14.05.2013 - Secteur des sciences sociales et humaines

La corruption dans le sport : une "ruée vers l'or" sans foi ni loi

Chris Eaton - Directeur de l'intégrité du sport © D.R.

Avec plus de 40 années d’expérience professionnelle dans la police, notamment dans le domaine du maintien de l'ordre et des problèmes d'intégrité au niveau international, Chris Eaton est l'un des plus grands experts mondiaux de la lutte contre la corruption dans le sport. Il a travaillé pour la police d’État et la police fédérale de son pays d'origine, l'Australie, pour INTERPOL et la FIFA. Il est aujourd’hui Directeur de l'intégrité du sport au Centre international pour la sécurité dans le sport (ICSS) au Qatar.

 

A la veille de la conférence MINEPS V qui aura lieu à Berlin (Allemagne, 28-30 mai 2013), Chris Eaton explique comment la corruption est devenue un problème mondial et pourquoi une action concertée est nécessaire pour lutter contre ce phénomène.

UNESCO : MINEPS V mettra l’accent sur la corruption dans le sport. Quelle est la nature de ce problème aujourd'hui ?

Au niveau international, le sport est un marché qui rapporte gros. C’est une économie mondiale en soi qui s’est beaucoup développée au cours des quinze dernières années. Mais la gouvernance du monde du sport n'a pas évolué avec un  talent et un engagement comparables à ceux déployés dans les domaines du marketing et de la promotion. De fait, l’univers du sport, qui a gardé une certaine naïveté et une forme d’immaturité,  apparaît comme une source de profits juteux aux yeux des personnes sans scrupules et des criminels. La conséquence, c’est que la corruption dans le sport est aujourd’hui vaste, mondiale et organisée.

Les pratiques « traditionnelles »  prenant la forme d’une coopération entre équipes « amies » pour éviter la relégation ou entre équipes « hostiles » pour forcer la relégation ou les cas de complicité de joueurs ou d’arbitrer pour influencer le résultat d’un match sont aujourd’hui marginaux. Désormais, les fraudeurs – parfois issus du crime organisé – infiltrent le monde du sport afin d’influer sur les résultats des matches et agir sur les paris. Il s'agit d'un phénomène relativement nouveau, principalement dû à l’explosion au niveau international des jeux d’argent liés au sport. Cela représente un défi que le milieu du sport seul ne pourra pas relever.

Le principal problème – alors que le monde du sport continue à se développer grâce au marketing mondial et au sponsoring tout en réclamant son indépendance –, c'est qu’au niveau international, nombreux sont ceux qui n’appliquent pas de façon appropriée, voire pas du tout, à la gouvernance ou à la compétition les bonnes pratiques commerciales. C'est comme une « ruée vers l'or », qui ne se soucie ni des règles ni du droit.

Pourquoi la corruption est-elle devenue un enjeu politique et social majeur dans le monde?

Le sport international est toujours, et de loin, le domaine le plus largement accessible et celui qui est le plus susceptible d’offrir des opportunités aux individus.

Toutefois, si le niveau actuel de corruption dans le sport se maintient, les caractéristiques du sport vont sûrement changer considérablement, et pour le pire. Si rien n'est fait, la corruption va éroder la confiance que le public place dans le sport en matière d’égalité des chances et de capacité à susciter fierté et respect. Et cela aurait des conséquences à long terme et notre époque en porterait la responsabilité.

Pourquoi ne s’est-on pas saisi du problème plus tôt ?

Pour trois raisons : d'abord parce que, la plupart du temps, le sport n'a pas voulu reconnaitre qu'il y avait un problème jusqu'à ce que celui-ci atteigne des proportions mondiales ; deuxièmement, parce qu’au-delà de la rhétorique passionnée et convaincante, les solutions proposées par le sport ne résolvent qu’une partie du problème et ne répondent pas aux principales faiblesses structurelles et juridictionnelles –qu’elles soient internes ou externes. Or ce sont ces mêmes faiblesses qui ont permis à la corruption de s’étendre. Troisièmement, parce que les paris dans le domaine du sport, en particulier les paris en direct, ont connu une croissance exponentielle au cours des dix dernières années avec le développement des communications mondiales et des médias.

Coment peuvent agir les gouvernements? Pouvez-vous citer des exemples d’actions gouvernementales efficaces de lutte contre la corruption dans le sport ?

Il est de la responsabilité des gouvernements de lutter contre le crime organisé au niveau international et de protéger les membres les plus vulnérables de leur société, notamment les enfants et les adolescents. Voici quelques exemples d’actions efficaces en cours  :

L’Australie a développé une législation multi-juridictionnelle claire et précise sur l'utilisation abusive du jeu d’argent dans le sport et créé un mécanisme national de coordination des enquêtes sur la corruption dans le sport.

La Corée du Sud a apporté une réponse transversale, à la fois multidisciplinaire et multi-agences, à la corruption qui a sévi dans plusieurs sports au cours d’une même période.

L’Allemagne a lancé une enquête baptisée « Bochum ». C’est la première fois que l’on répond de manière adaptée à un crime organisé identifié comme tel.

Le Royaume-Uni fait preuve d’une forte résistance, quasi culturelle, à la corruption dans le sport notamment grâce à sa surveillance étroite des jeux de hasard  et à la bonne coopération des organisateurs de paris avec les autorités sportives et policières.

La Chine a rapidement pris des mesures contre la corruption dans le football en appliquant des sanctions fortes et significatives contre cette forme de criminalité.

La Fédération de Russie a reconnu au plus haut niveau l’existence d’une corruption et a préparé une nouvelle législation pour lutter contre les matchs truqués dans le cadre des préparatifs des Jeux olympiques d’hiver et de la Coupe du monde.

Le Qatar a créé un organisme indépendant et neutre à but non lucratif axé sur la sécurité dans le sport, la sûreté et l'intégrité ; il s’agit de mon organisation, l’« ICSS », qui a comblé une étonnante lacune au niveau international.

INTERPOL a développé un partenariat avec le monde du sport afin de sensibiliser et former de manière préventive les joueurs, les officiels et les administrateurs.

Le Comité Pieth au sein de la FIFA a recommandé la mise en place d’une plate-forme rigoureuse pour la gouvernance et les réformes liées au football. Il s'agit d'un bon exemplepour la réforme de tous les organismes de sport au sein de cet environnement.

Enfin, SportAccord a regroupé tous les sports dans un cadre politique unique et développé un programme de formation anti-corruption en ligne.

Pris séparément, aucun de ces exemples ne pourrait fonctionner au niveau international. Pris collectivement, appliqués rigoureusement et au niveau mondial, ils pourraient avoir un réel impact.

Que peuvent faire des organisations intergouvernementales comme l'UNESCO ?

À travers ce forum unique qui réunit des ministres du sport, l'UNESCO est bien placée pour fédérer et recentrer le débat international sur la corruption dans le sport, et pour  faciliter le développement d'un mécanisme de protection international.

Qu'attendez-vous de MINEPS V ?

On assiste aujourd'hui à une prise de conscience au niveau international. Comme il s’agit d’un sujet de préoccupation pour le public et les médias, il existe une volonté politique pour y remédier. Ce qui manque, c’est un leadership au niveau mondial qui facilite des solutions globales. Car les meilleures solutions nationales et régionales ne seront d’aucun effet si les lacunes et les obstacles perdurent au niveau mondial.

Je m'attends à ce que MINEPS V assure ce leadership ou parvienne à le susciter au sein des gouvernements.

Propos recueillis par Sue Williams




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