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1991 - Discours de M. Nelson Mandela

Président du Congrès national africain

Monsieur le Président,
Monsieur le Directeur général de l'UNESCO,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

D'abord, je tiens à dire combien je suis profondément et sincèrement touché d'être ainsi honoré par le Jury du Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. Si j'accepte ce Prix prestigieux, c'est en toute humilité, et en sachant parfaitement que ce n'est pas à l'individu Nelson Mandela qu'il rend hommage, mais bien au combat pour la liberté et la démocratie en Afrique du Sud, auquel ma vie a été si étroitement associée.

Il est un signe de bon augure pour mon pays que ce prix soit partagé cette année par deux personnes que leurs idéaux politiques situent aux deux extrémités de notre éventail politique national. Tous les Sud-Africains espèrent que cette distinction partagée symbolise la convergence de nos objectifs et le renforcement du consensus qui est en train de rassembler l'immense majorité d'entre eux sur l'orientation future de notre pays. Ce sentiment national de plus en plus affirmé trouve son expression dans la Convention pour une Afrique du Sud démocratique (CODESA) qui nous assigne comme tâche impérieuse et collective de commencer à mettre sur pied une démocratie non raciale.

Il n'a pas été facile de construire ce consensus. Notre pays a fini par y arriver en empruntant une route extrêmement pénible et au prix de bien des vies humaines détruites ou brisées. Un jour, peut-être, l'histoire pourra faire le bilan des innombrables occasions perdues.

L'originalité de l'Afrique du Sud est d'avoir hérité de l'histoire deux traditions nationalistes divergentes. Ces deux nationalismes, l'africain et l'afrikaner, incarnent des conceptions radicalement différentes de la nature et de l'avenir de notre pays. Parce que ces deux nationalismes revendiquent la même terre, notre maison commune, l'Afrique du Sud, la lutte entre eux devait être à la fois enflammée et brutale. Puissent les progrès réalisés dans le cadre des pourparlers sur la CODESA mettre fin, à tout le moins, aux manifestations les plus violentes de cet affrontement. L'attachement à la démocratie commun à tous les participants à la Convention pour une Afrique du Sud démocratique, prouve que l'écart qui séparait les Noirs et les Blancs de notre pays s'est considérablement réduit. Tous nos dirigeants politiques vont devoir faire montre d'un courage visionnaire pour affronter le défi de ce moment unique. Si nous laissons passer cette occasion d'atteindre le moins douloureusement possible l'objectif d'un pays libre, en paix avec lui-même et avec ses voisins, la postérité ne nous le pardonnera pas.

Voici quatre-vingts ans, quand les fondateurs du Congrès national africain se sont réunis dans la ville de Blœmfontein, notre mouvement a adopté certains principes fondamentaux universellement reconnus qui constituent la base de la culture moderne des droits de l'homme. Nous avons lutté pour cet idéal et fait éclore ses fleurs fragiles sur notre sol alors que toutes les chances étaient contre nous.

Permettez-moi d'en rappeler ici les principes essentiels :
- Les gouvernants doivent détenir leur pouvoir du consentement des gouvernés.
- Aucun individu ou groupe d'individus ne peut être assujetti à l'oppression, à la domination ou à la discrimination, du fait de sa race, de son sexe, de sa couleur ou de ses croyances religieuses.
- Tout individu a droit à la sécurité de sa personne et de ses biens, et à la protection des autorités laïques ou cléricales.
- Tout individu doit pouvoir jouir du droit à la vie, sans aucune interférence des autorités laïques ou cléricales.
- Tout individu a le droit absolu de professer et d'exprimer les opinions de son choix dès lors que l'exercice de ce droit n'empiète pas sur les droits d'autrui.

En acceptant le Prix qui nous est décerné, nous y voyons la volonté du Jury de reconnaître la valeur éternelle et le bien-fondé de ces principes.

Les douze derniers mois ont été marqués par de nombreux événements d'une portée considérable dans diverses régions du monde. Dans la marche vers la démocratie, l'Afrique n'est pas demeurée en-arrière. Partout sur notre continent, l'exigence de plus de démocratie va de pair avec la volonté de donner une signification réelle aux mots de liberté et de démocratie.

Nous entendons nous associer nous-mêmes ainsi que notre mouvement à cette grande vague de liberté, car nous sommes convaincus que ce n'est pas la sagesse des dirigeants, mais bien l'engagement politique des peuples qui fait les gouvernements responsables.

Si l'ANC adhère aux valeurs que je viens d'évoquer, c'est qu'elle accepte leur finalité essentielle qui est de donner à tous les citoyens, quel que soit leur statut, les moyens d'affronter les complexités de la vie. L' Afrique du Sud est affamée de paix et de démocratie. Après mûre réflexion, nous sommes convaincus que nous ne pourrons pas avoir l'une sans l'autre. Ce que nous voulons construire en Afrique du Sud, c'est une société axée sur les besoins et les aspirations de l'être humain. Cela implique le rejet de l'idéologie inhumaine du racisme et de l'apartheid. En tant que Sud-Africains, nous devons nous dissocier des politiques qui font des êtres humains des objets manipulés par des puissances politiques et économiques au profit de quelques privilégiés. Notre pays doit s'attacher, en unissant toutes les forces de la nation, à créer les conditions d'une vie plus digne pour tous ses habitants.

La majorité opprimée d'Afrique du Sud s'est battue pour conquérir le droit de déterminer son propre destin, et notamment de décider elle-même de ce que sera son avenir. Pour que cela soit, il est indispensable de réaliser la démocratie. Nous pensons que cet objectif mérite l'appui unanime de la communauté internationale, et c'est parce qu'il symbolise cet appui que ce Prix prend toute sa valeur à nos yeux.

Je vous remercie.

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