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1992 - Discours de M. le Juge Robert Ago

Président du Curatorium de l’Académie de droit international

Majesté,
Monsieur le Président de la République française,
Monsieur le Président de la République portugaise,
Monsieur le Président de la République de Côte d'Ivoire,
Monsieur le Secrétaire général adjoint des Nations Unies,
Altesse Royale,
Monsieur le Président de la Cour internationale de Justice,
Monsieur le Directeur général de l'UNESCO,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Je suis extrêmement sensible à l'honneur qui m'est réservé de recevoir au nom de l'Académie de droit international de La Haye le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, et de le recevoir à ce prestigieux Siège de l'UNESCO, sous les auspices de son Directeur général, le professeur Federico Mayor. Je dois cet honneur au fait d'être l'actuel président du Curatorium de l'Académie, l'organe qui en dirige l'activité scientifique et didactique. Je le partage avec le ministre Max van der Stoel, président du Conseil d'administration, organe qui en dirige la gestion administrative et financière. Celui que je reçois est le deuxième Prix Houphouët-Boigny. Le premier, on le sait, a été décerné à deux personnalités qui ont consacré leur vie et leur activité à la recherche de la solution de l'un des problèmes de coexistence humaine les plus délicats et les plus ardus de notre époque.

Le deuxième Prix se distingue du premier, en cela qu’il est décerné non pas à des personnes physiques, mais à une institution, à une Académie qui, depuis sa création en 1923, consacre ses efforts et ses ressources à la diffusion de la connaissance, au développement et au renforcement du droit international.

Décerner un prix international de grand écho avec les finalités qui sont les siennes, a une institution créée pour remplir la tâche que je viens d'évoquer, et le faire justement à une époque que les Nations Unies ont qualifiée de « Décennie du droit international », est la marque d'une conviction profonde. Il y a, à son origine, la reconnaissance de 1’importance et de la fonction prioritaire du droit pour la promotion, le maintien et la garantie de la paix et, donc, pour le développement harmonieux de la société humaine. Nulla est communitas quae sine jure conservari possit, affirmait dans ses prolegomena le grand internationaliste dont la mémoire, Majesté, honore votre beau pays. Et si cette constatation est vraie pour toutes les formations politiques indépendantes entre lesquelles l'humanité est partagée, à plus forte raison l'est-elle pour la plus grande des communautés humaines, la communauté internationale, devenue aujourd'hui universelle.

Reconnaître l'importance du droit international, c'est affirmer que le droit est la poutre maîtresse de la structure de la communauté des États et que le développement et les acquis de cette communauté ne peuvent qu'aller de pair avec les progrès du droit qu'elle exprime. Cette reconnaissance est surtout importante à une époque où le droit des gens, après des siècles de développement lent, et parfois à peine perceptible, est assuré d'assumer un rythme de développement intense et tumultueux. Ce droit s'est étendu à de nombreux domaines nouveaux, est descendu dans les fonds marins et est monté vers les espaces extra-atmosphériques ; il se trouve entraîné par les progrès scientifiques et techniques incessants vers des horizons toujours plus vastes et vers des responsabilités auparavant impensables. 

Que les membres du Jury, qui ont pris la décision qui honore notre Académie et auxquels va toute notre reconnaissance, soient assurés que nous consacrerons les précieuses ressources mises à la disposition de l'Académie à la formation des jeunes qui désirent se dédier à des activités dans le domaine des relations internationales. Cette formation aura bien sûr pour objet le droit international tel qu'il est aujourd'hui. Mais ce que je tiens surtout à souligner, c'est que nous réserverons une attention toute particulière à ceux qui manifestent la vocation indiquée, dans les régions les plus déshéritées, dans les pays qui sont entrés récemment dans la communauté des États indépendants. Nous le faisons d'ailleurs depuis longtemps, dans nos sessions d'été à La Haye, dans nos sessions extérieures, dans nos centres de recherche, dans nos groupes d'étude et dans nos autres initiatives. Et c'est dans le même sens que l'Académie a déjà décidé de créer une bourse Houphouët-Boigny destinée a un jeune chercheur ivoirien.

Je veux en outre préciser qu'en remplissant cette tâche formative, tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre en partageront la charge, devront veiller à souligner que le droit, le droit international notamment, n'est pas un sujet purement technique, aride et figé. La matière dont nous traitons est une matière vivante, qui vit dans la chair de l'Histoire. Cela ne veut pas seulement dire qu'elle évolue constamment avec l'Histoire, cela veut aussi dire qu'elle a une âme. 

En évoquant cette idée, j'ai naturellement présente à l'esprit la formule par laquelle Félix Houphouët-Boigny a en quelque sorte résumé son credo : « J'ai la haine de la haine ». Le droit international, ses prévisions pour la coexistence pacifique et le développement harmonieux des relations interétatiques, ses critères pour la poursuite toujours plus nécessaire de finalités communes, ses institutions pour la solution pacifique des différends, ses prescriptions pour l'élimination définitive du fléau de la guerre et de la lutte armée sous toutes ses formes, ne pourront jamais triompher si, dans le cœur des hommes, l'intolérance et la haine toujours renaissantes, qu'elles soient religieuses ou ethniques, nationales ou culturelles, continuent à sévir.

La plante verte du droit international ne peut prospérer que dans un sol où les idées de compréhension mutuelle, de respect réciproque, de collaboration, d'unité dans un destin commun auront définitivement remplacé celles qui empoisonnent le terrain.

Nous vivons une période incroyablement difficile, où les forces de dislocation et d'opposition farouche semblent parfois près d'avoir le dessus. Mon vieil ami Boutros Boutros-Ghali, membre du Curatorium de notre Académie, est engagé à fond dans la lutte contre ces forces et c'est la raison pour laquelle il ne peut être avec nous à cette occasion comme il l'aurait vivement désiré. Son œuvre même est toutefois pour nous un message de confiance. Ne nous décourageons jamais ! Chassons de notre esprit la crainte de l'annihilation des idéaux et des espoirs qui nous ont réunis ici aujourd'hui grâce à la générosité et à la capacité de perspective de l'éminent homme d'État africain. Les poisons de l'âme humaine qu’il hait et que nous haïssons avec lui n'auront pas la force de triompher : non prevalebunt !

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