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1999 - Discours de M. Jean Foyer |
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| Vice-Président du Jury | |
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Excellences, Le Dr Henry Kissinger, Président du Jury du Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, avait prévu d’être ce soir parmi nous afin de remettre lui-même le Prix à la Communauté de Sant’Egidio. Des obligations impérieuses le retiennent aujourd’hui sur une autre partie du continent européen. Il m’a laissé le soin, en tant que son Vice-Président et ancien collaborateur du Président Félix Houphouët-Boigny, d’exposer les motifs de la décision que le Jury a prise en attribuant le Prix 1999 à la Communauté de Sant’Egidio, et il m’a chargé de vous présenter ses excuses et de vous dire tous ses regrets d’être absent ce soir. L’histoire que je vais résumer commence en 1968. À cette époque, une partie de la jeunesse du monde était saisie d’une frénésie de changement qui se traduisit surtout, dans la majorité des cas, par la contestation et qui même conduisit certains, j’emprunte les termes au Professeur Riccardi, les conduisit au délire de la révolution terroriste et aux hallucinations de la palingénésie. À Rome, quelques lycéens se réunirent au Trastevere. Ils n’étaient pas moins épris de changement que ne l’étaient leurs contemporains. Ils pensèrent qu’avant de vouloir changer le monde, il convenait de se changer soi-même. Dans le sillage du Concile Vatican II, réaliser le christianisme leur parut constituer le plus authentique des changements. Ils convinrent de se réunir le soir pour prier ensemble. Ils s’assignèrent pour missions l’évangélisation au sens de nouvelle évangélisation telle que l’appellera plus tard le Pape Jean-Paul II et, encore et surtout, le service aux pauvres. Ainsi naquit une communauté qui prit le nom du titulaire de l’église dans laquelle ses membres s’assemblaient, elle fut la Communauté de Sant’Egidio. Constituée sous la forme d’une association à but non lucratif de droit italien, reconnue par le Saint-Siège comme une association de personnes laïques de confession catholique, la Communauté de Sant’Egidio n’est pas une congrégation religieuse. Elle n’est soumise à aucune autorité ecclésiastique hiérarchique, ses membres ne prononcent pas de vœux. Ils continuent à mener une existence familiale et professionnelle, tout en accomplissant, en volontaires, les missions de la Communauté et en y participant de leurs deniers. La Communauté n’a pas voulu davantage, et quelle sagesse a-t-elle montrée ainsi, s’inféoder aux partis politiques ; elle a toujours mis l’accent sur l’inspiration religieuse, qui seule caractérise son analyse des situations et des problèmes qu’elle rencontre. Dans son premier âge, la Communauté s’était penchée sur les enfants subissant de graves handicaps sociaux, des baraques, nous dirions en français des bidonvilles, de la périphérie romaine. Elle a depuis lors bien essaimé. Elle est présente dans plus de trente pays, elle est forte de vingt mille membres. Ses services locaux étendent leur sollicitude aux enfants des rues et aux personnes âgées, aux sans-abri et aux détenus, aux malades du SIDA et aux gitans, aux handicapés physiques et mentaux, aux immigrés et aux réfugiés. Le caractère fondamental de cette action est l’esprit dans lequel elle est conduite. La Communauté n’a jamais voulu être un service des pauvres uniquement fonctionnaliste et d’assistance, elle n’a jamais voulu être seulement un prestataire de service et un fournisseur d’aide. Par ce service et par cette aide, c’est une amitié qu’elle exprime et qu’elle s’applique à tisser. Ce terme d’amitié me semble bien être, pour elle, la traduction moderne du terme grec agapê, cette agapê qu’exalte la première lettre aux Corinthiens. Les actions admirables à tant d’égards, soutenues par la Communauté de Sant’Egidio, tant qu’elles demeuraient locales, n’eussent pas compté au nombre de celles que le Prix Houphouët-Boigny a pour mission de reconnaître. Mais dans les derniers temps, les actions de Sant’Egidio se sont élevées à la dimension mondiale. Déjà elle avait adhéré, avec quelle conviction, et œuvré au dialogue interreligieux ; elle a été plus tard appelée à intervenir en vue du rétablissement de la paix, en un temps où, l’a remarqué son Président, la fin des empires ou du moins la fin de l’un des deux Grands, a hélas ! « démocratisé » la guerre. En s’engageant dans des initiatives de paix, de rétablissement de la paix, la Communauté ne s’éloignait pas de sa vocation première. C’est la même culture de réconciliation, de paix et de solidarité. Comme l’a écrit encore son Président : « La même fidélité aux pauvres pouvait conduire à s’occuper de peuples de pauvres dans leur totalité et à construire, en artisans, la fin de la guerre, mère de toutes les pauvretés. En ce sens, il n’y a pas un Sant’Egidio ‘diplomatique’. » Au Mozambique, la médiation des organisations internationales et des États avait été impuissante à faire cesser une guerre civile qui durait depuis quinze ans, qui avait fait un million de morts et deux millions d’exilés. Après deux années d’efforts, la paix s’est faite et une paix qui a été durable, au siège de la Communauté à Rome, dans un ancien couvent. D’autres actions ont été engagées au cours des ans. Toutes ne sont pas achevées. La communauté a prêté ses bons offices en Albanie et au Burundi, au Liban et en Somalie, au Soudan et au Guatemala, au Sénégal et en Guinée Bissau et même en Algérie et au Kosovo. Sant’Egidio a œuvré à la pacification du tiers-monde le plus pauvre. Son travail dans l’ordre international a pris également la forme de nombreux projets d’aide humanitaire et d’aide au développement, surtout dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ses premières interventions, en vue du rétablissement de la paix, furent accueillies avec scepticisme par le monde extérieur. Les membres de la Communauté furent considérés comme des utopistes et des rêveurs et ses actions qualifiées de diplomatie d’amateurs. Eh bien ! l’utopie a réussi et ceux qui ont parlé d’amateurs ne croyaient pas si bien dire, si l’on prend ce terme non point en l’opposant à professionnel, comme le font les sportifs, mais en le prenant au sens étymologique, au sens du latin amator: La diplomatie de Sant’Egidio n’est déterminée en effet ni par l’intérêt, ni par la gloriole, mais par l’amour de la paix, l’amour des pauvres et l’amour du prochain. Et c’est pour cela qu’elle réussit. Ses résultats sont le fruit d’une patience qui ne se décourage pas. La prudence lui commande de ne point se contenter de la signature d’accords, mais de mettre en place les conditions, les procédures, les institutions nécessaires à l’exécution de cet accord et au respect des obligations qu’il stipule. La Communauté de Sant’Egidio a démontré qu’on ne réconcilie pas des belligérants sur la place publique et sous les projecteurs des médias, mais qu’on le fait dans la discrétion. Sant’Egidio, à la différence des États, ne dispose pas de porte-avions, à la différence des organisations internationales, elle ne peut menacer d'embargo ou de blocus. Sa logistique est dans la prière et ses forces – si j’ose employer ce terme – sont la conviction et la raison mises en œuvre dans la sympathie. « La force de l’approche humaine, la capacité à donner confiance. » Sant’Egidio ne cherche ni publicité, ni honneur, elle se contente même souvent d’un titre modeste, un néologisme qu’elle a fabriqué, celui de « facilitateur », alors que son intervention rénove la procédure de médiation. Sant’Egidio donne au Monde de ce temps un extraordinaire exemple. La Communauté montre ce que peuvent la conviction et la foi religieuses dont certains voudraient effacer jusqu’au souvenir dans l’histoire de la vieille Europe. C’est en cela que résident le ressort de son action et la condition de son succès. Il était donc bien juste de faire de la Communauté de Sant’Egidio l’attributaire du Prix Houphouët-Boigny 1999. En proposant cette Communauté à l’UNESCO, le Jury avait le sentiment de répondre exactement aux vœux de l’illustre homme d’État africain, dont le Prix porte le nom. Le Jury a voulu reconnaître et donner en exemple à méditer et à imiter, l’action de la Communauté de Sant’Egidio, beaucoup plus que lui attribuer une récompense. Car nous pensons que la Communauté n’espère et n’attend aucune récompense en ce monde. Une autre plus haute lui est déjà promise dans le Sermon sur la Montagne : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. » |
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