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1991 - Discours de M. Abdou Diouf |
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| Président de la République du Sénégal | |
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Monsieur le
Directeur général de l'UNESCO, C'est pour moi un privilège, une joie sincère et un grand honneur de prendre part à cette cérémonie de haute portée symbolique et de pouvoir y apporter le témoignage du continent africain. En mon nom propre ainsi qu'en celui de mon épouse et de tout le peuple sénégalais, je voudrais exprimer à M. Federico Mayor, Directeur général de l'UNESCO, mes remerciements les plus sincères pour l'invitation qu'il a bien voulu m'adresser et pour les propos aimables qu'il vient de tenir à notre endroit. L'institution par l'UNESCO du Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix est un hommage rendu à l'Afrique tout entière à travers un de ses fils les plus illustres dont l'action traduit la philosophie même des pères fondateurs de ce prestigieux organisme, du système des Nations Unies. Et il me plaît de féliciter les États membres de l'UNESCO pour avoir compris, par cette décision, que l'un des problèmes majeurs de notre époque, et des peuples d'Afrique en particulier, demeure encore la paix et la compréhension internationales. En donnant le nom de Félix Houphouët-Boigny au prix pour la paix le plus important du système des Nations Unies, vous avez fourni, Monsieur le Directeur général, une preuve éclatante de votre attachement à cette part d'africanité que vous revendiquez depuis le jour de votre élection par la Conférence générale. En honorant par ce geste le doyen des chefs d'États africains, ce Sage de 1'Afrique, vous offrez aux hommes et aux femmes de ma génération l'opportunité de célébrer l'action et la pensée d'une grande figure historique au soir de sa vie. Fondateur du plus grand parti émancipateur des peuples africains, le Rassemblement démocratique africain (RDA), l'histoire retiendra parmi ses nombreux mérites le combat qu'il mena au sein du Palais Bourbon, où de sa voix chaude et enflammée il réclama, sans haine ni rancune, la suppression du travail forcé après avoir dénoncé cette pratique dégradante. Aujourd'hui, il a fait de son beau et grand pays une terre de démocratie pluraliste qui fraie sa propre voie pour la promotion des droits de l'homme et des libertés. C'est que Félix Houphouët-Boigny a toujours cru aux vertus du dialogue pour régler les conflits les plus apparemment irréductibles. Homme des synthèses les plus audacieuses, il aurait pu faire sien, Monsieur le Directeur général, ce fragment de votre poème où vous dites avec beauté et délicatesse : Quand
on me demandera d’où je viens, Félix Houphouët-Boigny est de la dimension des géants du monde actuel et le Général de Gaulle savait sans doute sur quoi il fondait son jugement lorsque, dans ses Mémoires d'Espoir, il décrivait en ces termes l'homme d'État ivoirien : « Un cerveau politique de premier ordre, de plain-pied avec toutes les questions qui concernent non seulement son pays mais aussi l'Afrique et le monde entier (...) » Nombre de conflits entre États africains ont trouvé leur solution à Yamoussoukro. Nombre de crises sociales et politiques en Afrique de l'Ouest ont pu être résolues grâce à son intervention discrète, en homme avisé. Tout en appuyant l'ANC, le Sage de Yamoussoukro a toujours soutenu que seule dialogue permettra aux Sud-Africains, Blancs, Noirs et Métis, de se réconcilier en vue de l'édification d'une société de liberté, de justice et de solidarité. À un tel homme, on peut dire sans flatterie aucune : vous avez mérité de l'Afrique. Tant d'actes positifs vous vaudront, sans aucun doute, notre reconnaissance et notre respect éternels. Monsieur le Directeur général de l'UNESCO, en attribuant le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix à ces deux éminentes personnalités de l'Afrique du Sud que sont le Président Nelson Mandela et le Président Frederic De Klerk, le Jury a fait un excellent choix qui résulte assurément d'une heureuse intuition. Je voudrais saluer et féliciter en cette circonstance les membres de cette haute magistrature et en particulier son Président, M. Henry Kissinger, qui, par les fonctions qu'il exerça durant de nombreuses années, a tant contribué au maintien de la paix mondiale. Frederik De Klerk et Nelson Mandela symbolisent, devant leur pays et devant le monde, l'intelligence, le courage politique, la lucidité et l'amour de La Patrie. Les voir réunis sur cette tribune pour recevoir un prix, qu'ils ont si amplement mérité et qui doit les encourager à persévérer dans cette voie, est, pour tout Africain et pour tout homme épris de paix, un sujet de joie et de fierté. Monsieur Nelson Mandela, par vos prises de positions lucides et courageuses face aux réalités politiques de votre pays, et à travers des épreuves qui n'ont jamais fléchi votre détermination, vous avez, pendant de longues années, symbolisé l'engagement sans faille dans la lutte contre l'apartheid, et attiré l'attention de l'opinion publique mondiale sur l'injustice et l'anachronisme d'un système politique qui réduisait l'immense majorité de la population d'Afrique du Sud à l'état de citoyens de second rang. Monsieur Fréderik De Klerk, tout au long d'une carrière politique qui vous a amené à occuper des postes aussi variés qu'importants au sein du gouvernement de votre pays, vous avez su prendre la mesure de l'enjeu historique et de l'ampleur des réformes qui s'imposaient pour tirer l'Afrique du Sud d'un système moralement indéfendable et pratiquement inopérant. Ces réformes, vous les avez irréversiblement inscrites dans les institutions et dans l'histoire de votre pays. En vous attribuant le Prix Félix Houphouët-Boigny, le Jury a entendu, au nom de la communauté internationale, célébrer cette clairvoyance et ce courage mis au service des efforts remarquables que vous déployez, tous deux, au milieu d'écueils et de sacrifices considérables. Nous vous souhaitons plein succès car votre œuvre doit être parachevée même si, pour ce qui vous concerne personnellement, vous êtes déjà entrés dans l'histoire à l'instar des grands hommes dont on dit qu'ils ont eu le privilège de secouer leur siècle. Au demeurant, Mesdames et Messieurs, ce Prix Houphouët-Boigny vient à son heure dans un contexte international mouvementé qui suscite espoirs et craintes. L'espoir, c'est la fin de la guerre froide et de sa résultante, la bipolarisation qui couvrait de son ombre réductrice et mortifère toutes les relations internationales ; c'est l'écroulement en cours des dernières dictatures en Afrique, en Asie, en Amérique latine, en Europe centrale et orientale. L'espoir, c'est aussi la dynamique de paix qui semble annoncer un monde nouveau pour le XXIe siècle. Des initiatives sont en cours pour réconcilier les peuples du Moyen-Orient, pour instaurer un climat de paix en Amérique centrale, au Cambodge, en Angola et surtout en Afrique du Sud, ce grand pays que rien n'empêchera, dans les toutes prochaines années, je l'espère de tout mon cœur, de prendre la place qui lui revient au sein des nations démocratiques. Mais, il ne faudrait surtout pas se dissimuler que, parallèlement, à ces grands courants de générosité, de tolérance, d'amour, de fraternité et de quête de la paix, subsistent des incertitudes. Il y a la crainte née de la résurgence des vieux démons que le monde a connus au début de ce siècle finissant, l'exacerbation des rivalités entre nationalités et les conflits d'identités. Il y a le recul de l'esprit de l'universel humain, le repli sur soi, le rétrécissement des cercles de solidarité en faveur des États du Sud. Et puis, il y a tous ces bouleversements spectaculaires qui s'opèrent sous nos yeux et dont la signification réelle ne nous apparaît que par bribes, réduisant nombre de pays et de peuples au tâtonnement et à des formes nouvelles de dépendance. Pour toutes ces raisons, nous devons, Mesdames et Messieurs, travailler inlassablement au maintien, à la promotion et à la recherche de la paix et de la solidarité internationales qui sont les objectifs mêmes que poursuit le Prix Félix Houphouët-Boigny. Avec un tel Jury, composé d'éminentes personnalités des cinq continents, qui ont chacune contribué dans leur pays et dans le monde à la cause de la paix, et de la coopération internationale, avec les deux premiers lauréats qui resteront des symboles de courage, de lucidité et d'intelligence pour les générations futures, avec un Parrain qui a consacré toute sa vie à la paix et à la réconciliation des hommes, le Prix Félix Houphouët-Boigny apportera, si telle est notre volonté commune, une contribution hautement positive à la promotion de la paix dans le monde. Puissent cet élan et l'exemple que symbolisent MM. De Klerk et Mandela rappeler constamment, à nos cœurs et à notre raison, la profonde nécessité du rôle de l'UNESCO dans le monde d'aujourd'hui et celle du retour à l'universalité d'une Organisation qui se nourrit de différences et de pluralité, mais dont la substance et la finalité sont l'universel. |
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