Le jazz en Turquie : des affinités profondes

Le programme de la Journée Internationale du Jazz à Istanbul n’est que le dernier chapitre d’une longue histoire, qui continue.

Le rapport que la Turquie entretient avec le jazz est multidimensionnel, suggestif et tissé d’événements mondiaux qui attestent de l’immensité du jazz en tant que modèle de fluidité et d’adaptation unique au sein des traditions musicales classiques.

Une telle relation fait également ressortir la richesse du style musical turc, qui présente de fortes ressemblances avec celui du jazz, comme l’affirment certains des plus grands fans et  musiciens des deux disciplines.  Avec ses capacités d’improvisation, sa malléabilité, et sa manière d’intégrer de nouvelles textures harmoniques et rythmiques, la musique turque possède certainement un potentiel de collaboration exceptionnel avec le jazz. Dans un entretien récent, un musicien de jazz turc a décrit les caractéristiques de ces deux genres dont la synergie est particulièrement fructueuse : “C’est dans la façon d’aborder l’improvisation que les musiciens de jazz peuvent être influencés par les musiciens turcs, et vice et versa.” Comme exemple de l’impact mutuel du jazz et de la musique turque traditionnelle, ce musicien demande à son interlocuteur de se référer aux « … codes rythmiques dont Dave Brubeck s’est inspiré pour le "Blue Rondo a la Turk".[1]

Une des rencontres les plus commémorées entre la Turquie et le jazz remonte à 1934, lorsque Mehmet Munir Ertegun fut nommé ambassadeur de la jeune république turque aux Etats Unis. Ses deux jeunes fils, Neshui et Ahmet, âgés respectivement de 17 et de 11 ans, plongèrent vite dans la scène jazz de Washington DC. Ils fréquentaient les lieux de jazz les plus en vogue de la ville.  Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour qu’ils aient transformé leur maison en un espace emblématique de la force unificatrice du jazz. A ce jour, la résidence de l’ambassadeur turc à Washington constitue encore un symbole de dépassement des fractures sociales : c’est là que les divisions raciales de l’époque ont pu être dépassées, en rassemblant des noirs et des blancs à des “jam sessions”, honorant ainsi un genre qui se développait de manière imprévisible.  Aujourd’hui, l’actuel ambassadeur de la Turquie à Washington se réjouit de la grandeur symbolique de ce lieu qui, comme aimait bien le remarquer Ahmet Ertegun, suscitait l’indignation de certaines personnalités conservatrices, qui critiquaient le père des jeunes garçons car il accueillait ses invités afro-américains par la porte d’entrée principale. Les deux frères poursuivirent sur leur voie en créant la maison de disque Atlantic Records ; ils produisit-rent ainsi des artistes qui allaient ensuite révolutionner l’univers musical américain et, plus tard, le monde entier – des innovateurs tels que John Coltrane, Charlie Mingus, Dave Brubeck and the Modern Quartet, ainsi que d’autres grands artistes de l’époque, comme Ray Charles, Aretha Franklin, Otis Redding, Solomon Burke et Ben E. King. 

Cette première rencontre révèle la capacité du jazz à dépasser les divisions sociales, politiques et culturelles, et des voix issues tant des Etats-Unis que de la Turquie réinvestissent cette signification continuellement. L’université d’Hacettepe à Ankara a récemment inauguré le premier département de Jazz en Turquie. Pendant la cérémonie inaugurale, en mars 2010, un hommage a été spécialement rendu à Ahmet Ertegun, pour sa contribution fondamentale à la promotion, à la diffusion, et à l’évolution du Jazz.

En Turquie, les musiciens proclament sans cesse leurs affinités avec le jazz, qui sert autant de modèle que de contexte pour développer et étendre les schèmes musicaux turcs traditionnels. Et d’ailleurs, il semble que le Jazz soit entré sur la scène musicale turque bien avant qu’Ertegun et ses fils aient promu son développement comme mode de résistance sociale.

Selon Batu Akyol, directeur d’un documentaire à paraître prochainement, et intitulé Jazz en Turquie[2], le jazz a fait ses débuts en Turquie en tant que “musique occidentale légère”, avant d’être revalorisé comme “la musique de la liberté”. Son appropriation et sa transformation en Turquie a d’ailleurs créé de nouvelles formes et variations jadis inconcevables. Comme la chercheuse et intellectuelle du jazz, Seda Binbasgi, l’explique dans le documentaire[3], “Même si le jazz provient des États-Unis, c’est une musique qui s’ouvre à toutes les cultures et à toutes les musiques du monde...De plus, le jazz n’est pas simplement une invitation, il encourage tout le monde en déclarant, “Faisons quelque chose tous ensemble avec le jazz. Prenons votre musique ethnique et traditionnelle et vivons une expérience.” 

Dans le même documentaire, Gokhan Akcura, écrivain et chercheur turc, fait remonter les racines du jazz en Turquie à la fondation initiale de la République. Selon Akcura, un Afro-américain qui s’appelait Thomas, et qui avait vécu et travaillé en tant que directeur de discothèque en Russie à l’époque du Tsar, le jazz s’est installé à Istanbul à la suite de la Première Guerre Mondiale. Là, il a commencé à travailler au Casino de Maxim à Taxim, où il a intégré un orchestre nommé “Seven Palm Beach”, composé entièrement d’afro-américains. C’est ainsi que le pays a connu le jazz pour la première fois, et a fait l’expérience dès ses débuts d’une parenté qui perdurerait pour des générations, et qui évolue encore à ce jour.

 Aujourd’hui, le jazz turc est plus vivant plus que jamais. Le pays est mondialement reconnu pour ses nombreux festivals et concerts de jazz, ainsi que pour la multiplicité des artistes rayonnant sur la scène musicale. Les événements spéciaux qui se dérouleront cette année à Istanbul pour l’édition 2013 de la Journée mondiale du jazz constituent donc le dernier chapitre d’une histoire qui reste en mouvement.

2 Jazz in Turkey, Batu Akyol, Loyka Productions, 2011

3 Idem

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