Jean




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