13.12.2011 - ODG

Halte à la destruction du patrimoine culturel subaquatique - Le Soir, Belgique

Publié dans Le Soir le 9 décembre 2011

Près de trois millions d’épaves anciennes gisent au fond des océans. La Méditerranée compte plus de 150 cités englouties, certaines vieilles de 5.000 ans, certaines aussi grandes que Pompéi.

Ce patrimoine unique, resté longtemps inaccessible – et souvent mieux conservé que des sites comparables sur terre –, est aujourd’hui en danger. Il est menacé par le pillage, par l’essor des explorations sous-marines, et par les conséquences du développement industriel effréné.

Une hémorragie culturelle se prépare dans l’indifférence quasi générale, parfois avec l’assentiment du grand public, qui reste fasciné par l’image romantique de la « chasse au trésor ».

Piller ces navires engloutis pour en faire commerce, c’est comme visiter la tombe de Toutankhamon ou Borobudur et arracher des pans de mur en souvenir.

Pendant des siècles, le patrimoine terrestre a été victime de ces pratiques. L’Unesco s’est battu pour qu’il soit protégé. Aujourd’hui, le Patrimoine mondial est considéré comme une force de développement, une source de dignité et de cohésion sociale. Il est temps d’assurer au patrimoine subaquatique la même protection.

C’est dans ce but qu’est née la Convention de l’Unesco sur la protection du patrimoine subaquatique. Pour les dix ans de cet instrument fondateur, l’Unesco organise les 13 et 14 décembre, à Bruxelles, une conférence internationale. Plus de 150 experts mondiaux dresseront le bilan de la protection du patrimoine subaquatique, et des moyens de la renforcer.

L’enjeu est de taille. Il ne s’agit pas de régenter la propriété des biens culturels sous-marins, de dire ce qui appartient à qui, mais de donner aux Etats les moyens de coopérer pour assurer la protection d’un Patrimoine irremplaçable. Certains sites immergés apportent des informations dont on ne trouve plus trace sur terre. Les seuls arcs anglais jamais découverts (rendus célèbres par la légende de Robin des bois) l’ont été sur l’épave du Mary Rose. D’autres témoignent d’événements historiques, comme le naufrage du Titanic, la défaite des troupes de Kublai Khan au large du Japon.

Nous devons refuser que ce Patrimoine soit à la merci de la loi du plus fort ou du plus offrant. Au moins 300 épaves riches à remplir des musées entiers ont été dépouillées ces 30 dernières années. Coulé depuis des centaines d’années, leur contenu est dispersé en quelques heures, causant des pertes inestimables pour notre compréhension des cultures ou des peuples. Même le Titanic, à 4 km de profondeur, a été victime de pillages. Combien d’autres le sont chaque jour à l’abri des regards ?

Le Patrimoine subaquatique n’est presque jamais pris en compte dans les opérations de forage pétrolier. En mer Baltique, la coopération entre archéologues et industriels a permis de déplacer une épave du 18e siècle pour le passage d’un gazoduc. Idem pour la trentaine d’épaves byzantines trouvées lors du percement du métro à Istanbul-Yenikapi. Mais combien d’autres vestiges sont détruits dans la course aux aménagements portuaires ou balnéaires ?

Nul ne songe à figer le développement, à interdire le commerce ou l’exploration. Nous devons seulement comprendre que ces découvertes relèvent de l’intérêt public. Leur sort doit dépendre d’un débat ouvert entre chercheurs, industriels, politiques – et mérite mieux que les arrangements confidentiels motivés par l’appât du gain.

Notre première priorité est la ratification massive de cette Convention. A ce jour, 40 pays l’ont ratifiée. C’est loin d’être suffisant. Chaque citoyen a son rôle à jouer pour alerter les responsables politiques sur la perte programmée de ce patrimoine commun.

L’autre priorité est la sensibilisation du public contre la complaisance extraordinaire dont jouissent les pilleurs d’épaves. Dans les librairies, à l’approche des fêtes, des livres illustrés présentent des criminels comme des aventuriers. Imagine-t-on le même traitement pour les voleurs de statuettes d’Angkor ?

Les navires engloutis ne sont pas des « trésors ». Ils racontent les expéditions, les contacts établis dans l’histoire entre les civilisations. C’est un potentiel immense de dialogue interculturel. C’est un vecteur de développement et de tourisme. C’est un héritage commun que nous léguerons aux générations futures. Il est de notre devoir de le protéger.

Maintenant.




<- retour vers Toutes les actualités
Retour en haut de la page