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1995 - Discours de M. Jean Foyer |
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Vice-Président du Jury |
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Monsieur le Président de la République du Sénégal, Le Jury du Prix a pensé qu'il était conforme à la volonté du Président Félix Houphouët-Boigny, dont j'ai eu l'honneur d'être le collaborateur, de choisir comme attributaires du Prix 1995, conjointement le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le Haut Commissaire, Mme Sadako Ogata. Aux termes du statut adopté par l'Assemblée générale des Nations Unies le 14 décembre 1950, la mission du Haut Commissaire est d'assurer la protection et d'aider au rapatriement ou à l'assimilation de populations dont un conflit menaçait les droits fondamentaux à la vie, à la liberté et à la sécurité. Et, comme vous l'avez écrit fortement, Madame le Haut Commissaire : « (...) trouver une solution au sort des réfugiés est indissociable de l'objectif plus large des Nations Unies qui consiste à prévenir et à résoudre les conflits armés. Le processus de paix ne peut aller de l'avant s'il ne prend pas en compte le problème des populations déplacées. » Certes, depuis la création du Haut Commissariat, de hautes distinctions, à plusieurs reprises, lui ont été conférées. Mais la dernière remonte à plus de quinze années. Le malheur des temps a voulu que les tâches du Haut Commissaire fussent étendues quant aux personnes et quant aux missions, que les circonstances s'en modifient et s'en compliquent, que les méthodes s'en adaptent, que la doctrine s'en précise et constamment se renouvelle, comme vous l'avez écrit vous-même : « De nos jours, la problématique de l'asile et des réfugiés a pris une dimension bien au-delà de ce qui était prévisible en 1951. Ces changements se manifestent dans la croissance numérique mais aussi et surtout dans le caractère évolutif du phénomène.» L'œuvre accomplie dans les quinze dernières années et qui se poursuit sur tous les continents est immense. Elle méritait une nouvelle reconnaissance internationale. Nous avons aussi voulu rendre un hommage particulier à la personne du Haut Commissaire qui dirige cette action depuis 1991. Selon le droit international classique, dont les conventions signées à Genève en 1948 déduisent toujours les conséquences, la guerre est une relation d'État à État et ses lois procèdent de la distinction entre les combattants et les non-combattants, les premiers exposés, hélas ! à la mort et aux blessures, les seconds que les opérations ne devraient point affecter. Quelle distance sépare la réalité de ces principes, du reste inapplicables à la plupart des conflits internes ! Le nombre des victimes civiles et celui des réfugiés donnent la mesure de cette distance. Quant aux réfugiés et autres personnes relevant de la compétence du HCR, ils étaient en 1995 de 27 418 900 personnes. Un habitant de la planète sur 130. Quelle illusion qu'avoir cru dans la fin de l'Histoire ! Quelle erreur, dans l'oubli de la vérité que l'Histoire est tragique !L'ère historique qui s'est ouverte il y a un demi-siècle a été, dans une grande mesure, celle des espérances déçues. Mai 1945 a parachevé la libération des Nations d'Europe occidentale mais a, dans le même temps, consolidé l'asservissement de l'Europe centrale et orientale. Durant un demi-siècle, l'exil volontaire, lorsqu'il était possible, a été l'unique moyen de recouvrer la liberté. Des pays du sud-est asiatique ont connu, et certains connaissent encore, ce tragique destin. La fin des empires et la décolonisation n'ont pas ouvert pour tous les pays de nouvelles ères de paix. Le maintien des frontières a révélé l'irrationalité et l'arbitraire de celles qu'avaient dessinées les conquêtes, les partages et les remembrements. Est apparue la difficulté, en notre temps, de faire vivre dans la paix et dans la concorde les États à minorités. Les dernières décennies n’ont pas connu seulement des guerres locales, tandis que la dissuasion maintenait la paix entre les superpuissances, elles ont connu aussi des conflits internes aux conséquences dramatiques, des explosions de haines idéologiques, ethniques, religieuses. « Montée des nationalismes, conflits ethniques, États fragiles ou inexistants, violations des droits de l'homme, des millions de personnes sont jetées sur les routes à la recherche d'une protection » lit-on dans un document du HCR. Le monde industrialisé, habité par l'humanité la plus heureuse qui ne sait pas ou ne veut pas savoir qu'elle l'est, ne se soucie guère du malheur qui frappe des millions d'hommes, de femmes et d'enfants. Les rapports du Haut Commissariat nous décrivent de lamentables exodes, des populations parvenant sur des terres désolées et sans eau où elles retrouvent la liberté dans la mort, des enfants séparés de parents qu'ils ne retrouveront jamais, des nourrissons qui meurent de malnutrition, du manque d'hygiène et d'épidémies, des femmes et des jeunes filles violées, souillées par d'ignobles brutes dans le pays d'origine, dans le pays d'asile et parfois par leurs propres compagnons d'infortune dans les camps. Le viol, organisé systématiquement a été, en quelques pays, en Europe par exemple, le moyen de déterminer au départ et à l'exode des populations entières. Sur bien des points de la planète et sur tous les continents, notre temps demeure un temps d'horreur. La mission de protection et d'assistance impartie au Haut Commissariat devient de plus en plus difficile à accomplir. Elle l'est devenue d'abord en ce qui concerne les réfugiés, les seuls que visent les textes, le statut du HCR et la Convention de 1951. Les États voisins, auxquels est souvent imposé plutôt que demandé, l'asile par des masses, sont bien souvent des États très pauvres. L'afflux soudain d'une population nombreuse est plus d'une fois désastreuse pour l'environnement, car il provoque une déforestation incontrôlée, une pollution qui atteint des ressources en eau trop rares. Les camps deviennent des foyers d'épidémies. Les pays riches qui se flattaient de pratiquer l'asile, quand il leur était demandé par des individus, surtout par des personnalités illustres, deviennent réticents à accorder l'asile à des masses entières. Les abus commis par des trafiquants nuisent aux réfugiés authentiques injustement assimilés à des immigrés clandestins, migrants économiques et non point réfugiés. Comme vous l'avez écrit encore, Madame, si le respect du droit d'asile des réfugiés véritables est un devoir des États, le droit international ne leur fait point l'obligation d'accueillir les non réfugiés, quelque pitié qu'ils inspirent, et si difficile que soit leur séparation des vrais. Et voilà que s'ajoutent aux réfugiés authentiques, les demandeurs d'asile déboutés qui réclament à leur tour l'aide du Haut Commissariat. Tous ceux qui fuient la violence, la persécution, ne parviennent pas à gagner des pays étrangers. Ils se regroupent sur une partie du territoire de l'État. On les désigne aujourd'hui non plus du nom de réfugiés mais de celui de personnes déplacées. Le HCR en a décompté 5 423 000 en 1995. Elles n'ont pas moins que les réfugiés besoin de protection et d'assistance. Comment le HCR peut-il les secourir sans méconnaître la souveraineté de l'État territorial, alors que son action – celle du HCR – postule le consentement de l'État sur le territoire duquel il agit ? Comment intervenir hors des cas dans lesquels s'exécute un plan de paix des Nations Unies, ou ceux dans lesquels tout gouvernement a disparu ? Comme l'a écrit justement le Secrétaire général des Nations Unies, M. Boutros Boutros-Ghali – « Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de maintenir la paix entre les États en respectant la souveraineté de chacun deux. Il faut trouver des remèdes à des déchirements qui divisent des peuples à l'intérieur même des États. » Comment le faire ? Malgré l'immensité de la tâche à accomplir, mission de protection et mission d'assistance, malgré le flux des personnes à secourir, malgré les obstacles politiques, juridiques, financiers, techniques, le Haut Commissariat obtient des résultats qui sont à la mesure du problème, qu'il agisse seul, ou qu'il soit le coordinateur, le chef d'orchestre d'un ensemble associant les efforts des organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales. Ce n'est pas rien que d'avoir pu résoudre le problème de deux millions de Rwandais en la seule année 1994. Depuis sa création, par rapatriement librement consenti, intégration dans le pays d'asile, ou réinstallation dans des pays tiers, le HCR a traité la situation de plus de trente millions de personnes. Mais il semble qu'à l'inverse du tonneau des Danaïdes, la masse des réfugiés et déplacés s'accroisse encore plus vite qu'elle ne se réduit. De telles actions, de tels résultats dans une tâche qui ne finit jamais tiennent du prodige, j'allais dire qu'elles tiennent du miracle. Elles témoignent que tant de victimes innocentes de tant d'horreurs peuvent encore mettre espoir et confiance dans des Justes. Un grand journal américain a appelé les envoyés du Haut Commissariat « Les Anges de Mme Ogata. » Une pareille mission, qui s'exerce sur tous les continents, révèle les trésors de générosité que recèle notre humanité. Peut-être faut-il de grands malheurs pour nous en rendre conscients. L'efficacité de tous ces efforts a pour condition la qualité du commandement. Alors qu'elle n'était candidate à aucune dignité, qu'elle avait interdit qu'aucune campagne ne fût faite sur son nom, une éminente universitaire, devenue diplomate, qui s'était consacrée à des tâches humanitaires internationales, a été élue par acclamation et à l'unanimité, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. C'était en 1991, en un moment très difficile. Trois ans plus tard, son mandat était renouvelé pour cinq ans dans les mêmes conditions : Mme Sadako Ogata. Je risque, Madame, de blesser votre modestie, mais je prendrai ce risque – en disant que votre action fait l'admiration du monde. Vous dirigez les opérations et vous payez de votre personne en n'hésitant point à venir organiser les secours sous les bombardements. La passion qui vous anime ne vous porte pas seulement à fournir à une humanité souffrante des moyens de survie et de réinsertion, mais d'abord à faire respecter en ces hommes, ces femmes, ces enfants, victimes d'un destin malheureux, les droits et la dignité de la personne humaine. Vos écrits, vos paroles, témoignent de votre pénétration dans l'analyse de problèmes dont les termes ne cessent de bouger, de votre audace dans la définition des solutions, de votre courage tranquille dans votre discours aux puissances et, aussi, de votre sens des réalités, du possible et de l'impossible. Les rapports annuels du Haut Commissariat, si riches d'enseignements et si riches de leçons sont des modèles. Vous avez tout dit, calmement et fermement, en cette phrase : « Le droit fondamental de ne pas être contraint à l'exil a pour corollaire le devoir de protéger son peuple contre le déplacement forcé. » À tous les égards, Madame, vous êtes un exemple. Vous êtes l'exemple de la simplicité, du détachement de toute vanité, du plus grand désintéressement personnel. Ah ! que devraient vous imiter et suivre votre exemple ceux qui cèdent à la tentation de transformer l'action humanitaire en opérations de politique électorale, et y recherchent une publicité médiatisée. Heureusement, Madame, vous avez aujourd'hui des imitateurs. M. Federico
Mayor, Directeur général de l'UNESCO et moi, allons remettre maintenant
le Prix à M. Kamel Morjane, Directeur du bureau africain du HCR, qui
va le recevoir au nom du Haut Commissariat, et à Je leur demande de bien vouloir nous rejoindre. Qu'ils veuillent bien accepter ce Prix comme un témoignage d'estime et de reconnaissance. S'y ajoute, Madame, l'hommage de notre respect et de notre admiration. |
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