M. Traoré ] M. Mayor ] Tribune ] M. Foyer ] M. Ramos ] [ M. Misuari ] Personnalités ]

1997 - Discours du Gouverneur Nur Misuari

Président du Front de libération nationale moro

Excellences,
Monsieur Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal,
    qui nous faites l'honneur de nous accueillir,
Monsieur Henri Konan Bédié, Président de la République de Côte d'Ivoire,

Monsieur Federico Mayor, Directeur général de l'UNESCO,
Monsieur le Ministre Jean Foyer, Vice-Président du Jury international
du Prix     Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix,
Monsieur le Vice-Président du Gabon, Représentant de El Hadj Omar Bongo,
    Président de la République du Gabon,
Monsieur Fidel V. Ramos, Président de la République des Philippines,
Messieurs les Membres du Jury international du Prix Félix Houphouët-Boigny
     pour la recherche de la paix,
Mesdames et Messieurs les Membres du Corps diplomatique,
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi, avant toute chose, de vous saluer selon les nobles termes de l'islam : « Que la paix soit avec vous avec la bénédiction d'Allah Tout-Puissant », et de rendre un hommage appuyé à l'UNESCO pour avoir judicieusement créé ce Prix pour la paix, saluant ainsi la mémoire de cet homme avisé, considéré par bien des nôtres comme « le Sage de l'Afrique. » Par cet acte, l'UNESCO a répondu à la nécessité, ressentie dans le monde entier, de fonder les bases solides de la liberté, quintessence même de sa mission. Qu'il me soit aussi permis d'exprimer mes sincères remerciements au Président Abdou Diouf pour avoir bien voulu patronner et accueillir cette mémorable manifestation et pour le chaleureux accueil et la généreuse hospitalité que nous a réservés son entourage depuis notre arrivée.

Ce n'est certes pas la première fois que nous nous trouvons ici sur ce grand continent africain, non plus d'ailleurs qu'en cette belle ville de Dakar. A chacun de nos séjours, nous avons été littéralement éblouis, Monsieur le Président, par votre infinie générosité, par l'accueil que nous ont réservé la population et le gouvernement du Sénégal.

À vrai dire, nous manquerions à tous nos devoirs en ne rappelant pas, ne serait-ce qu'au passage, la reconnaissance éternelle que nourrit notre peuple envers ce magnifique pays de l'ouest de l'Afrique, envers vous-même, Monsieur le Président, pour l'inestimable contribution que vous avez, si généreusement et de manière si désintéressée, apportée à notre entreprise en tant que membre éminent de la puissante Commission ministérielle quadripartite des Six. Votre brio, votre éloquence, la voix puissante de vos représentants successifs aux cruciales négociations de paix engagées dans diverses parties du monde, avant que ne soit signé l'Accord historique de Tripoli du 23 décembre 1976 et l'Accord de paix de Malacañang du 2 septembre 1996, ont très largement contribué au succès définitif de l'entreprise collective que nous avons sans relâche menée pour restaurer la paix à Mindanao, une entreprise que nous n'aurions su mener à son terme sans cette précieuse contribution, sans celle des autres membres de la Commission ministérielle des Six de l'Organisation de la Conférence Islamique.

Sans vous, il nous eut été difficile, non seulement de parvenir à la paix dans notre patrie, mais aussi de nous attirer le respect et les éloges des Nations Unies et des peuples du monde entier. La paix n'aurait pas été possible sans l'intervention tout aussi éclairée de vos éminents représentants et, en particulier, de votre actuel ministre de l'intérieur, le colonel Lamine Cissé, dans le cadre de l'application, par l'entremise de l'Organisation de la Conférence Islamique, des accords de cessez-le-feu de 1977 et 1978.

Monsieur le Président,

Au nom du peuple bangsamoro, au nom du Front de libération nationale moro (MNLF), le mouvement qui a conduit pendant trois décennies la lutte de notre peuple pour la paix, la justice et la liberté, et au nom de qui j'ai signé l'Accord de paix du 2 septembre 1996, il m’est extrêmement agréable d'exprimer à M. Federico Mayor, Directeur général de l'UNESCO et au Dr Henry Kissinger, notre profonde gratitude pour m'avoir décerné le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix 1997, conjointement avec M. Fidel V. Ramos, Président de la République des Philippines.

Le choix du Président Ramos comme lauréat d'un prix pour la paix est on ne peut plus judicieux, car c'est là une distinction amplement méritée de sa part, ne serait-ce que parce que le Président Ramos, de par sa sagesse et sa sagacité, de par sa politique éclairée à l'égard de la lutte de notre peuple, a largement contribué au succès du processus de paix, à la consolidation de la paix, et à la stabilité de notre pays déchiré par les conflits.

D'après le message du Dr Henry Kissinger, la décision du Jury international de nous décerner le Prix à l'unanimité est une reconnaissance de notre contribution à l'élaboration de l'Accord de paix que nous avons signé le 2 septembre 1996 au palais de Malacañang à Manille.

Nul ne saurait nier en effet que cet Accord de paix a définitivement mis un terme à trois décennies d'une guerre absolument catastrophique entre deux ennemis jurés, les combattants de la liberté du MNLF et les forces armées des Philippines. Mais n'oublions pas que le processus a aussi eu d'innombrables conséquences dans un pays victime pendant plus de quatre siècles de l'agression étrangère et des guerres que notre peuple s'est épisodiquement vu imposer. C'est pourquoi nous nous réjouissons à l'idée que la lutte de notre peuple et sa contribution à la paix s'attirent aujourd'hui la reconnaissance qu'elles méritent d'une institution des Nations Unies aussi prestigieuse que l'UNESCO.

Nous ne pouvons que nous incliner devant l'immensité de l'honneur qui nous est fait, honneur qui revient avant tout au glorieux combat de nos martyrs qui, aux heures les plus sombres de l'histoire des Philippines, ont sacrifié leur vie pour sauver le peuple et épouser la cause de la paix, de la justice, de la liberté et de la démocratie dans notre pays.

Mais le Dr Kissinger a aussi formé l'espoir que cette distinction encourage d'autres mouvements rebelles à s'engager dans la voie de la paix, tandis que le Président Abdou Diouf s'est fait l'écho de cet appel dans un éloquent message.

Cet espoir et cet appel sont partagés par un grand nombre de gens de par le monde. En réalité, depuis la signature de l'Accord de paix, le Front islamique de libération moro (MILF) a engagé d'intenses négociations de paix avec le gouvernement philippin et, grâce à notre médiation et en réponse à la demande du Président Fidel V. Ramos, la direction du MILF a signé, avec les forces armées philippines, un accord intitulé « Accord général sur la cessation des hostilités ».

Cette initiative a très largement contribué à consolider la paix et l'ordre public à Mindanao et dans les îles avoisinantes, notamment dans les régions isolées que l'on sait être encore placées sous le contrôle et l'influence du MILF.

À ce jour, néanmoins, il est encore prématuré d'augurer de ce qui nous attend au terme de ce processus de paix, et nous ne pouvons qu'échafauder des hypothèses et espérer, avec le Dr Henry Kissinger et les membres du Jury international du Prix, qu'au terme des négociations, le MILF et le gouvernement philippin parviendront à s'entendre sur les modalités d'une paix encore difficile à imaginer.

Notre détermination à vouloir qu'aboutissent enfin les négociations de paix entre le gouvernement de la République des Philippines et le MILF est confortée, entre autres, par l'authentique désir de notre peuple d'assister à l'élargissement des bases de la paix dans notre pays.

Ce n'est qu'alors que nous serons en mesure de créer les conditions politiques et économiques nécessaires à la prospérité de notre peuple.

Fort heureusement, depuis la signature de l'Accord de paix, l'événement n'a cessé de bénéficier d'un soutien considérable de la population. Par voie de conséquence, le diable de la guerre à Mindanao est apparemment rentré dans sa boîte. Mais cela ne devrait pas pour autant nous conduire à la complaisance.

Il nous appartient, bien au contraire, de redoubler d'efforts pour consolider encore davantage la poursuite de la paix en assurant et en accélérant la pleine mise en œuvre de l'Accord de paix. Parallèlement, nous devons nous hâter de procéder aux changements nécessaires pour faire de Mindanao l'une des régions les plus pacifiques, les plus modernes et les plus prospères, non seulement des Philippines, mais aussi de l'Asie du Sud-Est et du monde.

Le peuple bangsamoro et sa jeunesse sont déterminés à poursuivre leur rêve de faire de Mindanao et de ses richesses, un véritable bastion de la paix, de la justice, de la liberté et de la démocratie. Parallèlement, il nous appartient de poursuivre sans relâche notre campagne en vue d'un renforcement de la démocratisation du régime politique philippin afin de permettre au peuple de Mindanao de jouer un rôle actif dans le gouvernement du pays.

Nous pensons qu'il ne saurait y avoir de démocratie sans une représentation juste et équitable du peuple, étant donné que la représentation est indispensable à notre vie démocratique contemporaine et que le déni de la représentation conduit inévitablement à l'autoritarisme et à la dictature.

C'est pourquoi nous avons adopté le « Programme de Mindanao », qui exige que soient menées les réformes indispensables de la constitution et de la justice, afin de renforcer la démocratie et d'assurer une vaste participation de Mindanao et de son peuple aux affaires du pays.

Nous avons noté avec une grande satisfaction que le nouveau Président a réaffirmé son engagement à entreprendre ces réformes de la constitution et de la justice, en faisant part de son intention de respecter le « Programme de Mindanao ».

Il va sans dire qu'en l'absence de démocratie, d'une démocratie authentique et qui fonctionne, il serait impossible de réussir pleinement la mise en œuvre de l’Accord de paix. En effet, en l'absence d'une authentique démocratie, la paix que nous avons signée pourrait fort bien ne pas s’ancrer dans la conscience du peuple et de la société mais, au contraire, perdre tout son sens et s'éloigner.

Et puis, pour que la paix ait un sens, elle doit reposer sur un minimum de garanties économiques, sinon c'est un concept creux. C'est pourquoi nous sommes reconnaissants au Président Fidel V. Ramos de nous avoir aidés à obtenir un financement, certes modeste, de notre programme de reconstruction.

Somme toute, nous devons donner corps à notre Accord de paix en instaurant une véritable autonomie à Mindanao et dans les îles de la région, par voie de référendum ou non. C'est la seule solution possible si nous voulons que la paix que nous connaissons aujourd'hui soit définitive à Mindanao.

En conclusion, permettez-moi de renouveler l'expression de notre gratitude au Jury du Prix pour le grand honneur fait à mon illustre partenaire dans la paix, le Président Fidel V. Ramos, et à moi-même. Avec la grâce d'Allah, nous saurons édifier dans la foi l'inexpugnable monument d'une paix durable dans notre patrie. Oui, inch'Allah, nous saurons œuvrer patiemment en faveur du triomphe définitif de la paix, de la justice, de la liberté et de la démocratie dans notre pays.

Je vous remercie.

M. Traoré ] M. Mayor ] Tribune ] M. Foyer ] M. Ramos ] [ M. Misuari ] Personnalités ]