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1998 - Discours de M. Henry A. Kissinger

Président du Jury

Monsieur le Président Bédié, de la République de Côte d’Ivoire,
Monsieur le Président Abdou Diouf, de la République du Sénégal,
Monsieur Federico Mayor, Directeur général de l'UNESCO,
Mes chers Collègues du Jury,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C’est un grand privilège pour moi de pouvoir remettre aujourd'hui cette récompense. J'ai eu l'honneur de faire la connaissance du Président Félix Houphouët-Boigny lorsque j'ai eu à m'occuper de l'accession de la majorité au pouvoir en Rhodésie et en Afrique du Sud, ainsi que du processus d'indépendance de la Namibie. J'ai pu bénéficier de la bonne volonté et du soutien de nombreux dirigeants africains, dont le Président Kaunda et le Président Nyerere, mais nul ne m'a autant aidé de ses conseils, de sa force et de sa sagesse que le Président de la Côte d'Ivoire. À cette époque, j'ai eu aussi l'honneur de faire la connaissance du grand poète et homme d'État, Léopold Sédar Senghor de la République du Sénégal. De sorte que mon appartenance à ce Jury est devenue pour moi un engagement personnel.

Je souhaiterais ici remercier les membres du Jury. Nous nous rencontrons chaque année ‑ venant de pays différents, parlant des langues différentes, appartenant à des cultures différentes ‑ et nous passons plusieurs journées à discuter. Le fait que nous soyons toujours parvenus à un consensus, sans jamais avoir à transiger, témoigne de l'universalité des émotions et des valeurs humaines. Nous avons toujours abouti à une conclusion dont nous pouvions être fiers, et si l'on regarde le nom des lauréats, nous pouvons dire qu'ils sont à la hauteur des plus grands espoirs des fondateurs du Prix.

Le Directeur général de l'UNESCO ‑ institution dont on ne parle pas toujours dans les termes les plus aimables aux États-Unis ‑ mérite notre reconnaissance pour la manière dont il nous a accueillis ici, a facilité nos délibérations, et a créé un cadre digne de nos lauréats.

Cette année, le choix du Jury a mis en évidence un type de problème qui n'était pas aussi connu, ni aussi présent dans l'esprit des gens au moment de la création de ce Prix. À cette époque, lorsque l’on pensait à la culture de la guerre, on pensait d'abord aux conflits internationaux traditionnels entre nations, et contribuer à la paix, c'était diminuer les tensions internationales traditionnelles.

Mais les années passant, un danger nouveau – peut-être encore plus insidieux ‑ pour la vie et la dignité humaines est apparu : les conflits ethniques, religieux, culturels, à l'intérieur même des nations. Face à ceux-ci, il n’existe pas encore de dispositif juridique international, et les remèdes que la démocratie peut apporter sont également plus complexes. Les démocraties européennes se sont développées en sociétés homogènes où la minorité avait une chance de devenir une majorité et où la fluctuation des allégeances rendait tolérable la défaite électorale. Mais dans les pays où sévissent des conflits ethniques, la minorité a très peu de chances de devenir majorité, au moins dans les premiers temps, et les conflits sont donc extrêmement durs et sanglants, et la réaction de la communauté internationale très souvent ambiguë et tardive. Aussi, notre Jury a-t-il décidé cette année de couronner deux personnalités qui ont apporté une contribution fondamentale à la solution de ces conflits essentiellement internes et dont le nom est désormais inscrit dans les annales de la recherche de la paix  ‑ dans un contexte qui, il y a encore une vingtaine d'années, n’aurait pas été considéré comme réellement international. C'est aussi pour moi un privilège particulier de remettre ce Prix parce que Mme le Premier Ministre Sheikh Hasina appartient à une famille que je connais maintenant depuis plusieurs dizaines d'années, et parce que George J. Mitchell est américain, c'est naturellement pour moi une source de fierté particulière qu'un Prix comme celui-ci puisse être attribué à l'un de mes compatriotes ‑ même s'il est membre d'un parti politique qui n’est pas celui que je représente !

J’ai eu l'honneur de rencontrer l'ancien Président Sheikh Mujibur Rahman, premier Président du Bangladesh, peu de temps après qu'il eut pris ses fonctions. J'avais alors fait remarquer à sa fille qu'avant les élections dans ce qui était alors le Pakistan oriental, le gouvernement du Pakistan occidental nous avait prédit que les Bangladais étaient si divisés que ces élections allaient mettre aux prises vingt partis politiques et qu'aucune personnalité ne sortirait des rangs. Cette prédiction était si juste que Sheikh Mujibur Rahman obtint 167 des 169 sièges du Parlement, et devint le père fondateur de son pays, à la suite d'élections contrôlées en fait par des gens qui lui étaient très hostiles ‑ preuve incontestable de son charisme. Le Premier Ministre de la République populaire du Bangladesh a su suivre l'exemple de son père. Notre Jury lui a décerné le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix en raison de son rôle dans les négociations avec les populations tribales rebelles de la région des collines de Chittagong dans le sud-est du pays. D'intenses négociations ont abouti à un accord en 68 points reconnaissant l'autonomie de la région et conciliant l'unité du pays avec la dignité de la minorité, l'intégrité de la nation et les droits de l'homme de ses membres. Le 11 février 1998, le chef des forces rebelles a remis son arme au Premier Ministre Sheikh Hasina, marquant ainsi officiellement la fin de la rébellion

C'est au nom de l'ensemble des jurés que je vous exprime, Madame le Premier Ministre, combien nous sommes fiers de pouvoir vous remettre ce Prix

Je suis l'époux d'une femme d'origine irlandaise qui n'a jamais cherché à influer sur mes propres opinions. Elle ne m’a demandé qu'une seule chose lorsque je suis entré au gouvernement ; elle m'a dit : « Ne te mêle jamais des questions irlandaises ! Elles sont insolubles, le conflit est trop passionnel, et ceux qui y prennent part ne te diront jamais ce qu'ils pensent vraiment ». Je voudrais tout d'abord vous dire que George J. Mitchell mérite toute notre admiration pour avoir eu le courage d'accepter de s'occuper d'une situation sans issue depuis des siècles, qui a entraîné beaucoup de souffrances et dans laquelle chaque parti a raison, de son point de vue, ce qui précisément rend la solution si compliquée. Lorsque j’étais étudiant, le Président Truman me fit l'honneur de m’accorder une interview. Quand je lui demandai de quel acte il était le plus fier, il répondit : « Ce dont je suis le plus fier, c'est que nous ayons pu réintégrer dans la communauté des nations, au rang d'égales, les nations avec lesquelles nous avions été en guerre. » Et j'aimerais croire que cela reste l'une des plus importantes missions des États-Unis dans le monde.

Eh bien, George, tu as tout fait pour permettre à deux sociétés héroïques et tourmentées de surmonter leurs différends pour rejoindre la communauté des nations dans sa tâche commune ; tu as non seulement montré le meilleur de ce que peuvent donner les États-Unis, mais aussi répondu aux plus hautes aspirations de l'humanité tout entière.

Il y aura fatalement des hauts et des bas, et personne ne peut s'attendre à ce qu'un simple document puisse mettre un terme à un conflit séculaire. Mais le Jury du Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix est fermement convaincu que l'objectif final sera atteint et il est très heureux de te décerner ce Prix, comme je suis fier de pouvoir te le remettre personnellement.

Et maintenant, si les lauréats veulent bien approcher, je souhaiterais simplement leur adresser quelques mots à tous les deux.

La mission des dirigeants est de faire progresser leur société pour qu'elle franchisse une nouvelle étape. Cela requiert une grande force de caractère et beaucoup de courage, et c'est précisément parce qu'ils réunissent ces qualités que nous récompensons aujourd'hui nos deux lauréats.

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