4 - LA GESTION DE L'EAU : PROBLEMES ET SOLUTIONS
Dans une grande partie de la région de l'OSS., les tensions à venir et les
inadéquations grandissantes entre les besoins en eau croissants et des ressources
conventionnelles limitées seront génératrices de problèmes aggravés et de conflits
d'usage que la gestion des eaux aura pour objectif de résoudre. On passera d'abord
en revue les principaux types de conflit, de natures variées, qui risquent de
se développer, puis les divers moyens d'action et instruments techniques appropriés
avant d'évoquer les voies et les modalités de la gestion conjuguée des offres
et des demandes en eau dans les différentes conditions de la Région.
4.1 - Les conflits présents à régler ou futurs
à prévenir
- Les plus classiques et les plus répandus sont les conflits d'usage -c'est-à-dire
entre usagers- qui naissent de l'intensification d'exploitation de systèmes
de ressource définis, superficiels ou souterrains. Bien avant d'atteindre
la mobilisation maximale possible des ressources en eau renouvelables, voire
de s'engager dans une "surexploitation" dans le cas d'aquifère, l'intensification
des prélèvements abaisse les rendements et accroît les coûts de production,
ce qui crée des concurrences et des tensions entre anciens et nouveaux utilisateurs,
que leurs objectifs soient similaires ou a fortiori qu'ils diffèrent, surtout
lorsque les moyens économiques des uns et des autres sont inégaux. Ces conflits
d'usage ne traduisent pas seulement des concurrences pour le partage de ressource
en eau rare, mais aussi des compétitions pour l'accès aux ressources les moins
coûteuses, les plus facilement mobilisables et celles qui offrent le plus
de sécurité (les ressources en eau internes, permanentes, de bonne qualité).
Ces conflits s'exacerbent naturellement en temps de sécheresse qui accentue
la rareté de l'eau dans les régions à ressource en eau renouvelable prédominante
et où la croissance démographique et l'évolution des modes de vie amplifie
la sensibilité aux sécheresses.
Plus généralement il s'agira d'une compétition entre l'utilisation des ressources
en eau naturelles et le recours aux ressources non conventionnelles plus coûteuses.
- Les conflits d'usage prennent parfois la forme de concurrence entre des
modalités de mobilisation de l'eau qui interfèrent bien que cela ne soit pas
perceptible immédiatement, notamment entre l'exploitation d'eau souterraine
et d'eau de surface interdépendantes dans un même bassin : des prélèvements
intensifs d'eau souterraine peuvent réduire ou tarir des sources ou des écoulements
d'eau de surface pérennes ; réciproquement des barrages de régulation d'eau
de surface peuvent affaiblir ou supprimer l'alimentation de nappes souterraines
par les crues. Les deux cas sont survenus au Maghreb par exemple
- Une autre forme de conflit tient aux difficultés de coexistence entre les
modes traditionnels et les procédés modernes d'exploitation, par exemple entre
l'exploitation d'une nappe souterraine par galeries captantes à potentiel
imposé (Foggaras du Maghreb) et l'exploitation par pompage qui entraîne de
forts rabattements : le développement des procédés plus productifs permet
d'accroître les volumes d'eau mobilisés globalement et d'améliorer l'adaptation
des productions d'eau aux demandes, mais il n'est pas compatible avec la conservation
des modes anciens dans un même système naturel de ressource, et cela peut
opposer différentes catégories d'usagers. Ce problème se pose partout où fonctionnent
encore ces modes d'exploitation gravitaires traditionnels (Oasis d'Egypte
et de Libye, Maghreb et Sahara).
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Fig. 18 : Systèmes de ressources en
eau commun à plusieurs pays dans la région de l'OSS
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- Bassins fluviaux transfrontières : 1-Nil. 2-Niger. 3-Sénégal. 4-Gambie.
5-Volta. 6-Chari. 7-Guir-Saoura. 8-Mejerdah. 9-Juba-Shebelle
- Systèmes aquifères transfrontières : 1-Bassin de Nubie. 2-Sahara Septentrional.
3-Bassin Sénégalo-Mauritanien. 4-Bassin de Taoudeni. 5-Bassin de Mourzouk-Djado.
6-Bassin Irhazer-Iullemeden. 7-Bassin du Tchad. 8-Bassin d'Errachidia.
- A l'échelle des bassins hydrographiques des antagonismes peuvent survenir
entre les collectivités de l'amont et de l'aval : c'est souvent en amont que
se situent les aménagements et en aval que l'on utilise l'eau -ou que l'on
crée plus de sécurité-. Les collectivités d'amont peuvent souhaiter valoriser
des rentes de situation et prendre part indirectement aux bénéfices de l'aménagement.
Cette question se pose d'abord dans le cadre national dans les pays à ressources
en eau renouvelables intérieures prédominantes (type 1 du chap. 1) ; elle
prend évidemment plus d'ampleur et une dimension géopolitique dans le cas
de bassins transfrontières, notamment dans les pays à ressource externe prédominante
où le problème de partage de ressource se pose avec acuité (type 2 du chap.
1) : ces cas sont relativement rares au Maghreb (Guir entre Algérie et Maroc,
Medjerdah entre Algérie et Tunisie), tandis qu'ils sont majeurs au Sahel et
dans le bassin du Nil (Fig. 7, 18a), où ils sont trop connus pour être évoqués
ici*.
- Les grands systèmes aquifères des bassins sédimentaires (1) pluri-nationaux
(Fig. 18b) peuvent aussi donner lieu à des conflits qui restent toutefois
actuellement potentiels. Dans ce cas l'objet du partage à régler est plus
complexe qu'un écoulement : il s'agit de répartir équitablement les influences,
notamment dans les plans d'exploitation de ressources non renouvelables.
- Plus largement, tout en restant dans des cadres nationaux, des conflits
entre provinces ou régions peuvent contrarier des projets de transferts d'eau
qui visent à réaliser une certaine péréquation entre régions ou bassins respectivement
"excédentaires" et "déficitaires" à présent et à moyen terme et qui sont déjà
engagés ou projetés au Maghreb, en Libye, en Egypte... : jusqu'à quel point
le transfert d'eau doit-il l'emporter sur des déplacements d'activité? Comment
comparer les avantages de transferts d'eau à court terme pour la région receveuse
et ceux d'une conservation de ressource pour une valorisation différée mais
supputée plus grande à long terme pour la région émettrice ? Comment répartir
les avantages du transfert : quel bénéfice ou quelle compensation faut-il
accorder à la région "exportatrice" ?
- Une autre sorte de conflit peut prendre un caractère inter-générationnel
dans les cas particuliers de gestion de ressources non renouvelables (exploitation
"minière" d'eau souterraine) développée notamment en Algérie, Tunisie et surtout
en Libye : entre une mise en valeur plus intensive et plus assurée à court
terme et un développement plus modéré et plus durable, mais dans un contexte
socio-économique plus incertain à long terme. C'est le problème classique
de répartition d'une rente minière dans un "avenir incertain". Cela revient
aussi à étendre dans le temps le conflit entre l'utilisation des ressources
naturelles, accaparées par la génération présente, et le recours aux ressources
non conventionnelles laissées à la charge des générations futures.
- Les conflits inter-sectoriels peuvent s'élargir à l'échelle régionale ou
nationale. Le plus important est la rivalité entre le secteur de l'agriculture
irriguée et celui de l'alimentation des collectivités urbaines, le second
étant généralement prioritaire et sa capacité économique supérieure. Accessoirement
des concurrences peuvent aussi opposer l'industrie et l'agriculture, ou parfois
la production hydroélectrique et l'agriculture. Dans ce dernier cas le conflit
est surtout conjoncturel et il est exacerbé en saison ou année de sécheresse.
On a remarqué que les objectifs de production hydroélectrique, qui ont motivé
en priorité les équipements hydrauliques de première génération, au Maghreb
comme en Egypte, sont passés ensuite au second rang, après l'irrigation, dans
les buts des aménagements plus récents. Cependant la faible valeur ajoutée
par les utilisations agricoles de l'eau les handicapera à l'avenir, par rapport
aux utilisations urbaines et industrielles.
- Aux conflits d'usage proprement dit s'ajoutent les tensions entre utilisateurs
d'eau et agents sujets aux effets externes des utilisations : le cas le plus
répandu est celui des pollutions par les retours d'eau usée dans les systèmes
fluviaux, qui constituent encore une forme de conflit amont/aval, y compris
naturellement dans les bassins transfrontières où ils prennent une dimension
internationale. Cela pose le problème de répartition des charges respectives
d'épuration en amont ou de traitement de potabilisation en aval, entre les
collectivités concernées.
- Plus largement, lorsque le taux d'exploitation des ressources en eau naturelles
est très élevé, la protection de leurs qualités devient une nécessité accrue
et généralisée. Cela impose des contraintes et des charges croissantes à de
nombreux agents occupants du sol, tels que les agriculteurs, en vue de réduire
ou neutraliser les impacts de leurs activités, mais que ceux-ci supportent
difficilement.
Il s'agit alors de conflit entre les objectifs de sécurité d'approvisionnement
en eau, notamment en qualité, et des objectifs de développement socio-économique,
que la raréfaction des disponibilités en eau rend mal compatibles.
- Au plan économique se pose la question générale de répartition des coûts,
entre usagers bénéficiaires d'une part, pouvoirs publics et collectivités
d'autre part, qu'il s'agisse de l'aménagement des eaux, des productions et
des approvisionnements en eau, ou de l'assainissement, des opérations d'épuration
ou de protection des eaux. Les poids relatifs donnés au service public ou
aux mécanismes de marché ne sont pas sans effets sur l'évolution des demandes.
- Enfin, au niveau de l'orientation de la politique de l'eau de chaque pays,
une certaine compétition s'instaure entre les voies et moyens propres à assurer
l'adéquation offre/demande en eau : entre l'approche par l'offre (aménagement,
production) qui a le plus la faveur des techniciens de l'équipement, et l'approche
par la demande moins coûteuse mais qui relève davantage de mesures socio-économiques
aux efficacités moins assurées et plus différées.
* * *
La combinaison des différents types et ordres de grandeur de ressources en
eau (revus au chap. 1) et des différents degrés de tension présents ou projetés
entre demandes et ressources (notés au chap. 2) détermine une géographie de
problèmes et de conflits assez contrastée, dans la Région de l'OSS. (cf. Tableau
25). Les voies et moyens de gestion de l'eau pour résoudre ces problèmes sont
donc également diversifiés et spécifiques à chaque pays.
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Tableau 29 : Problèmes d'eau et conflits majeurs
zonaux dans la Région de l'OSS
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Sous régions suivant les types
de ressource en eau prédominantes (ci. Fig. 4)
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Problèmes et conflits majeurs spécifiques
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Ressources renouvelables Intérieures prédominantes
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Conflits d'usage amont/aval.
Conflits dus aux interférences entre utilisations des eaux souterraines
et superficielles, ou entre techniques traditionnelles et modernes
d'exploitation.
Déséquilibres et compétitions entre régions : problèmes de transferts.
Compétition entre le parachèvement de l'aménagement
hydraulique conventionnel, à coût et impacts environnementaux croissants,
et le recours aux ressources non conventionnelles.
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Ressource fluviale d'origine externe prédominante
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Conflits d'usage amont/aval
(quantité et qualité), notamment dans le cas d'aménagements mobilisateurs
de ressource par réduction de pertes par évaporation, conflits entre
bénéficiaires d'aval et sujets aux impacts de ces aménagements en
amont.
Conflits entre modes
traditionnels d'usage de l'eau (irrigation...) et nécessités d'économie
d'eau (liés aux conflits intersectoriels).
Contraintes géopolitiques et rivalités.
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Ressources non renouvelables prédominantes
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Conflits entre objectifs de développement à court
et à long terme (pouvant correspondre à des conflits entre usages
inégalement "valorisants").
Compétition entre utilisation des ressources non
renouvelables et recours aux ressources non conventionnelles.
Compétitions entre régions et problèmes de transferts.
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4. 2 - Les solutions techniques
Pour résoudre les problèmes présents ou en perspective, un éventail de moyens
techniques très variés est disponible, moyens d'action sur l'offre aussi bien
que sur les utilisations, qui sont tous déjà mis en oeuvre mais avec des ampleurs
très inégales suivant les pays aux conditions desquels ils sont diversement
adaptés. Ces moyens sont assez connus pour qu'il suffise ici de les rappeler
succinctement:
Du côté de l'offre
- Les aménagements hydrauliques classiques de régulation d'eaux superficielles
ont une expansion encore possible dans les pays à ressource en eau renouvelable
prédominante, interne ou externe, (fig. 4), où elle risque néanmoins d'être
freinée par le rendement décroissant des ouvrages constructibles et handicapée
par l'envasement des réservoirs qui écourte leur durée de vie. Aux efforts
d'équipement s'ajoutent :
- les progrès des techniques de gestion des réservoirs en temps réel,
assistés par l'amélioration des prévisions hydrométéorologiques ;
- les progrès et l'application plus étendue des techniques de traitement
anti-érosion des bassins versants, qui atténuent la sédimentation et qui,
jointes aux opérations de "dévasement" (notamment par des méthodes dynamiques),
contribuent à prolonger les durées de vie des réservoirs.
A côté des grands équipements, la "petite hydraulique" peut encore contribuer
largement à amplifier la maîtrise des eaux. Adaptées depuis longtemps à des
conditions socio-économiques relativement stables et en équilibre avec les conditions
naturelles, diverses techniques "traditionnelles" de maîtrise et d'exploitation
des eaux (collecte directe de l'eau de pluie, contrôle du ruissellement local,
petites retenues, citernes, galeries drainantes, ...) -cf. l'ouvrage "Traditional
Water System", UNESCO - ACSAD, 1986 [94]- pourraient bénéficier de perfectionnements
modernes facilitant leur mise en oeuvre et améliorant leur efficacité, en conservant
les avantages de ces "micro-aménagements" multipliables sans nécessité d'organisation
centralisée. Citons, par exemple, les réhabilitations engagées en Tunisie (EL
AMAMI 1988).
Plus généralement, les techniques et les efforts de conservation des sols et
des couvertures végétales, qui s'inscrivent dans les actions de "lutte contre
la désertification" contribuent à conserver le régime des eaux donc la reproductibilité
des ressources renouvelables, et tout particulièrement leur composante régulière.
- Bien que l'exploitation des eaux souterraines soit déjà souvent intensive
et parfois excessive dans certains cas, des potentialités appréciables subsistent
en divers pays. Des productions intensifiées sont possibles, réglées par des
modèles de gestion, dans le cas de systèmes aquifères étendus, et contrôlées.
Une maîtrise des eaux plus complète passera souvent par une gestion plus intégrée
des eaux superficielles et souterraines, amplifiant à la fois les opérations
de recharge artificielle des aquifères et des exploitations plus actives et
modulées des capacités régulatrices de ces réservoirs, notamment pour soutenir
le débit d'étiage de cours d'eau. Dans ce cadre des actions sur les sources,
plus amples que leur simple dérivation -relèvement de niveau temporaire, pompage
régulateur- peuvent jouer un rôle appréciable (J. MARGAT 1981). Les capacités
d'accumulation régulatrice d'aquifères alluviaux peuvent aussi être augmentées
par la technique des barrages souterrains : il en a été réalisé au Maghreb
par exemple et une prospection systématique des sites favorables serait sans
doute profitable dans d'autres pays.
- Dans les pays à ressource fluviale externe dominante (bassins du Nil et
du Niger), des aménagements réduisant des pertes par évaporation de plans
d'eau naturels, tels que le projet engagé au Soudan (Canal de Jonglei), sont
un moyen d'accroître les ressources renouvelables appelé à prendre de l'ampleur,
mais dont les impacts environnementaux ne peuvent être négligés, donc doivent
être atténués et compensés.
- Les transferts d'eau à longue distance, dont les techniques sont parfaitement
maîtrisées, sont engagés ou projetés dans plusieurs pays de la Région (Maghreb,
Libye, Egypte, Sénégal), malgré des coûts énergétiques de fonctionnement généralement
élevés. Ce moyen de compenser des déséquilibres entre régions -voire entre
pays si un commerce international de l'eau prenait corps-(cf. encadré 6) peut
soulever néanmoins des problèmes socio-économiques et il doit s'inscrire dans
une planification à long terme indissociable de l'aménagement du territoire.
- L'exploitation des ressources non renouvelables offertes par les grands
réservoirs aquifères sédimentaires, bien qu'elle ne soit pas durable, est
appelée à s'amplifier dans les pays où elle est déjà le plus engagée, notamment
en Libye où elle pourrait couvrir jusqu'à 95 % des demandes en eau totales
en 2025, dans l'hypothèse de croissance de ces demandes la plus forte [76].
Cette exploitation visant surtout à retarder le plus possible le recours aux
ressources "non conventionnelles" plus coûteuses, cela implique que son volume
et sa durée soient fixés avec cohérence et inscrits dans un plan à long terme.
- La production industrielle d'eau douce par dessalement d'eau de mer ou d'eau
saumâtre est amorcée dans plusieurs pays du Nord, à une échelle encore expérimentale
en ne contribuant que faiblement aux approvisionnements, surtout pour résoudre
des cas particuliers. Du fait de ses coûts, c'est la solution du dernier recours,
néanmoins elle pourrait prendre à l'avenir plus d'ampleur dans les pays à
pénurie d'eau douce croissante.
- Enfin la régénération d'eau usée, ajustée à des réutilisations spécifiées,
se développe à son tour, servie par les perfectionnements des techniques d'épuration
et associée aux progrès de l'assainissement des grandes agglomérations. Dans
plusieurs pays la "production d'eau usée", en croissance, excède dès à présent
(Libye) ou est appelée à dépasser dans un avenir prévisible (Egypte, Tunisie...)
les reliquats disponibles de ressources naturelles renouvelables, donc a fortiori
leur part exploitable.
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Des transferts d'eau internationaux au profit du Sahel sont-ils faisables
et utiles ?
Le contraste régional entre les pays du Sahel et les pays qui les jouxtent
au plan des ressources en eau, souligné précédemment, peut donner l'idée
que des transferts d'eau Sud-Nord éventuels puissent s'inscrire dans une
" vision " à très long terme.
En fait, la nature le fait déjà dans une large mesure : les principaux
bassins fluviaux sahéliens -Sénégal, Niger, Chari, sans parler du Nil-
tirent la plus grande partie de leur écoulement de leur tête dans les
pays du Sud (de la Guinée au Centre Afrique).
Par ailleurs les ressources en eau naturelles (internes et externes)
des pays du Sahel ne sont encore utilisées que dans une faible mesure,
ce qui justifierait peu l'importation d'appoints….
Un projet de transfert a cependant été conçu, il y a un certain nombre
d'années, consistant à dériver de l'eau du bassin de l'Oubangui, en République
Centre Africaine, vers le Chari, au Tchad, afin de contribuer à restaurer
l'état du lac Tchad, en régression marquée depuis les années 70 : le projet
" Transaqua ".
Le principal bénéficiaire d'un tel transfert serait toutefois, plus que
le Tchad, le Nigeria, premier utilisateur de l'eau du lac (pompages pour
l'irrigation).
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Du côté de l'utilisation et de la demande
- Les techniques de réduction des pertes de stockage et de transport ont un
large champ d'application, déjà signalé (chap. 2), en particulier pour améliorer
le rendement des réseaux de distribution d'eau potable et d'eau d'irrigation.
Ajoutées aux efforts de réduction des fuites des usagers domestiques et industriels,
une compensation de la croissance des demandes d'approvisionnement urbaines
supputées pendant une ou plusieurs décennies peut en être attendue.
- Les techniques modernes d'asservissement des fournitures d'eau aux demandes
dans les réseaux d'irrigation, grâce aux progrès de l'automation et des télécommandes,
peuvent aussi contribuer beaucoup à réduire les prises en tête de réseau.
- Des économies d'eau très appréciables peuvent être escomptées des gains
d'efficience tant des usages industriels (progrès du recyclage) que de l'irrigation
(développement de l'aspersion et surtout de la micro-irrigation), ce qui rend
très rentable l'assistance technique et les incitations financières aux usagers
à cette fin.
- Plus généralement le développement d'un comportement économe des usagers
relève de techniques combinées d'éducation, d'information et d'incitations,
notamment par les instruments tarifaires lorsque l'eau est marchande.
- La généralisation de l'assainissement des agglomérations et l'amélioration
des rendements des collectes et des traitements d'épuration contribuent aussi
à réduire la pression qualitative sur les ressources lorsque les eaux usées
sont retournées au milieu naturel.
- Le développement de la réutilisation d'eaux usées déconnecte certains usages
des prises directes sur la ressource en substituant à celles-ci une ressource
"secondaire", ce qui revient à brancher plusieurs utilisations en séquence
sur un même prélèvement et à amplifier le taux d'utilisation global de celui-ci.
La réutilisation peut notamment contribuer à atténuer la compétition entre
les demandes en eau agricoles et urbaines ; elle peut aussi améliorer la rentabilité
d'une production d'eau primaire ou d'un transport coûteux, en permettant de
l'utiliser plusieurs fois. Cette réutilisation pose néanmoins des problèmes
sanitaires et sa faisabilité est subordonnée à une répartition équitable des
charges de traitement entre les usagers primaires (producteurs d'eau usée)
et secondaires (réutilisateurs).
- La réutilisation d'eau de drainage, déjà très développée en Egypte (EL GINDY
1986, AMER 1992) et d'application plus simple, joue un rôle similaire, et
c'est un moyen indirect d'améliorer l'efficience globale de l'usage de l'eau
dans un périmètre d'irrigation, qui peut entrer en compétition avec les améliorations
des procédés d'irrigation.
- Enfin les usages d'eau de mer ou d'eau saumâtre en substitut à l'eau douce,
pour le refroidissement industriel (centrales thermo-électriques notamment),
ou en mélange avec des eaux douces, sont déjà largement développés et peuvent
encore progresser. En particulier l'irrigation par des eaux saumâtres, expérimentée
depuis 1970 en Tunisie (projet CRUESI, UNESCO) est praticable dans des conditions
bien définies.
* * *
C'est dans les pays les plus en situation de pénurie présente ou prévisible
dans un avenir prochain, que tous ces moyens d'action peuvent le plus être mis
en compétition et qu'il convient le plus de conjuguer leurs aptitudes, encore
qu'inégalement suivant les pays. Ils diffèrent toutefois fortement par leur
nature et les conditions de leur mise ne oeuvre : ordres de grandeur des quantités
d'eau produite ou économisée par ouvrage ou unité d'opération, coûts unitaires,
rapports investissement/charges de fonctionnement, divisibilité et possibilité
d'échelonnement des investissements, conditions de répartition des charges entre
collectivité publique (état) et bénéficiaires, contraintes de localisation et
charges foncières, durée de réalisation, temps de réponse, durée de vie, coût
énergétique, aléas de rendement, impacts sur l'environnement, acteurs sociaux
impliqués et maîtres d'ouvrages appropriés, etc. Aussi est-il difficile d'évaluer
leur faisabilité et leurs rapports coût/avantages suivant des critères uniformes
et une échelle de valeur commune.
Cette diversité ne facilite pas l'intégration de l'ensemble de ces moyens dans
les plans ou schémas directeurs d'aménagement des eaux qui privilégient encore
souvent l'approche par l'offre. Toutefois l'applicabilité et l'étendue du rôle
possible de chaque technique dépendent beaucoup des conditions spécifiques,
du contexte physique et socio-économique de chaque pays.
4. 3. La gestion intégrée de l'eau
Satisfaire les différentes demandes en
eau dans des conditions supportables par les agents économiques et par le milieu
naturel -c'est-à-dire sans détériorer l'environnement- et dans la perspective
d'un développement durable, impose particulièrement dans la Région de l'OSS.
une gestion intégrée de l'eau, suivant une formule consacrée par les instances
internationales (1) . Cette intégration de la gestion de l'eau est à concevoir
et à mettre en oeuvre à plusieurs niveaux de plus en plus larges :
- gestion intégrée des ressources : eaux superficielles et souterraines,
quantité et qualités, amont et aval des bassins ;
- intégration de l'aménagement des ressources et de l'assainissement-épuration
;
- gestion intégrée des offres : ressources naturelles renouvelables, ressources
non renouvelables, ressources non conventionnelles ;
- gestion intégrée des offres (ressources) et des utilisations qui implique
une gestion multisectorielle de celles-ci (y compris les utilisations in situ,
et la gestion des milieux aquatiques).
Voies et moyens de
la gestion intégrée
L'intégration de la gestion de l'eau et la résolution des conflits peuvent
être généralement obtenues par la combinaison de moyens institutionnels, techniques,
et économiques et financiers.
Moyens institutionnels
- Adaptation du droit et des législations de l'eau fondant les pouvoirs d'intervention
et d'arbitrage de la puissance publique (par la réglementation des actes d'aménagement
et d'exploitation des ressources comme celle des utilisations, par les incitations
financières). Le statut de bien commun (ou la domanialité publique) des ressources
en eau, inscrit dans la plupart des législations, doit être concilié avec
la sauvegarde des droits d'eau et l'appropriation privée de certaines ressources.
La définition légale de la hiérarchie des utilisations de l'eau (en Algérie
et Tunisie par exemple) fonde des différenciations tarifaires suivant les
secteurs.
- Institution d'organes ou d'autorités de coordination intersectorielle au
niveau gouvernemental (Conseil national ou supérieur de l'eau...) ou des collectivités
territoriales, notamment de bassin. Le bassin hydrographique, ou parfois le
système aquifère, sont l'unité de gestion physique la plus pertinente et il
convient de leur faire correspondre le mieux possible le champ de compétence
d'une autorité de gestion.
Il est souhaitable que ces organes ne soient pas seulement consultatifs mais
soient dotés de pouvoir de décision, et que ces fonctions de coordination soient
définies à un niveau interministériel plutôt qu'attribuées à une administration
à compétence sectorielle. Cette coordination peut être limitée aux investissements
publics, notamment dans le cadre de la planification pluriannuelle des équipements
(Schémas directeurs...), ou s'étendre aux actes d'autres agents économiques
semi-publics ou privés, par le biais des interventions publiques réglementaires
ou financières (autorisations, subventions, crédit...).
- Institutions d'instances de concertation entre les différents agents publics
et privés impliqués par la gestion d'une même unité de ressource (bassin fluvial,
nappe souterraine), consultatives ou délibératives. Leur compétence peut se
rapporter aux objectifs des plans ou schémas d'aménagement des eaux impliquant
des investissements de l'Etat, de collectivités territoriales ou de groupements
d'usagers, au choix des "débits réservés" à conserver dans certains cours
d'eau ou à celui des objectifs de qualité, ou encore à la gestion courante
en fonction des conjonctures (répartition de restrictions en temps de sécheresse...).
Il va sans dire que dans le cas de bassin, voire d'aquifère, transfrontière
une gestion "communautaire" en partenariat est tout aussi souhaitable, mais
elle relève alors nécessairement d'accord politique entre les états concernés.
Moyens techniques
Les moyens multiples passés en revue plus haut (4.2.) apportent pour la plupart
des solutions partielles, locales et parfois temporaires, aussi dans l'optique
d'une gestion intégrée de l'eau il s'agit d'abord d'organiser et de coordonner
-en somme de planifier-leurs applications de manière optimale, dans l'espace
et aussi dans le temps, pour l'ensemble des utilisations, à commencer par l'harmonisation
des actions sur l'offre et sur les demandes, en coordonnant par exemple :
Dans la même optique, une certaine péréquation des charges entraînées par les
efforts d'économie d'eau -dont les coûts ne sont pas nécessairement proportionnels
aux quantités d'eau économisées suivant les secteurs- pourrait résulter de l'application
d'un principe "gaspilleur-payeur" : imposition d'une redevance de "surconsommation"
par rapport à des normes fixées, finançant des aides aux économies d'eau.
Moyens éducatifs et
informatifs
La sensibilisation et l'information de tous les acteurs de la gestion de l'eau
et d'abord des usagers, est une condition primordiale de l'efficacité d'application
des instruments réglementaires, techniques ou financiers. Cela va de l'éducation
à tous les niveaux scolaires, à la communication par tous les moyens audiovisuels
modernes. La "culture de l'eau" qui a de profondes racines dans beaucoup de
pays de la région offre un terrain favorable aux évolutions nécessaires.
* * *
Finalement la gestion intégrée de l'eau, au sens le plus large, consiste à
conjuguer et "orchestrer" au mieux l'ensemble de ces moyens, et à harmoniser
les pouvoirs de décision en jeu : publics et privés, centraux et locaux, généraux
et sectoriels. Elle consiste aussi à intégrer la gestion de l'eau dans la politique
économique et la politique d'environnement.
En général, plus les demandes en eau approchent et a fortiori excèdent les
ressources conventionnelles, comme c'est déjà le cas dans plusieurs pays de
la Région, plus les objectifs de gestion et de politique de l'eau deviennent
indissociables des objectifs de la politique socio-économique et de développement,
notamment de la politique agricole et des degrés d'indépendance alimentaire
visés.