02.03.2011 - “La Croix" (France)

« La sécurité mondiale dépend aussi de l’éducation » - La Croix (France)

© La Croix

Editorial par Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, publié le mercredi 2 mars 2011 sur La Croix (France), sur ‘Dawn’ (Pakistan), ‘Next’ (Nigeria), El Tiempo (Colombie), et sur le journal Assafir au Liban. Ici en bas, l’article tel que publié sur La Croix.

La sécurité mondiale dépend aussi de l’éducation

Contrairement à une idée reçue, les écoles, les élèves et les systèmes éducatifs ne sont pas des victimes indirectes ou collatérales en cas de conflits armés. De plus en plus souvent, ils sont délibérément visés comme des cibles légitimes. Ces crimes restent largement méconnus. Les enfants sont les victimes silencieuses des attaques, du recrutement forcé des milices, des viols.

Les conflits armés ne détruisent pas uniquement des bâtiments et des écoles. Ils détruisent les chances d’avenir de plusieurs générations d’enfants. Dans son rapport mondial de suivi du programme d’Education pour tous, lancé aujourd’hui à New York et dans de nombreuses villes du monde, l’UNESCO a choisi de faire la pleine lumière sur cette crise cachée.

Les faits sont alarmants.

42 % des enfants du monde non scolarisés dans le primaire vivent dans des pays touchés par un conflit. Entre 1999 et 2008, 35 pays étaient concernés, dont 15 rien qu’en Afrique sub-saharienne.

Le manque d’éducation alimente le cercle vicieux de la guerre. Les enfants privés d’école, sont condamnés à la pauvreté, qui est le plus efficace des sergents recruteurs. Un faible niveau éducatif est aussi un indicateur statistiquement significatif du risque de violence.

Cette crise est une atteinte immédiate au respect des droits de l’homme. C’est aussi un désastre pour le développement à long terme. Les pays affectés par des conflits armés affichent encore longtemps après la fin des combats les pires inégalités entre les sexes, les plus bas taux d’alphabétisation et la mortalité infantile la plus élevée. Les affrontements armés dans les pays pauvres sont le principal obstacle à l’objectif d’une éducation de qualité pour tous.

L’éducation est en outre le premier budget supprimé par les Etats en cas de conflit. 21 pays en développement dépensent aujourd’hui davantage pour leur armement que pour leurs écoles primaires, sans qu’on puisse voir une amélioration notable sur la sécurité mondiale. Rien qu’en réduisant de 10 % ces dépenses militaires, ils pourraient scolariser 9,5 millions d’enfants supplémentaires – et réduire de 40% leur population non scolarisée !

Chaque pays doit bien sûr assurer sa sécurité. Mais il faut bien mesurer ce que les dépenses militaires détournent de ressources importantes.

La communauté internationale doit peser de tout son poids. Les communautés frappées par les conflits font souvent des efforts héroïques pour assurer la continuité de l’éducation. Les bailleurs d’aide n’en font pas tant. L’éducation ne représente que 2 % de l’aide internationale. Aucun autre secteur n’affiche un si faible taux d’appels humanitaires financés. Pour mémoire, le déficit de financement pour assurer l’éducation de base pour tous dans le monde, estimé à 16 milliards de dollars, représente 6 jours de dépenses militaires des pays riches.

Pour sortir de cette crise, nous pouvons agir à trois niveaux.

Notre priorité immédiate doit être de stopper les violations des droits de l’homme. Les gouvernements doivent mettre un terme à la culture de l’impunité qui prévaut en cas d’attaques contre les enfants, de viols systématiques et de destructions d’écoles. Les Nations Unies doivent pouvoir mieux enquêter et rendre compte de ces atteintes. L’UNESCO doit être mandatée et financée afin de développer un système de suivi efficace. La Convention de La Haye protège le patrimoine culturel en cas de conflit armé. Serait-il si difficile de l’étendre aux infrastructures scolaires ?

Ensuite, nous devons miser davantage sur l’éducation comme élément clé de l’aide humanitaire et de l’aide au développement. L’éducation ne peut pas rester le parent pauvre des efforts internationaux. Sur un terrain désolé par un conflit, elle est souvent la meilleure façon de consolider la paix. Elle est l’un des tous premiers bénéfices concrets apportés aux communautés qui luttent pour se redresser.

Enfin, nous devons tirer le maximum de l’éducation comme force de paix. Les effets d’un système éducatif inique ou inégal sont toujours désastreux. Au Rwanda, au Sri Lanka, mais aussi au Guatemala, au Soudan, les systèmes scolaires ont été utilisés pour dresser les communautés les unes contre les autres. L’inverse doit prévaloir.

Aujourd’hui les jeunes de moins de 25 ans représentent plus de 60 % de la population des pays comme la Guinée, le Nigeria ou la Sierra Leone, contre 25 % dans les pays de l’OCDE. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 23 % de cette force de travail était au chômage en 2008.

Nous devons garantir des systèmes d’éducation inclusifs et fournir à cette jeunesse les compétences et valeurs civiques dont elle a besoin pour échapper à la pauvreté, au chômage et au désespoir économique qui contribuent aux conflits et à la violence. Pour toutes ces raisons l’éducation est clairement en première ligne de la sécurité mondiale.

- Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO




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