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1993 - Discours de M. Henry Kissinger |
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| Président du Jury | |
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Messieurs les Présidents, Nulle région n'a produit plus de personnalités exceptionnelles et de pensées élevées que le Moyen-Orient. Dans ses déserts ponctués d'oasis et son décor austère de montagnes sont nées trois des grandes religions du monde. La géographie n'impose aucune limite à l'imagination humaine. L'homme s'y nourrit par-dessus tout de la foi et des relations humaines avec tout ce qu'elles ont d'impalpable. Là, prophètes et héros ont déployé leur activité. La frontière entre ce que le reste de l'humanité tient pour la réalité empirique, et la rhétorique passionnée, et la politique d'exaltation, y est aisément franchie. C'est sur ce terrain que s’est développé le conflit qui a opposé les Arabes et Israël, plus particulièrement les Palestiniens et les Israéliens, pendant la majeure partie de notre siècle. À l'origine, le sionisme et le nationalisme arabe, tous deux produits des outrages subis par deux peuples, n'étaient pas dirigés l'un contre l'autre. C'est seulement lorsque l'empire ottoman a été remplacé par le mandat britannique et que l'autodétermination de la Palestine a commence à se profiler à l'horizon, que Juifs et Arabes se sont affrontés à propos du contenu et de la signification de leurs vérités respectives. Ayant eu quelque expérience de la persécution dans ma jeunesse, j'ai toujours été profondément sensible à l'aspiration des Juifs à un foyer national, et nos lauréats israéliens sont depuis de nombreuses décennies des amis dont j’apprécie hautement la valeur. En tant qu'historien, toutefois, je peux aussi comprendre qu'on ne saurait s'attendre à ce que le territoire qui a représenté pour les Juifs un symbole mystique auquel ils sont restés attachés pendant deux mille ans cesse d'être cher au cœur des Palestiniens après un demi-siècle seulement. C'est dans cet esprit que j'accueille ici le Président Yasser Arafat, avec lequel je n'ai pas pu communiquer pendant toutes ces années, bien que l'on puisse affirmer sans crainte de se tromper qu'aucun de nous n'ignorait l'activité de l'autre. La tâche héroïque qui attend nos lauréats est de faire en sorte que cet attachement à la terre, que les deux parties ont en commun, cesse d'être une source de division pour devenir le moteur d'une réconciliation. Dans le passé, le conflit était insoluble et l'impasse totale. La guerre froide gelait les positions sans atténuer les passions. L'exploit historique de nos lauréats est d'avoir fait taire, pour un temps qui autorise tous les espoirs, la méfiance et la haine qui avaient été les vérités d'une génération d'Israéliens et de Palestiniens, et d'avoir tracé la voie qui mène à la paix et qui, si elle est suivie jusqu'au bout, donnera à leur entreprise un éclat qui éclipsera tous les succès antérieurs. En effet, pour important qu'il fût, l'accord de paix égypto-israélien ne faisait qu'établir une zone tampon entre d'anciens ennemis. En Palestine, toutefois, aucune zone tampon n'est concevable. Les parties sont tenues de vivre ensemble. Le conflit a été leur histoire ; la coexistence et, en définitive, la coopération seront – c'est notre fervent espoir – leur destin futur. On ne peut rendre suffisamment hommage à M. Johan Holst, Ministre norvégien des affaires étrangères, qui a facilité la percée dans les négociations et dont nous regrettons profondément l'absence. Mais c'est en définitive à nos lauréats, Yitzhak Rabin, Yasser Arafat et Shimon Pérès, que revient le principal mérite. Ils ont accompli un acte de foi dont l'ampleur se mesure à la peine qu'ils doivent quelquefois ressentir face à l'opposition de ceux qui furent si souvent à leurs côtés dans d'autres combats. Eux-mêmes ne peuvent vraisemblablement échapper totalement aux doutes qui ont assailli bon nombre de personnes, dans chacun des deux camps : cet accord constitue-t-il un engagement véritable ou une tactique dans une lutte qui continue ? A-t-il été motivé par l'épuisement ou par la conviction ? Les membres du Jury que j'ai l'honneur de présider n'étaient que trop conscients de ces ambiguïtés. Mais, comme nous l'avons fait en attribuant le Prix à Nelson Mandela et à Frederik De Klerk avant même qu'ils aient parachevé leur accord historique, il y a trois ans, nous avons choisi d'exprimer notre foi dans les espoirs de nos lauréats, dans les rêves qu'ils ont exprimés, sans nous arrêter aux incertitudes qu'en leur tréfonds ils éprouvent peut-être. Il y a eu trop de morts, trop d'espoirs anéantis pour que nous omettions de saluer un aboutissement qui était le meilleur que l'on pût espérer. Et nous assurons nos lauréats de notre respect et de notre confiance : nous croyons fermement qu'ils mèneront à bon terme ce qu'ils ont entrepris, qu'à la fin du processus, les peuples de Palestine – Israéliens et Palestiniens – jouiront de la sécurité, de la dignité et de l'harmonie qui siéent à cette terre foulée jadis par des personnages bibliques, et qu'appellent les souffrances et la foi qui ont conduit toutes les parties jusqu'ici et qui, nous en sommes sûrs, les guideront au but. C'est pourquoi, si le Directeur général veut bien se joindre à moi, je voudrais décerner le Prix Houphouët-Boigny – qui porte le nom de l'un des grands dirigeants de l'Afrique qui fut aussi, pour moi, un ami proche – à nos trois éminents lauréats. |
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