24.03.2016 -

L'encyclique Laudato si' sur le rôle de l'UNESCO sur les questions environnementales

Article publié dans Culture e Fede en décembre 2015

L’Encyclique Laudato Si de sa Sainteté le Pape François s’est imposée d’emblée comme un texte de référence dans le débat mondial sur les réponses à apporter au changement climatique. L’esprit de ce texte rejoint sur de nombreux points, le mandat et la mission de l’UNESCO, dont nous célébrons le 70ème anniversaire. L’UNESCO fut créée au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans l’idée que la paix ne peut être durable qu’à la condition de s’ancrer dans l’esprit des hommes et des femmes, par l’éducation, les sciences et la culture. Mais pas n’importe quelle éducation, et pas n’importe quelle culture – car celles-ci, pour inspirer la paix, doivent s’appuyer à leur tour sur la promotion de l’éthique, du respect et de la tolérance, en vue de construire la solidarité intellectuelle et morale des peuples.

A de nombreux égards, le dérèglement climatique soulève aujourd’hui le même type de défis. Car il ne suffira pas de modifier des lois en les rendant plus vertes, ni de faire aveuglément confiance dans le progrès et dans les capacités humaines à inventer de nouvelles technologies propres, comme il est rappelé dans l’Encyclique (§19). Le changement climatique touche à l’essence même de notre humanité commune – ce dont nous prenons davantage conscience devant l’universalité de la menace – et affecte notre façon de vivre avec les autres, avec les générations futures, avec notre planète. On ne peut se contenter d’y répondre en termes de niveaux d’émissions de carbone, de degrés Celsius et de taxes vertes. Derrière les technologies vertes, il faut construire des sociétés vertes, et changer les comportements en profondeur. Autant qu’un défi politique et scientifique, le changement climatique est une question d’éthique et de valeurs, qui se transmettent par une action culturelle et éducative.

L’UNESCO se réjouit par conséquent des appels de sa Sainteté le Pape à une « révolution culturelle » (§114), à une « citoyenneté écologique » (§211), à une « éducation à la relation entre l’humanité et l’environnement » (§209). Ces appels rejoignent l’esprit des programmes de l’UNESCO pour une éducation au développement durable, pour une éducation à la citoyenneté mondiale ou pour la protection de notre patrimoine mondial culturel et naturel.

Ces appels témoignent aussi d’un diagnostic partagé. Devant le spectacle des méfaits de l’homme à la nature, la tentation existe de condamner l’humanité et de chercher à en réduire la place et la dignité, dans une sorte de jeu à somme nulle où l’Homme devrait s’effacer pour que l’environnement puisse survivre. Le défi du développement durable appelle au contraire à davantage d’humanité et à un nouvel humanisme – à investir davantage dans ce qui fait précisément le propre de l’homme – les ressources intellectuelles d’une part, avec l’éducation, la recherche scientifique, la protection des cultures, la coopération des talents de tous les êtres humains réunis (§14) et le sens des responsabilités d’autre part, la transmission des valeurs et le respect qui fonde une nouvelle éthique de l’environnement.

L’éducation au développement durable constitue l’un des piliers de l’action de l’UNESCO dans la lutte contre le dérèglement climatique et pour le développement durable. Le nouveau paradigme qu’appelle le développement durable ne se fera pas sans un changement dans l’éducation et dans les modes de vie. Cette éducation place en son centre la valeur du respect : le respect des autres, de la différence et de la diversité, de l'environnement et des ressources de notre planète. L’importance de l’Education au Développement durable a été clairement reconnue dans la déclaration finale de la Conférence de Rio+20 sur le développement durable en 2012. Les Etats membres de l’UNESCO ont donc établi un Programme d’action global pour l’Education au développement durable, adopté lors de la Conférence internationale d’Aïchi-Nagoya (Japon) en 2014. L’UNESCO travaille avec les gouvernements pour intégrer cette dimension dans les programmes scolaires, et a développé des guides pédagogiques et des ressources didactiques comme le cours en ligne « Le changement climatique à l’école » à l’attention des enseignants du secondaire. Le centre d’échanges de l’UNESCO sur le l’éducation au changement climatique offre un accès gratuit à des centaines de ressources dans ce domaine. Ce travail s’accompagne d’outils de formation des journalistes et du grand public, en partenariat avec 13 autres agences des Nations Unies. L'Encyclique souligne l'éthique du soin qui est au cœur de la Charte de la Terre, ainsi que plusieurs principes importants comme la responsabilité universelle, l'interdépendance, l'intérêt commun, la justice économique et sociale, et le principe de précaution, entre autres (§ 207). Ces notions rejoignent également la décision de la dernière Conférence Générale de l’UNESCO de lancer la rédaction d’une Déclaration internationale sur les principes éthiques du changement climatique, qui viennent d'être adoptés par la Conférence générale de l'UNESCO.

L’UNESCO, comme agence intellectuelle et scientifique des Nations Unis, conduit plusieurs programmes scientifiques essentiels à la lutte contre le changement climatique. Le Programme hydrologique international, le Programme de géosciences, le Réseau des réserves de la biosphère, la Commission océanographique intergouvernementale sont quelques exemples. Chacun dans leur domaine, ils fournissent des outils, des connaissances et des renseignements précieux pour fortifier la coopération internationale que le Pape François appelle de ses vœux (§164). L’UNESCO a notamment plaidé pour une intégration beaucoup plus forte de la gestion durable des ressources en eau et de la protection de l’Océan dans l’Agenda des Nations Unies pour le développement durable d’ici 2030. Ces priorités sont aujourd’hui reconnues, et témoignent d’une volonté des Etats d’unir leurs efforts en ce sens. Reste à formuler les politiques publiques et les outils qui permettent de passer des paroles aux actes. Tel est le sens de l’engagement de l’UNESCO dans les négociations de la Conférence des Parties (Cop 21) à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Le thème de l’Océan y sera ainsi abordé pour la première fois en 21 ans, conformément aux revendications de la Plateforme Océan & Climat, formée de scientifiques, d’universités et d’ONG et portée par la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO.

A travers ce besoin d’une coopération internationale scientifique renforcée, se dessine la nécessité de mieux relayer les résultats de la recherche auprès des instances de décisions politiques – et c’est le cœur du travail du Conseil Consultatif scientifique auprès du Secrétaire général des Nations Unies, piloté par l’UNESCO. Se dessine aussi le besoin d’une science plus intégrée, qui sache à la fois tirer profit des avancées de la recherche moderne, mais aussi des connaissances locales et autochtones qui fournissent, dans de nombreux cas, des solutions pratiques à la gestion durable des ressources, des techniques de pêche, de chasse et d’utilisation responsable de l’eau ou du bois des forêts.

Ces savoirs autochtones et traditionnels, l’UNESCO s’attache à les répertorier et à les faire connaitre. Ils témoignent en outre du lien irréductible entre la diversité culturelle et la biodiversité. L’UNESCO en a reconnu le principe il y a déjà 15 ans dans la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Les diversités biologiques et culturelles sont interdépendantes et nous parlent de l'adaptation mutuelle des êtres humains et de leurs environnements au fil du temps, qui n’ont cessé d’interagir et de s’adapter de manière complexe dans une sorte de processus de co-évolution. C’est pourquoi les pratiques traditionnelles et autochtones de gestion et d'utilisation des ressources environnementales, y compris les techniques de bâtiments, sont très souvent « naturellement durables », et incarnent un modèle pertinent d’utilisation des terres, de consommation et de production, contribuant à la sécurité alimentaire et l'accès de l'eau, fondée sur des connaissances et des pratiques développées au cours des siècles, comme cela est également rappelé dans l’Encyclique (§129). La diversité culturelle constitue donc un moteur essentiel de transformation, d’innovation et de résilience pour répondre aux défis du changement climatique. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’UNESCO s’attache à protéger le patrimoine culturel immatériel, les traditions du patrimoine vivant qui portent des valeurs d’intégration et de responsabilité des communautés humaines vis-à-vis de leur environnement. Si la durabilité passe par l’utilisation responsable des ressources, la culture doit être au centre de nos stratégies, puisqu’elle définit le cadre des relations que nous entretenons avec les autres et la nature, et le type de société que nous voulons construire.

L’Encyclique du Pape François expose de façon lucide et claire trois tendances néfastes qui ont mené l’humanité à construire un type de société qui n’est pas durable. La première tendance est la privatisation abusive de biens publics mondiaux (§45), qui empêche les plus vulnérables d’accéder à des ressources fondamentales, comme l’eau ou les ressources de l’agriculture, qui relèvent du bien commun de l’humanité. Ces populations se trouvent ainsi particulièrement exposées aux conséquences du dérèglement climatique dont elles ne sont pas responsables, victimes d’une des formes d’injustices les plus intolérables de notre génération. Une deuxième tendance est l’objectivisation de la nature que l’on a trop eu tendance à considérer comme une masse inerte qui serait « posée face à nous », à la disposition de l’humanité pour être consommée ou exploitée, alors qu’en réalité les êtres humains en font partie intégrante et dépendent de la nature pour leur propre survie (§2). Nous ne sommes pas distincts de la nature. « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » affirment ainsi les slogans des rues de Paris au moment de la Cop 21. Une troisième tendance est la parcellisation des savoirs et l’extrême spécialisation des connaissances scientifiques (§110), qui ont permis des progrès considérables de la connaissance, mais ont en même temps diffusé une vision fragmentée du monde en diverses spécialités, en empêchant l’émergence d’une conscience globale du monde, de la relation entre les êtres et les choses, des liens étroits entre la crise sociale et la crise environnementale.

Contre ces tendances, le défi consiste notamment à faire valoir une autre vision de l’humanité, à cultiver le sens des biens publics mondiaux, de notre patrimoine partagé à protéger ensemble, de notre humanité commune, contre les logiques effrénées de fragmentation, de privatisation et d’exploitation. De ce point de vue, l’éthique de la relation aux autres et de la tolérance pour la diversité des cultures est symétrique d’une éthique de la relation à l’environnement, et s’en nourrit.

C’est précisément le sens de plusieurs Conventions internationales et programmes développés par l’UNESCO pour la protection du patrimoine mondial, pour la gestion durable de réserves aquifères transfrontalières, pour la préservation de réserves de la biosphère. Ces sites constituent ensemble un réseau d’aires protégées à travers toute la planète, qui peuvent aider à fortifier le sentiment de notre « maison commune », et faire naître des politiques pour la traiter en conséquence. L’UNESCO a inscrit plus de 1000 sites au patrimoine mondial, et plus d’un tiers des zones forestières protégées de la planète le sont au titre de leur inscription sur cette liste. Ces sites du patrimoine mondial – de la forêt amazonienne aux bassins du Congo et aux réserves du patrimoine marin – jouent un rôle central dans le stockage du carbone et apportent une contribution importante à la régulation du climat et de l'atténuation des effets du changement climatique. On estime qu’à eux seuls les sites naturels du patrimoine mondial abritent entre 6 et 10 milliards de tonnes de carbone dans la biomasse forestière. Le réseau des réserves de la biosphère couvre quant à lui plus de 600 sites à travers plus de 120 pays. Les sites transfrontaliers, partagés entre plusieurs pays, offrent des opportunités de coopération nouvelles et de gestion en commun des ressources naturelles de toutes sortes. Ces sites sont autant d’observatoires mondiaux du dérèglement climatique, pour comprendre les impacts du changement climatique. Ce sont aussi des laboratoires d’idées pour y répondre, des lieux privilégiés pour recueillir les informations vitales pour élaborer des politiques plus efficaces et les communautés qui vivent sur ces sites travaillent à trouver des façons novatrices d'adaptation aux changements qu’il faut davantage partager.

La protection de ces biens publics mondiaux indiquent la possibilité de construire une nouvelle relation avec l’environnement, qui n’est pas seulement un espace à exploiter dont nous serions « maîtres et possesseurs », selon la formule de Descartes, mais un lieu où vivre en harmonie, y compris avec les êtres vivants non humains, la biodiversité à laquelle nous sommes irréductiblement liés. Ce défi nous appelle à repenser nos rapports à la nature, et certaines interprétations de l’humanisme, tels qu’elles ont pu naître de la lecture de textes fondamentaux, comme celui de la Dignité de l’Homme de Pic de la Mirandolle, paru en 1486, où il est écrit : « Nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. » De cette absence de « place déterminée » donnée à l’être humain, on en a déduit trop vite que l’être humain n’avait pas de place dans la nature, et qu’il existait pour ainsi dire au-dessus d’elle, ayant vocation à la dominer. C’est pourtant le contraire qui est vrai : cette place existe, et c’est justement à l’homme de la déterminer lui-même, par un surcroît de volonté politique et de responsabilité (§116). La révolution humaniste a libéré le potentiel d’innovation, de curiosité et d’inventivité, ouvrant la voie à des révolutions scientifiques et industrielles jamais connues dans l’histoire. Mais c’est une fuite en avant de penser résoudre les problèmes qui en résultent par un surcroît de science, sans voir qu’il faut en parallèle un surcroît de conscience et d’éthique. C’est aussi cela, le rêve d’un humanisme intégral, qui rejoint le projet d’une écologie intégrale formulée par le Pape François : le rêve d’une humanité qui serait aussi développée sur le plan scientifique que éthique, sachant marier ces deux composantes de son être à égalité. Il apparaitrait ainsi qu’un nouvel équilibre de l’être humain et de la nature peut provenir d’un nouvel équilibre entre les facultés de l’Homme lui-même.




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