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1993 - Discours de  M. Yitzhak Rabin

Premier Ministre de l'État d’Israël

Monsieur le Directeur général,
Messieurs les Chefs d' État,
Messieurs les Chefs de gouvernement,
Notre co-lauréat, Monsieur le Président Arafat, 
Mesdames, Messieurs,

Nous sommes venus aujourd'hui, des quatre coins du monde, enfants de peuples différents, rendre hommage à un homme légendaire : Félix Houphouët-Boigny. Parmi toutes les sentences inoubliables qu'il a prononcées dans sa riche vie d'homme d'action, j'ai retenu celle-ci :

« Allons doucement, parce que nous sommes pressés ».

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Juillet. C'est l'été à Paris. Et nous, sur notre étroite bande de terre, au Moyen-Orient, nous entamons l'une des étapes les plus significatives de la grande réconciliation entre Israéliens et Palestiniens. À ce stade, il n'est plus temps de rêver mais de se retrousser les manches.

« Allons doucement », disait notre ami Houphouët-Boigny, qui nous manque déjà et dont nous regrettons tant la sagesse politique.

Nous aussi allions doucement ; voilà plus d'un siècle que nous nous battons pour la même bande de terre, pour le même pays où le destin nous avait condamnés à vivre ensemble, nous les fils d'Abraham. Israéliens et Palestiniens, nous avons connu la souffrance, la douleur et le deuil.

Aujourd'hui les flonflons des festivités se sont tus. Aujourd'hui, les échos de l'euphorie s'estompent peu à peu sous les nuages de poussière et le vent du sud incandescent qui emporte les cris de joie des hommes en fête. Aujourd'hui les drapeaux sont repliés, les trompettes rangées, les estrades de planches démontées. Aujourd'hui commence la phase la plus difficile, la plus dangereuse aussi, et chacune des parties doit soigneusement mesurer ses pas, avec clairvoyance, avec circonspection, car un siècle d'hostilité ne peut s'évanouir par la seule magie d'une poignée de mains à Washington, ni les flots de sang versés être couverts par le roulement des tambours. La paix s'édifiera tout doucement, dans la vie de tous les jours, dans les petits gestes, dans les détails insignifiants. Elle se construira pas à pas, grâce à l'action d'hommes et de femmes. 

Dès à présent, la conclusion de la paix n’appartient plus aux projecteurs, ni aux salles fastueuses, ni aux robes de gala. Dès à présent l'éclat du soleil ardent de Jéricho et de Naama, de Khan Youness et de Netser-’Hazani remplace la lumière des projecteurs de Washington, du Caire, de Paris.

Les poignées de mains sur la pelouse de la Maison Blanche, sur la scène du Palais des Congrès du Caire, et ici, à Paris, doivent se doubler de poignées de mains échangées entre les habitants de Gaza et d'Achkelon, de Jéricho et de Maalé-Adoumim. Cette scène magnifique, ici, à Paris, doit être relayée par le marché aux primeurs de Gaza où la femme israélienne achètera ses légumes à l'étal du marchand palestinien. La paix s'édifiera autour de la tasse de café versée par un Israélien à son ami palestinien. Elle se traduira par les applaudissements des spectateurs israéliens adressés à la troupe de théâtre palestinienne, par les injures échangées entre les supporters des équipes de football de Khan Youness et de Tel-Aviv. La paix s’installera quand le conducteur israélien cédera la priorité à son confrère palestinien (ou le contraire), quand le médecin israélien sourira à l'accouchée palestinienne, quand le policier palestinien dressera un procès-verbal au chauffeur israélien (ou le contraire), quand sur la plage, le maître-nageur israélien adressera un sourire aux baigneurs palestiniens. C'est cela la paix.

Nous allons doucement, avec circonspection, à petits pas précautionneux, car les ennemis de la paix sont plus nombreux que nous ne l'imaginions : des extrémistes nous guettent des deux côtés de la barricade, tant chez les Palestiniens que chez les Israéliens. Et nous, Israéliens et Palestiniens, nous n'avons pas le droit d'échouer. Il nous faut faire preuve de réflexion, de discernement, de perspicacité, de prudence.

Mais nous sommes pressés, car depuis plus de cent ans l'on attendait ce jour à Jérusalem, Gaza, Jéricho, Netanya, Rafiah et Roch Pina.

Nous sommes pressés d'épargner les larmes de douleur d'une autre mère israélienne, les larmes d'amertume d'une autre mère palestinienne.

Nous sommes pressés de voir une lumière s'allumer dans les yeux de voisins qui n'ont pas connu le moindre jour de liberté et de joie. Nous sommes pressés de pouvoir nous promener à notre aise et profiter de la vie, en tous lieux du pays d'Israël.

Nous sommes pressés, car il nous faut édifier notre peuple qui revient de cent pays d'exil à Jérusalem, capitale éternelle de l'État d'Israël et cœur du peuple juif.

 Nous sommes pressés pour ces enfants qui naîtront dans un monde nouveau où « hostilité » et « guerre » ne seront plus que des mots oubliés, enterrés dans les dictionnaires.

Nous sommes pressés savez-vous , et c'est pourquoi nous allons doucement. Nous sommes prudents car nous réalisons qu'une nouvelle chance ne se représentera plus.

Nous savons fort bien que sur cette scène où nous nous tenons aujourd'hui, mon confrère Shimon Pérès et moi-même, ce n'est pas à nous, du moins pas à nous seuls que vous rendez hommage, mais à l'État d'Israël tout entier ; à ses citoyens qui rêvent de paix. Merci à vous de nous avoir octroyé ce grand honneur.

Nous sommes reconnaissants envers les représentants de l'UNESCO qui, après tant d'années, ont fini par décider de regarder au fond de nos âmes et de notre conscience pour y voir notre vérité, et de nous accorder une heure d'amitié.

Nos remerciements vont aux membres du Jury et à un vieil ami, un homme de paix, le Professeur Henry Kissinger.

Merci du fond du cœur aux hôtes éminents qui nous honorent de leur présence : le Président de la Côte d'Ivoire, le Président du Portugal, les Premiers Ministres du Sénégal et de Turquie, et merci à vous tous, venus aujourd'hui rendre hommage à la paix.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

La paix est un concept abstrait. Les chefs d'État s'attachent à l'essentiel, aux grandes lignes. Ils disent n'avoir pas de temps à perdre dans les détails. Pour moi, la paix a un visage de chair et de sang ; la paix, ce sont des hommes et des femmes qui ont un nom, une adresse. Parfois, lorsqu'il me faut prendre une décision, je me souviens de certains d'entre eux. je pense à leur destin.

Il y avait en Israël une famille qui symbolisait à nos yeux la chaîne des générations et l'enracinement dans la terre d'Israël, les valeurs de la morale et de la civilisation juives, l'attachement au sol après deux mille ans d'exil, la sécurité, le rêve de paix.

La mère, Rachel Kaplan, était la fille du grand rabbin de Jérusalem, qui descendait d'une famille dont les racines étaient solidement plantées, depuis des générations, entre le Mur des Lamentations, les remparts de la vieille ville et la ville nouvelle, à «Yeroushalayim », la cité de la Paix.

Le père, Israël, était venu de Pologne s'installer sur la terre promise à Abraham, le père de la nation juive. Comme lui, et après lui, des foules d'immigrants sont revenues de tous les pays d'exil et ont rejoint la demeure ancestrale.

Avner était le fils aîné de Rachel et Israël Kaplan. Il avait choisi le travail de la terre, le défrichement et la vie rurale, comme mode de vie, comme expression supplémentaire du lien du peuple juif avec la terre d'Israël. Avner Kaplan perdit la vie par accident, brûlé vif dans l'incendie de sa maison, au kibboutz Tel Katsir, aux pieds du Plateau du Golan.

Yossi était le second fils de Rachel et Israël Kaplan. Il avait choisi la défense de la patrie, comme mode de vie. Parachutiste, il fut un officier de valeur. Yossi fut tué en poursuivant des terroristes dans la Dépression du Jourdain. Arrivé devant une grotte, il avait vu une femme et son nourrisson. Yossi Kaplan, homme de vertu et de probité, humaniste dont seules les circonstances avaient fait de lui un soldat implacable, fit confiance à la femme qui affirmait que la caverne était vide, que nul ne s'y cachait. Il s'éloignait lorsqu'il fut abattu par l'homme embusqué dans la grotte. C'est ainsi que mourut Yossi Kaplan.

Yom était le troisième fils de Rachel et Israël Kaplan. Yom avait choisi le chemin des études universitaires et du service dans l'armée d'Israël, comme mode de vie. À cause de la mort de ses deux frères, il aurait pu bénéficier d'une exemption, ne pas s'engager dans une unité d'élite. Mais il ne voulait pas renoncer à son droit de se trouver en première ligne, de monter à l'assaut. Yoni Kaplan fut tué dans les terribles combats contre l'armée égyptienne, durant la Guerre du Yom Kippour.

Rachel, la mère de cette lignée admirable, s'éteignit après une implacable maladie. 

Israël, le père de cette noble famille, mourut le cœur brisé par le destin de ses trois fils qui, l'un après l'autre, avaient quitté le monde des vivants.

Le dernier survivant, Amiram Kaplan, est le quatrième fils. 

C'est pour toi, Amiram,

C'est pour toi, 

C'est pour nos enfants et pour leurs enfants après eux, que nous nous sommes engagés sur la route de la paix. Nous allons doucement car nous sommes pressés. Nous marcherons doucement pour vous l'apporter au plus vite. Nous en avons fait le serment.

Merci beaucoup.

Chalom.

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