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1998 - Discours du Sénateur George J. Mitchell

Ancien Conseiller spécial  du Président des États-Unis d’Amérique pour les Affaires irlandaises

Monsieur Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal,
Monsieur Henri Konan Bédié, Président de la République de Côte d'Ivoire,
Monsieur Federico Mayor, Directeur général de l'UNESCO,

Monsieur Henry A. Kissinger,

Madame le Premier Ministre,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,

C’est un honneur pour moi de recevoir ce Prix, et plus particulièrement de pouvoir le partager avec Madame le Premier Ministre du Bangladesh, que je respecte et admire infiniment.

Félix Houphouët-Boigny était un avocat éminent de la cause de la paix, un homme d'État de renommée internationale qui a fait honneur à son pays et à son continent. Un Prix qui porte son nom en est du reste la preuve.

 Je reçois ce Prix avec humilité. La paix ne peut jamais être l'œuvre d'une seule personne. Elle implique un grand nombre de gens, qui y travaillent généralement pendant plusieurs années. C'est assurément le cas en Irlande du Nord.

 Je ne suis donc là, aujourd'hui, qu'au titre de représentant de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui ont consacré leur vie à la cause de la paix et de la réconciliation en Irlande du Nord. Parmi eux, il y a aussi bien des serviteurs de l'État que de simples citoyens, trop nombreux pour que je puisse tous les nommer. Certains cependant méritent plus particulièrement d'être cités.

 Les principaux acteurs du processus de paix, aujourd'hui, ont été les gouvernements du Royaume-Uni et d'Irlande. Les Premiers Ministres Tony Blair et Bertie Ahern, ainsi que leurs prédécesseurs, John Major, John Bruton et Albert Reynolds, ont ouvert le chemin. Ils ont été assistés par de nombreux collaborateurs compétents, notamment par les Secrétaires d'État britanniques Mo Mowlam et Patrick Mayhew et les Ministres irlandais des affaires étrangères David Andrews, Ray Burke et Dick Spring.

 Les leaders politiques de l'Irlande du Nord méritent toute notre considération. Ils ont agi avec courage dans une situation difficile et périlleuse. David Trimble, John Hume, Seamus Mallon, Gerry Adams, John Alderdice, David Ervine, Gary McMichael, Monica McWilliams et Malachi Curran ont conduit leurs partis respectifs, l'année dernière, vers la conclusion d'un accord, le jour du Vendredi saint.

 Enfin, et c'est le plus important, il y a les Irlandais du Nord eux-mêmes, qui sont intelligents, actifs et énergiques. En mai 1998, ils ont largement voté en faveur de l'Accord du Vendredi saint. De ce fait, ils ont manifesté clairement qu'ils en avaient assez de la guerre et qu'ils aspiraient à la paix, à la stabilité politique, et à la réconciliation. Ce sont eux qui devraient être ici. Puisque cela n’est pas possible, c'est en leur nom que je reçois ce Prix.

 L’occasion ne permet pas ici de détailler toute l'histoire des troubles qui ont agité l'Irlande du Nord, ni des longs efforts menés pour tâcher d'y mettre fin. Il me semble tout de même que quelques mots s'imposent pour rappeler le contexte de cette récompense.

 Pendant des dizaines d'années, la violence et la peur ont régné sur ces belles contrées comme un brouillard épais et persistant. L’économie a profondément souffert du fait des attentats à la bombe, des émeutes et des meurtres. Le chômage a augmenté, avec la violence, provoquant un cycle infernal d’innombrables souffrances.

 Enfin, après des années d'efforts, les gouvernements britannique et irlandais ont été en mesure d'entamer des négociations de paix en juin 1996. J’ai accepté, à leur invitation, de présider les débats.

 Cette négociation a été la plus longue et la plus difficile à laquelle j'aie jamais participé. La situation, bien souvent, paraissait bloquée. Mais nous avons continué, coûte que coûte. Le soutien inébranlable et la compréhension de mon épouse, Heather, ont été l'une des raisons de mon entêtement. Elle est aujourd’hui ici avec moi, et je voudrais lui demander de bien vouloir se lever afin que chacun puisse la voir.

 Nous avons connu une période particulièrement sombre et périlleuse aux alentours de Noël 1997 et dans les mois qui ont suivi, endeuillée par une recrudescence des assassinats et par une volonté, partagée par les deux camps, de détruire par la violence le processus engagé. Au début de l'année dernière, j'ai donc estimé qu'une date limite pour la fin des négociations était nécessaire si l'on voulait obtenir quelques chances de succès. Mon choix s'est arrêté sur le week-end de Pâques.

 À la fin du mois de mars, j'ai réuni les différents participants aux négociations : les deux gouvernements et huit partis politiques. Je leur ai suggéré la date limite du mardi 9 avril, à minuit, et ils ont approuvé. Ils souhaitaient vraiment parvenir à un accord. Et ils ont admis qu'il fallait convenir d'une date limite pour provoquer une décision

 La date butoir se rapprochant, les négociations ont fini par être menées sans interruption. Les Premiers Ministres du Royaume-Uni et de l’Irlande, Tony Blair et Bertie Ahern, se déplacèrent à Belfast et surent démontrer leur maîtrise et leur volonté d'aboutir. Il n’y aurait pas eu d'accord possible sans leur implication personnelle. Au cours de la nuit, le Président Clinton a joué un rôle déterminant, en téléphonant à plusieurs participants. Et finalement, le jour du Vendredi saint, un accord fut conclu en fin d'après-midi.

 Il est important de reconnaître cependant que cet accord n'est pas, par lui-même, en mesure de garantir une paix durable, la stabilité politique ou une réconciliation. Cet accord les rend possibles. Mais il faudra encore beaucoup d'efforts, de bonne volonté et de patience pour atteindre ces buts.

 J'espère en tout cas que cet accord sera maintenu, parce qu'il est juste et équilibré. Seul l'emploi exclusif de moyens démocratiques et pacifiques est à même de résoudre les différences, et l'ensemble des partis doit donc s'engager en faveur d'un désarmement total des organisations paramilitaires. L’accord souligne combien la tolérance et le respect mutuel entre les communautés sont une nécessité, fondée sur le principe que l'avenir de l'Irlande du Nord ne peut être décidé que par les Irlandais du Nord eux-mêmes.

 Mais nous devons reconnaître que la mise en application totale de l'accord est encore loin d'être assurée. Il n'est pas exagéré de dire, en effet, que le processus de paix fait désormais l'objet d'une pression importante. Le transfert de pouvoir du parlement britannique vers la nouvelle assemblée de l'Irlande du Nord a été retardé parce que les partis politiques n’avaient pas réussi à se mettre d'accord sur certains aspects essentiels de la mise en place.

 La situation de l'Irlande du Nord n'est pas sans points communs avec une situation évoquée jadis par le Président Félix Houphouët-Boigny. Il disait, en 1986, dans un tout autre contexte : « Notre combat n’est pas terminé. Il ne sera jamais terminé. Le vrai combat demeure, c'est le combat pour la paix. » C'est aujourd'hui le cas en Irlande du Nord. Le combat pour la paix se poursuit toujours.

 À la requête des Premiers Ministres du Royaume-Uni et de l'Irlande, je suis retourné en Irlande du Nord. Avec les différents chefs de l'ensemble des partis, nous procédons actuellement à une révision de l'accord.

 Comme on l'a déjà vu pour d'autres zones de conflits, il est difficile de parvenir à un accord. Mais obtenir l'application fidèle de l'accord est souvent encore plus difficile.

 Ce serait une tragédie, immense et paradoxale, si un tel processus venait à échouer. L’histoire nous aurait peut-être pardonné notre impuissance à trouver un accord, puisque bien peu nombreux étaient ceux qui le croyaient possible. Mais elle ne nous pardonnera jamais notre impuissance à mettre un accord en application une fois qu'il a été signé.

 Je prie de toutes mes forces pour que les responsables politiques d'Irlande du Nord aient le courage et la lucidité de faire les quelques pas, difficiles mais nécessaires, pour que nous avancions vers une paix durable.

 On m'a souvent demandé s'il y avait dans ce conflit des leçons à tirer qui pourraient être utiles ailleurs. Le temps ne me permet pas de répondre pleinement à cette question. Mais je souhaiterais tout de même vous faire part d'une conviction, qui s'est trouvée confirmée par mon expérience en Irlande du Nord et que je crois universelle.

 Je me souviens parfaitement de ma première journée passée en Irlande du Nord, il y a de cela presque cinq ans. Pour la première fois, j'ai pu voir le mur immense qui sépare physiquement les deux communautés à Belfast. Haut d'une dizaine de mètres et surmonté de fils barbelés, horrible symbole de la longueur et de l'intensité du conflit. Ironiquement, on l'a surnommée la Ligne de paix.

 Au cours de la première matinée, je suis allé rencontrer les catholiques, d'un côté du mur, et l'après-midi les protestants, de l'autre côté. Ils ne s'étaient évidemment pas concertés, mais leur message avait été le même : à Belfast, m’ont-ils dit, il existe un lien étroit entre le chômage et la violence. Il m’ont dit que là où on ne donnait aucune chance aux hommes et aux femmes, aucun espoir, il y avait plus de probabilité à ce qu'ils s'engagent sur la voie de la violence.

 Pendant que je les écoutais, assis au milieu d'eux, je pensais que j'aurais tout aussi bien pu me trouver dans les Balkans, ou au Moyen-Orient, ou même dans n'importe quelle grande ville américaine. Le manque d’espoir est source d'instabilité et de conflits, où que ce soit. Offrir une chance et un espoir sont essentiels à la paix et à la stabilité. Partout, les hommes et les femmes ont besoin de gagner leur vie pour soutenir leur famille, et ils aspirent à la satisfaction de pouvoir faire quelque chose d'utile et qui ait un sens pour leur existence.

Le conflit en Irlande du Nord n’est pas seulement, ni même d’abord, économique. La religion et l'identité nationale y ont également leur part : une majorité se reconnaît dans son appartenance au Royaume-Uni et veut continuer à en faire partie, tandis qu'une minorité se reconnaît dans une Irlande unifiée, et veut en faire partie. L’Accord du Vendredi saint reconnaît la légitimité de l’une et l’autre aspirations. Et il peut créer les conditions d'une prospérité économique comme étant la conséquence d'une paix durable.

Mon espoir le plus vif, c'est que l'histoire se souvienne que les troubles ont cessé le 15 août de l'année dernière dans la petite ville d’Omagh, là où une terrible bombe avait brusquement troublé le calme d'un doux après-midi d’été, tuant vingt-neuf personnes et en blessant trois cents. Je prie de toutes mes forces pour que cela ait été le dernier spasme important d'un conflit long et violent. Tous ces morts et toutes ces ruines étaient la preuve manifeste que la tentative de résoudre les problèmes politiques de l'Irlande du Nord par la violence est une absurdité totale. Cela ne marchera pas. Cela ne fera qu'empirer les choses.

Lorsque l'accord a été conclu ce Vendredi saint, à environ six heures du soir, nous venions de mener des négociations pendant presque deux ans, et sans interruption pendant quasiment deux jours et deux nuits. Nous étions à bout de forces, mais ravis. Dans ma petite allocution, avant de repartir, j'ai avoué aux délégués que cet accord consacrait pour moi la réalisation d'un rêve qui ne m’avait pas quitté pendant trois ans et demi –  les années les plus longues et les plus difficiles de ma vie.

Puis, je leur ai dit que j'avais maintenant un nouveau rêve. Ce serait de revenir en Irlande du Nord dans quelques années avec mon fils. De nous promener à travers le pays et de nous laisser séduire par tous les paysages et tous les sons de sa merveilleuse campagne. Et puis, lors d'un après-midi pluvieux, nous irions passer un moment à l'Assemblée nord-irlandaise, assis calmement sur les bancs réservés aux visiteurs.

Et là, nous pourrions voir et entendre discuter les différents députés sur toutes les questions qui forment l'ordinaire d'une société démocratique : l’éducation, la santé, le tourisme, l'agriculture. Il n'y aurait plus de discours sur la paix, parce que la paix serait devenue quelque chose de naturel. Ce jour-là, le jour où la paix sera devenue quelque chose de naturel en Irlande du Nord, je serai, enfin, totalement comblé.

Au nom de tous les Irlandais du Nord qui aiment la paix,

Je vous remercie.

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