30.05.2014 -

Vieil antisémitisme, nouvel humanisme - Le Soir (Belgique)

Article publié dans "Le Soir" (Belgique) le 30 Mai 2014.

Les 4 tués du musée juif de Bruxelles, après l’attentat des écoles juives de Toulouse en 2012, témoignent du retour inquiétant de l’antisémitisme, du racisme, des violences intercommunautaires en Europe et en maints endroits du monde.

Ces violences ne sont pas des actes isolés. Elles s’appuient sur un discours de plus en plus « décomplexé » sur le fond et de plus en plus insidieux sur la forme, qui légitime le repli communautaire comme le nouveau bon sens de notre époque, et laisse parfois les appareils juridiques et politiques démunis.

Ce qui frappe est l’extrême vulnérabilité du public, et notamment des jeunes, qui manquent souvent des réflexes et des références historiques nécessaires pour résister à la tentation de la haine. L’éducation devrait être l’ultime rempart pour s’en prémunir. Pourtant cette éducation est défaillante, même en ce qui concerne les épisodes les plus dramatiques de cette histoire. Un reportage réalisé sur des campus américains montrait par exemple récemment l’ignorance des étudiants à propos d’Auschwitz, du nombre de juifs tués pendant la seconde guerre mondiale, et des mécanismes qui conduisirent à la tentative de destruction de tout un peuple.

Il est facile d’oublier la vérité quand la crédibilité d’une rumeur se mesure au nombre de « pages vues » sur les réseaux sociaux, ou quand le rejet de l’autre devient une forme de divertissement. Lorsque la violence est protégée par l’anonymat du Net, chacun s’enferme dans le confort de sa propre intolérance.

La haine prenant naissance dans les esprits, la Constitution de l’UNESCO établit que c’est dans les esprits qu’il faut construire les défenses de la tolérance et du respect. L’école, les musées, les médias sont les lieux pour transmettre ces valeurs.

Cette éducation repose sur deux piliers essentiels.

Le premier est l’apprentissage humaniste de la diversité des cultures et de leurs relations réciproques. Chaque culture est unique, et les cultures sont liées entre elles et ne prospèrent que dans le dialogue avec les autres. C’est le rôle de l’IsIam et des intellectuels arabes dans la Renaissance européenne. Ce sont les rangées de platanes si typiquement français qui bordent les allées Louvre, et qui pourtant n’arrivèrent en France qu’au XVIème siècle. Ce sont les statues bouddhiques d’inspiration grecque du musée de Taxila, au Pakistan. Ce sont aussi les cultures caribéennes et d’Amérique, celles du jazz ou de la samba nées des métissages de la mondialisation et des tragédies de l’esclavage ou de la colonisation, comme les bâtiments de Bruxelles et d’Ostende nous parlent des forêts du Congo. Les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO portent les traces de cette mosaïque des mémoires. Ils nous rappellent la bêtise de penser qu’il existe des cultures « pures », et la connaissance de ces interactions fait partie du bagage minimal de tout citoyen d’un monde globalisé.

Le deuxième pilier de cette éducation réside dans l’enseignement des droits de l’homme et la lutte contre toutes les formes de discrimination. La connaissance de l’histoire des génocides et des violences de masse en est une composante essentielle. L’histoire de l’Holocauste y occupe une place singulière, comme exemple de mise à mort systématique d’une population à l’échelle d’un continent, sans précédent par son caractère global et sans aucun autre objectif (économique, territorial…) que la destruction d’un peuple considéré comme parasite.

Cette double exigence demande beaucoup de rigueur, beaucoup de patience et ne permet pas qu’on l’instrumentalise ou qu’on la confonde avec un programme politique d’aucune sorte. Ce n’est pas toujours facile. Cela suppose d’évaluer la qualité des enseignements proposés, de renouveler les contenus et les supports, de former les professeurs, d’apaiser les passions qui s’emparent si facilement de ces questions. Cet effort n’est pas seulement tourné vers le passé mais surtout vers le présent. Il doit aider à repérer le vieil antisémitisme derrière les nouveaux discours dont il réussit à se parer périodiquement, usant de différents prétextes, tantôt la race, la classe, la religion, ou lorsque la haine des juifs s’abrite derrière la haine systématique d’Israël. L’Holocauste a montré le danger de l’ignorance et de l’indifférence de ceux qui échouent à déjouer les signes avant-coureurs de la violence radicale, en s’abritant derrière le « ça n’a rien à voir ». Le but des négationnistes est d’entretenir cette banalisation et cette relativisation des crimes, pour perpétuer dans le présent les causes du génocide. Nous devons leur répondre.

C’est pourquoi l’enseignement de l’Holocauste a été progressivement intégré dans les programmes scolaires en Afrique ou en Amérique latine par exemple avec le soutien de l’UNESCO. Souvent les mêmes questions surgissent chez les jeunes: en quoi cette histoire me concerne ? Pourquoi l’enseigner à tout prix ? La réponse est toujours la même et elle est d’utilité publique, car elle permet de déjouer le discours fallacieux de ceux, nombreux, qui cherchent à dresser les mémoires les unes contre les autres, prétextant notamment le « ras le bol mémoriel » de l’Holocauste pour justifier la haine des juifs. L’UNESCO peut affirmer que dans chaque atelier de formation, même à des milliers de kilomètres de la Pologne, la connaissance authentique de l’histoire n’encourage jamais la concurrence des mémoires, elle construit au contraire une solidarité des victimes, qui tend à l’universel. C’est même à cela qu’on reconnaît l’historien de l’idéologue. Quand vous entendrez quelqu’un vous dire qu’on parle trop des juifs et pas assez des autres, qu’on enseigne trop tel crime au détriment d’un autre, vous reconnaîtrez les ennemis de la solidarité et les nouveaux artisans de la haine.




<- retour vers Toutes les actualités
Retour en haut de la page