La radio indienne a encore du chemin à faire avant d’atteindre l’égalité des genres

Ammu Joseph | © Mallikarjun Katakol

L’information en Inde est essentiellement consacrée aux hommes. Si le constat est le même pour toutes les formes de médias, c’est à la radio que cet état de fait est le plus marqué : le Projet mondial de monitorage des médias 2010 (GMMP 2010) a en effet révélé que seuls 13 % des nouvelles radiodiffusées sont consacrées à des femmes Ce chiffre est un peu plus élevé dans les journaux imprimés et télévisés (respectivement 24 et 20 % des sujets), mais reste en dessous du quart de la masse totale de l’information.

Si pour la presse écrite et télévisée ces chiffres sont assez représentatifs de l’Asie dans son ensemble (20 % en moyenne des sujets y sont consacrés aux femmes), la représentation des femmes à la radio indienne reste bien en-dessous de la moyenne asiatique de 21 % de sujets.

De même, la dernière étude du GMMP a montré que seulement 34 % des sujets d’actualité étaient présentés par des femmes dans les médias radiotélévisés, soit à peine plus du tiers. Pour l’Asie dans son ensemble, ce chiffre atteint presque la moitié, 48 % pour être précis. Ici aussi, les femmes indiennes sont un peu mieux représentées à la télévision (publique ou privée) qu’à la radio.

De 2009 à 2011, c’est une femme, Noreen Naqvi, qui était à la tête de la station publique All India Radio (AIR), la seule  autorisée à diffuser des informations. Pourtant les statistiques révélées en 2012 par Prasar Bharati, la compagnie de radio-télévision publique, indiquent que les femmes ne représentent que 10 % du personnel d’AIR, tous postes confondus. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elles soient aussi mal représentées dans les hauts niveaux hiérarchiques : seulement 28 % des cadres supérieurs de gestion des programmes et 38 % des cadres supérieurs de l’administration sont des femmes. Enfin, elles sont totalement absentes du service technique.

Fort de son monopole sur les informations à la radio, AIR serait pourtant en position de promouvoir l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes, qui seront les thèmes centraux de la Journée internationale de la radio en 2014. Le radiodiffuseur public pourrait notamment montrer l’exemple en adoptant puis en appliquant des politiques et des stratégies allant dans le sens de l’égalité des genres.

Au cours quelques décennies, les stations privées de radio FM se sont multipliées dans les zones urbaines partout en Inde. La plupart donnent régulièrement la parole aux femmes, qu’elles soient animatrices de radio ou auditrices appelant au téléphone dans le cadre d’émissions interactives. Si à l’heure actuelle, ces stations diffusent essentiellement de la musique populaire, entrecoupée de bavardages, elles représentent néanmoins une formidable opportunité  d’aborder des sujets de société plus importants.

De plus, les femmes semblent être de plus en plus nombreuses à occuper des postes décisionnels au sein des stations de radio FM. Une véritable enquête, menée à l’échelle du secteur entier, serait nécessaire pour confirmer cette tendance. L’Association des radiodiffuseurs indiens, actuellement présidée par une femme, pourrait en lancer une prochainement. Quoi qu’il en soit, sur les dix principaux réseaux de radios que compte le pays, au moins quatre sont dirigés par des femmes, et de plus en plus de femmes y occupent des postes décisionnels importants : des constats assez encourageants.

L’engagement de ces réseaux dans les campagnes de sensibilisation à des questions telles que la sécurité des femmes ou le cancer du sein est également une source d’espoir. Nisha Narayanan, directrice des opérations du réseau de radios locales Red FM, souligne qu’il faut encourager la diversité des programmes, tant du point de vue du format adopté que des sujets abordés, mais qu’à l’heure actuelle le régime financier et la législation ne s’y prêtent pas. Selon elle, si la multiplication des radios FM s’accompagnait à l’avenir d’un assouplissement de ces restrictions étatiques, les stations locales seraient en mesure de proposer des programmes plus dynamiques et plus pertinents.

Si aucune politique sur l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes n’a encore été dévoilée dans le secteur FM, au moins une compagnie a déjà adopté une politique précise sur le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, et nommé un comité de contrôle conformément à la législation. De nombreux médias indiens sont loin d’en avoir fait autant. L’Association des radiodiffuseurs indiens se laissera peut-être convaincre d’adopter des politiques et des stratégies pour l’égalité des genres au sein des radios commerciales indiennes.

Sur ce point, les stations publiques et privées feraient bien de suivre l’exemple de la radio communautaire (RC). Son apparition en Inde est relativement récente : elle n’a été officiellement reconnue qu’en 2006. Cependant, elle a toujours été assez inclusive, permettant aux femmes d’exercer leur droit à la communication, en particuliers les femmes analphabètes ou issues de milieux pauvres et ruraux.

Certaines des stations de RC les plus anciennes et les plus connues sont même dirigées par des femmes issues de communautés socialement et économiquement défavorisées, des femmes qui pour certaines ont une longue expérience de la radio et utilisaient divers moyens de communication avant même d’obtenir une licence pour pouvoir diffuser. Un nombre impressionnant de femmes sont aujourd’hui impliquées dans la RC en Inde, la plupart comme productrices ou  animatrices, mais certaines dirigent également les stations. Il existe plusieurs organisations qui assurent au plus près des communautés la formation et l’encadrement des femmes dans la radio et les aident à renforcer leurs connaissances, leurs compétences et leur confiance en elles.

En 2011, le Forum des radios communautaires de l’Inde a adopté la Politique de genre pour la radio communautaire (GP4CR) approuvée en 2010 par l’Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC). Développée par le Réseau international des femmes de l’AMARC (AMARC RIF), cette politique vise à faire donner aux femmes un meilleur accès à la RC mais aussi  à accroitre leur participation à l’activité des stations, y compris à la prise de décisions.

Kanchan K. Malik de l’université d’Hyderabad souligne toutefois qu’il reste bien sûr de nombreux obstacles à franchir avant de parvenir à une implication progressive des femmes à toutes les étapes de la vie des radios communautaires, de la prise de décisions à l’écoute en passant par la production, une condition nécessaire pour faire de la radio un instrument d’autonomisation plus efficace.

Tout comme Mme Malik, Vinod Pavarala, titulaire d’une Chaire de l’UNESCO sur les médias communautaires à l’université Hyderabad, signale qu’il y a également des obstacles extérieurs, notamment les hiérarchies sociales liées aux castes, aux religions et à d’autres clivages, qui s’ajoutent souvent au sexisme et limitent la participation des femmes aux radios communautaires.

Mais l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes est peut-être justement la meilleure solution à ces problèmes récurrents, une solution que la radio peut contribuer à apporter.

- Ammu Joseph

À propos de l'auteur

Écrivaine et journaliste indépendante à Bangalore (Inde), Ammu Joseph écrit principalement sur les questions de genre, le développement humain et les médias. Elle s’investit dans nombre de publications grand public et de médias en ligne et a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels Whose News?  The Media and Women's Issues (« Des nouvelles, mais de qui ? Les médias et les affaires de femmes », 1994/2006) et Making News: Women in Journalism (« Faire l’actualité : les femmes journalistes »,  2000/2005). Elle a également rédigé différents chapitres dans des ouvrages publiés aussi bien en Inde qu’à l’international. Parmi les plus récents, citons Missing Half the Story:  Journalism as if Gender Matters (2010) ainsi que la « Trousse d’apprentissage en faveur du journalisme éthique sur le plan des genres » développée conjointement par la FIJ et l’AMCC en 2012. De plus, elle a contribué à l’élaboration des Indicateurs d’égalité des genres dans les médias de l’UNESCO (2012) et a cofondé le Réseau indien des femmes dans les médias.

Ammu Joseph autorise les radios et internautes à utiliser en partie ou en totalité cet article pour célébrer la Journée mondiale de la radio.

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