1997 - Discours de M. Jean Foyer

Vice-Président du Jury

Monsieur le Président de la République du Sénégal,
Monsieur le Président de la République de Côte d'Ivoire,
Monsieur le Vice-Président de la République gabonaise,
Monsieur le Directeur général de l'UNESCO,
Messieurs les Membres du Corps diplomatique,
Messieurs les Lauréats,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

En l'absence de M. Henry Kissinger empêché, l'honneur m'échoit d'exposer – comme s'il en était besoin encore –  les motifs qui ont déterminé le Jury dans l'attribution du Prix conjointement à S. Exc. M. Fidel V. Ramos, Président de la République des Philippines, et à M. Nur Misuari, gouverneur de la Région autonome musulmane de Mindanao.

Permettez-moi, Monsieur le Président de la République du Sénégal, d'évoquer au préalable un souvenir personnel qui m'émeut profondément en cet instant. Il y a trente-huit ans, presque jour pour jour, Louis Jacquinot, Ministre d'État dans le gouvernement français, et moi-même, Secrétaire d'État, qui avions négocié, au nom de la France, les accords de transfert des compétences et les accords de coopération, nous étions à Dakar, envoyés par le Général de Gaulle, pour le représenter à la proclamation de l'indépendance à laquelle allait présider le Président Léopold Sédar Senghor.

Grâce à Charles de Gaulle, la décolonisation qui s'accomplissait était une œuvre de paix, réalisée dans la paix. Elle n'avait pas été l'occasion de tirer un seul coup de feu ; elle n'avait pas causé la mort d'un seul homme ; à des rapports de dépendance, qui étaient périmés, elle avait substitué des relations nouvelles, relations de coopération dans l'amitié durable et qui dure toujours.

 Onze fois, le processus se déroulerait en cette année 1960 qui fut l'année de l'Afrique. Les chefs des États devenus souverains en cette année, qui vous entourent ici et que je salue respectueusement avec vous, Monsieur le Président, sont les témoins qu'il est des liens bien plus forts que les liens juridiques. Ce sont ceux de la confiance, de l'amitié et du cœur.

Dans leur ensemble, vos États, Messieurs les Présidents, offrent l'exemple de la recherche de la paix par la justice. Notre réunion à Dakar est le signe, votre parrainage du Prix, Monsieur le Président, est le gage, votre participation à cette cérémonie, Messieurs les Présidents, est la confirmation que l'Afrique est fidèle aux leçons qu'a données au monde l'illustre homme d'État Félix Houphouët-Boigny, dont j'avais l'honneur, il y a exactement quarante ans, d'être le conseiller juridique.

Le grand Africain a été l'infatigable chercheur, pèlerin et inspirateur de la Paix. 

Lorsque, à la fin de la précédente décennie, l'empire de l'une des super-puissances se démantela, emportant dans sa ruine l'idéologie qu'elle avait tentée d'imposer au monde par la force, un auteur osa prophétiser la fin de l'histoire, comme si le danger de la guerre avait cessé de menacer l'humanité.

Plût au ciel qu'il eût eu raison !

Hélas ! Moins de trois ans plus tard, la guerre alignait plus d'effectifs qu'aucune opération postérieure à la Deuxième Guerre mondiale. Tandis que l'organisation internationale s'efforce d'empêcher la dissémination de l'arme thermonucléaire, des États qui ne la possédaient pas s'en sont dotés, d'autres s'appliquent à la mettre au point et les armements de telle super-puissance d'hier font sans doute aujourd'hui l'objet d'un commerce fructueux et mortel. L'horizon n'est pas éclairci… Les conflits sont nombreux. Conflits de toute nature, mais qui, tous, usent de la force au mépris de la vie humaine, conflits entre États et conflits internes aux États.

Une réalité décourageante s'impose à l'observation : la difficulté de faire vivre en paix les États à minorités, avec les risques que cette situation engendre.

Hier, les régimes autoritaires y parvenaient, tant bien que mal, à imposer la paix par la contrainte. La colonisation consistait même, précisément, à soumettre de grandes majorités à la domination d'une minorité. Aujourd'hui, les régimes démocratiques réussissent malaisément à maintenir la paix, ou n'y parviennent plus du tout. Des minorités supportent avec impatience la loi de la majorité et vont jusqu'à la rejeter. Ailleurs, la majorité ne tolère plus ou tolère mal des minorités qu'elle estime être devenues trop nombreuses.

Le phénomène, souvent désastreux, n'est propre à aucun continent et n'en épargne aucun. Les incompatibilités engendrent des haines inexpiables, elles se manifestent par des attentats et des rébellions, un terrorisme aveugle, et tournent à la guerre civile. Elles se rencontrent avec leur cortège de cruautés réciproques, aussi bien dans des États immenses – où elles semblent inévitables – telle la Fédération de Russie, qu'au sein de puissances moyennes et petites

Les situations porteuses de conflits sont à l'ordinaire des legs de l'histoire qui a rassemblé des éléments hétérogènes. Histoire faite de conquêtes et d'annexions, de mouvements de populations, spontanés ou provoqués, de conversions religieuses, partielles ou forcées, de partages imposés ou convenus dans l'ignorance des espaces partagés. Hier, des assemblages ont été déterminés par des mariages princiers ou par des découpages administratifs que seule expliquait la commodité de la gestion.

À cet égard, les frontières laissées par la colonisation n'étaient pas toujours des plus rationnelles. Elles avaient été tracées sans une connaissance suffisante du relief, de l'hydrographie et du peuplement. Il a été sage de convenir de ne point entreprendre de les rectifier. L'Organisation de l'Unité Africaine, puis les Nations Unies, ont été bien inspirées de proclamer le maintien de ces frontières comme l'un des principes du droit international contemporain.

Tout n'a pas été résolu pour autant. La proclamation du principe n’a pas mis fin, par elle-même, à des conflits déjà ouverts, elle n'a pas prévenu le déclenchement de conflits latents, elle n'a pas empêché la création de situations conflictuelles comme on le voit en Europe orientale (...) et ailleurs. 

À de pareils conflits, la partition a été quelquefois considérée comme la moins mauvaise des solutions ; mais, bien qu'elle ait été, à un moment, regardée comme telle, elle n'a pas empêché la survenance de nouvelles causes de tensions. Elle n’est pas toujours possible ; elle n'est pas toujours souhaitable. Elle est aussi grave que le mal auquel elle est appliquée lorsqu'elle implique de dramatiques déplacements de populations à la mode stalinienne. Elle est irréaliste lorsqu'elle donne naissance à des collectivités qui ne sont pas viables, quand l'ensemble auquel elles appartenaient auparavant l'était.

Tout n’est point réglé par l’arrêt de la guerre et de la guérilla, quelle qu’en soit la cause, la debellatio ou le traité. De même que la santé ne se définit pas seulement, en termes négatifs, comme l’absence de maladie, la paix ne consiste pas seulement en la cessation des combats et l’abstention du recours à la force. La véritable paix est le fruit de la concorde des âmes.

Établir la paix au sein d’un État à minorités exige sans doute le respect des différences légitimes et des traditions vénérables, ainsi que l’application, autant que faire se peut, du principe de solidarité. Elle demande bien davantage encore : surpassant les différences, faire prendre conscience des solidarités naturelles et nécessaires, susciter l’adhésion à des valeurs morales communes, inspirer la volonté de vivre et de durer ensemble, en un mot la volonté de constituer une nation.

Un poète de l’Antiquité tardive, Rutilius Namatianus, a adressé à la vieille Rome cet éloge sublime qu’au Sénégal, terre humaniste, j’oserai citer en latin :

Patriam fecisti diversis de gentibus unam.

« D'ethnies diverses, tu as fait une patrie. »

Pour ardue qu'elle soit, et peut-être aujourd'hui l'est-elle plus que jamais, la tâche cependant n'est pas impossible. On donne la France comme le type de l'État-Nation. Or, en France, la Nation n'a pas précédé l'État, c'est l'État qui a fait la Nation. La République a parachevé l'œuvre des rois de France.

Depuis la création du Prix Félix Houphouët‑Boigny pour la recherche de la paix, le Jury a plusieurs fois proposé de l'attribuer conjointement à de hautes personnalités qui avaient été les auteurs d'une réconciliation historique, préalable à la consolidation d'un État moderne.

Il l'a fait cette fois, dans un enthousiasme unanime, en attribuant le Prix à M. Fidel V. Ramos, Président de la République des Philippines, et à M. Nur Misuari, Président du Front de libération nationale moro, aujourd'hui gouverneur de la Région autonome musulmane de Mindanao, pour l'accord conclu entre eux le 2 septembre 1996.

Acte de la plus haute portée. Il a mis fin à trente années de guérilla, qui ont coûté la vie au nombre énorme de deux cent mille personnes. M. Nur Misuari a pu dire que l'Accord remédierait à une situation dont les origines remontaient à plus de quatre siècles.

Le conflit interne de Mindanao et des îles du Sud des Philippines était de l'espèce la plus difficile à apaiser. Les parties en présence n'étaient pas séparées simplement par des intérêts contradictoires, elles l'étaient d'abord et surtout par les convictions les plus sacrées, par la foi religieuse.

Les artisans de la paix n'en ont eu que plus de mérite à s'entendre, et à s'entendre sans que personne reniât ses convictions. 

Ils ont été aidés à s'entendre –  le fait doit être souligné – par les forces religieuses. Il l'ont été par l'Organisation de la Conférence Islamique, au sein de laquelle le Président de la République du Sénégal a joué un rôle éminent. La médiation de la Conférence, a-t-on justement écrit, a été inlassable, constructive et finalement triomphante. L'Église catholique, majoritaire, a approuvé l'accord et elle a œuvré à le faire accepter par ses fidèles. Bien mieux, une Conférence interconfessionnelle s'est constituée, réunissant organisations chrétiennes et organisations islamiques, qui a mené campagne en faveur du processus de paix aux Philippines du Sud. Admirable et exemplaire union de croyants à la recherche de la paix !

Oui, à tous les égards, l'Accord de paix du 2 septembre 1996 est un accord historique. Il restera l'une des grandes œuvres de la Présidence si féconde de M. Fidel V Ramos, et M. Nur Misuari doit être grandement remercié d'avoir préféré la négociation aux armes et, pour dire vrai, d'avoir préféré la vie à la mort.

L'Accord, qui a mis fin à des actions de mort, était aussi le préalable nécessaire à la solution de problèmes irritants et au développement des Philippines du Sud, dont les potentialités sont si considérables. 

Certes, l'accord est-il un commencement et non un achèvement. Des accords avec d'autres parties sont encore à conclure. Il était cependant la condition de tout. Il est l'exemple à suivre, le modèle à imiter.

Par son vote unanime, le Jury, composé d'hommes venus de tous les continents, a voulu manifester au Président Fidel V. Ramos et à M. Nur Misuari l'importance que le monde reconnaît à l'Accord du 2 septembre 1996, exprimer aux deux artisans de la paix son admiration et sa sympathie. Il forme le vœu que le grain qu'ils ont semé ensemble, germe, lève, grandisse et fleurisse pour la paix et pour le bien de leur peuple.

Je vous remercie.

M. Traoré ] M. Mayor ] Tribune ] [ M. Foyer ] M. Ramos ] M. Misuari ] Personnalités ]