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1996 - Discours de M. Federico Mayor |
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| Directeur général de l'UNESCO | |
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Messieurs les Présidents de la République, Permettez-moi de vous dire, tout d’abord, le plaisir que j’ai à vous accueillir à l’UNESCO, créée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale pour bâtir la paix dans l’esprit des hommes et contribuer à la construction d’un monde plus fraternel et plus humain. Mon plaisir est d’autant plus grand que notre rencontre a lieu à l’occasion de la remise du Prix Félix Houphouët-Boigny 1996 à M. Alvaro Arzú, Président de la République guatémaltèque, et au Commandant Rolando Morán, Chef de l’Union révolutionnaire nationale. Je voudrais adresser mes salutations les plus chaleureuses à M. Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal, et à M. Henri Konan Bédié, Président de la République de Côte d’Ivoire, venus porter une nouvelle fois témoignage de leur attachement au Prix qui porte le nom du Sage de l'Afrique. Je voudrais dire combien l’UNESCO leur doit le renforcement et le rayonnement de ce Prix. L’appui constant qu'ils apportent à l’UNESCO pour la consolidation et la promotion internationale du Prix est éminemment précieux. Je voudrais aussi rendre hommage à S. Exc. le Président Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, Président de la République islamique de Mauritanie, qui a bien voulu manifester, par sa présence, son soutien au Prix. Je voudrais par ailleurs saluer M. Rosny Smarth, Premier Ministre d’Haïti, M. Jean-Pierre Masseret, Représentant du gouvernement français, ainsi que M. Jacques Toubon, Représentant du Président de la République française. Je salue aussi la présence parmi nous du Représentant du gouvernement des États-Unis d’Amérique, M. John Hamilton, adjoint au Secrétaire d’État américain, venu soutenir les idéaux de paix, de justice, d'égalité et de liberté qu’incarne au sein de l'UNESCO le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. Permettez-moi enfin de rendre hommage au Président et aux membres du Jury, qui ont su placer le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix au niveau des plus grandes distinctions internationales, et de les en remercier. Le nombre et la qualité des candidatures présentées cette année illustrent encore une fois le prestige et l'importance que revêt désormais ce Prix pour l'ensemble de la communauté internationale. Messieurs les Présidents, La remise du Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix 1996 vient couronner le moment historique - doux et âpre à la fois - de la signature, le 29 décembre 1996 au Guatemala, de l’accord de paix. Ce jour là, en effet, devant onze chefs d’État et de gouvernement et une centaine de délégations internationales, le Président Alvaro Arzú signait avec le Représentant de l’Union révolutionnaire nationale guatémaltèque, le Commandant Rolando Morán, un accord de paix mettant fin à un conflit fratricide de trente-six ans. Esquissé en 1991, le processus de paix devait connaître une lente maturation qui, dépassant les obstacles et les épreuves, a enregistré depuis janvier 1996, date de l'élection de M. Alvaro Arzú à la présidence de la République du Guatemala, une accélération sensible. C’est qu’il fallait bousculer les prudences des sceptiques, désarmer le ressentiment qui s’était installé sur les décombres de la guerre civile, dépasser l’inertie des partisans du statu quo. Pour ce faire, il fallait deux volontés convergentes. C'est pour célébrer cette double démarche de pari sur la paix que le Jury international du Prix a tenu à décerner conjointement le Prix Félix Houphouët-Boigny au Président Arzú et au Commandant Morán, qui incarnent non seulement la réconciliation, mais aussi la volonté de bâtir un avenir pacifique pour tout le peuple guatémaltèque. Mesdames, Messieurs, Je voudrais maintenant m’adresser au Président Arzú et au Commandant Morán, en tant que représentants du peuple du Guatemala, de tous les Guatémaltèques et en particulier des indigènes, les plus pauvres, qui ont souffert directement des coups de l’exploitation, de la spoliation et de la guerre. Je voudrais aujourd'hui leur exprimer ma confiance en leur capacité de mener, ensemble, l'une des étapes les plus fascinantes et les plus difficiles de l’histoire du Guatemala : la réconciliation et la reconstruction nationales. À cette étape, les Guatémaltèques devront se reconnaître entre eux comme tels, fiers de leur identité multiculturelle et multilingue. Ils devront admettre que ce merveilleux pays plein de lumière et de couleur appartient à tous et non à quelques-uns, dans la solidarité et la participation populaire, l’éducation et le partage entre tous des bienfaits du développement. Ce n'est pas là le travail d'un jour ou deux, ni d'un homme ou d'un groupe. C’est le travail de tous les jours et de tous les Guatémaltèques, afin de construire un lendemain pour les nouvelles générations et pour le nouveau Guatemala du troisième millénaire. La paix, en tant que conception éthique de la politique, exige l'application quotidienne des principes démocratiques de justice, de liberté, de solidarité et de participation de tous. Elle exige, donc, une culture de la paix qui remplace la culture de la violence, où le dialogue l’emporte sur la contrainte, où la force de la raison se substitue à la raison de la force. Ne nous y trompons pas : avec l’exclusion, la pauvreté et l'ignorance, il n’y aura pas de paix. Oublier est impossible. Pardonner est possible, à condition de ne pas confondre pardon et impunité. Sans justice, il n’y aura pas de paix. Avec le revanchisme, la paix ne sera pas non plus. Il est nécessaire par conséquent d’ouvrir les portes, les structures fermées durant des siècles, pour que les idées différentes circulent et s’enrichissent de cette diversité culturelle du Guatemala qui est le fondement de son identité dans le monde. Ce monde que les quetzals, des hauteurs où ils volent - plus haut que le condor et l'aigle - voient en même temps un et infiniment divers. La paix a été signée. On a obtenu, donc, la paix politique. Maintenant, les politiciens dialoguent, parlent, s'expriment, s'entendent et divergent. La phase suivante est de parvenir, par l’application de l’accord signé, à la paix sociale, grâce à laquelle tous les citoyens auront accès à l’éducation, à la santé, au travail, au bien-être et à la juste répartition de la richesse, ainsi que le droit sacré de vivre selon la culture et la croyance de chacun. Quiconque travaille pour la culture travaille pour la paix. L’accord de paix confère à l'UNESCO une responsabilité spéciale en matière d’éducation, que nous assumons et que nous assumerons à partir d’aujourd'hui avec plus d'acharnement, s’il le faut. Au long des années, la culture de la violence a créé des solidarités et des appartenances. Nous devons maintenant retrouver ces solidarités et ces appartenances autour de la paix. Les bienfaits et les avantages de la paix sont bien supérieurs. « Ils transformeront les épées en charrues ». Oui, la guerre est une absurdité irréversible. La paix est une tâche quotidienne ; c'est un objectif, une aspiration et une culture. La paix n'est possible et durable que dans un contexte politique de principes démocratiques assurant un développement économique, politique et social convenable. Sa pierre angulaire, comme le proclame l’Acte constitutif de l’UNESCO, est « la solidarité intellectuelle et morale ». Tout développement, et tout modèle démocratique, ne mène pas à la paix. C’est la citoyenneté participative et éloquente ; c'est la voix de ceux qui étaient jusqu’alors réduits au silence ; c’est la libre parole au Parlement, la volonté politique, qui donnent vie à la paix, qui la font culture et droit. Ce droit de l’être humain à la paix qui est condition, moyen et fin de la vie, est le seul droit fondamental - sous l’énoncé de paix, justice et liberté - qui n’ait pas été développé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Sans lui, l’exercice de tous les autres droits de l’homme est vain. Et ne restent qu’alarme, angoisse, peur et mort. J'ai suivi de près le processus de paix au Guatemala. J’y suis entré, il y a six ans environ, grâce à Mme Prera Flores, figure éminente déjà de ces espaces de rencontre, dans un site montagneux et tranquille d’Amérique centrale où j'ai fait connaissance avec les commandants et avec certains politiciens négociateurs. Depuis lors, nous nous sommes réunis bien des fois en Amérique latine, en Amérique centrale, en Europe, ici, au siège de l'UNESCO. Nous avons rencontré les différentes commissions de paix et l’URNG. Pour ces raisons et parce que je connais à fond leurs inquiétudes, leurs aspirations, leurs préoccupations et leur courage à renoncer à une culture de la violence et à accepter la culture de paix, je sais que la réconciliation guatémaltèque est possible. Je sais qu’elle ne sera pas facile, mais qu’ils ne sont pas seuls : la communauté internationale et les Nations Unies les accompagnent. L’UNESCO continuera à les soutenir dans le domaine de l’éducation, des droits de l'homme, et pour la promotion et la sauvegarde de leur diversité culturelle. Aux jeunes, aux indigènes mayas - cette immense minorité guatémaltèque qui plonge ses racines au cœur de la terre - elle apportera spécialement son aide. Monsieur le Président, Au moment de couronner les lauréats du Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix le moindre hommage que nous puissions rendre à ceux qui, par dizaines de milliers, ont donné leur vie - et certains n’avaient rien d'autre - dans le déchaînement de la discorde et de la haine, est d’évoquer ici leur mémoire avec une estime particulière, comme lauréats d’honneur, de quelque côté qu’ils soient tombés, de quelque côté qu’ils aient combattu, et de leur promettre que jamais plus leurs frères du Guatemala, ni d'ailleurs, ne lèveront le poing avec hostilité, mais qu’ils se tendront la main pour faire le chemin ensemble, et que personne n’aura plus à mourir pour des causes qui méritent d’être vécues. Une pensée spéciale pour Rigoberta Menchú Tum, Prix Nobel de la paix et Ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO qui, dans cette même salle, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l’Organisation, emplissait nos esprits de l'immense lumière de l’humilité et de la clairvoyance. Monsieur le Président, Je vous félicite pour ce Prix de la paix, que vous recevez au nom de tout un peuple. Honneur à l’honneur. C’est pourquoi toutes les personnes et personnalités qui ont rêvé de cet instant, qui ont entamé un long et difficile processus et l’ont poursuivi avec courage et résolution, doivent se sentir associées à cette distinction. Mais je voudrais surtout faire partager cette joie et ce Prix à tous ceux qui, dans le futur, travailleront à construire la paix dans l’esprit de toutes et tous les Guatémaltèques, sans exception. Afin, comme il est dit dans le Popol Vuh, que « tous se lèvent et que nul ne reste en arrière. Qu’ils ne soient ni un seul, ni deux, ni trois. » |
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