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1999 - Discours du Professeur Andrea Riccardi

Président de la Communauté de Sant’Egidio

Messieurs les Membres du Jury,
Monsieur le Directeur général de l’UNESCO,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C’est un grand privilège pour la Communauté de Sant’Egidio de recevoir le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. Par cette cérémonie, organisée en la présence de plusieurs illustres personnalités et de chers amis, l’UNESCO honore le travail de beaucoup de femmes et d’hommes d’une Communauté qui, depuis plus de trente ans, lutte contre la pauvreté sur les chemins du monde, du Nord, riche, et du Sud. La Communauté de Sant’Egidio est présente dans plus de soixante pays et ses membres, animés par la foi, pratiquent la solidarité envers les plus pauvres et les blessés de la vie.

Parmi les nombreuses formes de pauvreté, nous avons été confrontés à celle qui est la mère de toutes : la guerre. Après 1989, on avait espéré – peut-être naïvement – que le monde pouvait s’affranchir, au moins en bonne partie, de tant de conflits. Mais la guerre persiste, opiniâtre, compagne des événements contemporains et mère de trop de douleurs. Bien plus, par l’accès aux terribles armements, nombreux sont ceux qui peuvent faire la guerre : non seulement les États, mais aussi des groupes, des ethnies, parfois des mafias.

Confrontés à quelques graves conflits, nous avons acquis la conviction que, si aujourd’hui ceux qui peuvent faire la guerre et provoquer des conflits sont nombreux, nombreux sont également ceux qui peuvent faire la paix. Oui, si beaucoup peuvent faire la guerre, beaucoup aussi peuvent construire la paix ! Parmi les raisons qui ont motivé l’attribution du Prix et dont le Président du Jury, le Docteur Henry Kissinger nous a courtoisement fait part, on rappelle quelques conflits auxquels Sant’Egidio s’est mesurée. Je ne puis oublier la guerre au Mozambique, à laquelle mit un terme  un accord de paix, signé à Rome, à Sant’Egidio en 1992, et à la conclusion duquel nous avons tant travaillé. Ces événements sont révélateurs des grandes ressources du peuple mozambicain, aujourd’hui en paix, après une longue guerre. Ils prouvent aussi que la paix est possible : oui, on peut œuvrer pour la paix, avec pour seule arme le dialogue, dans un esprit de collaboration.

Félix Houphouët-Boigny était convaincu que, même en période de tension, la cohabitation entre ethnies et religions différentes est possible, qu’en définitive la paix est possible. Bien plus, il ne croyait pas que la diversité puisse mener à la guerre. Ce Prix, qui nous est conféré devant tant de prestigieuses personnalités et tant d’amis affectueux, nous conforte et honore surtout les Communautés de Sant’Egidio présentes dans plus de vingt pays d’Afrique. Il prouve que le Sage de l’Afrique nous soutient et que la recherche de la paix par le dialogue est réaliste, qu’elle est un devoir, qu’elle seule apporte la victoire.

L’expérience des hommes, accumulée au cours de ces années de lutte contre la pauvreté et la guerre, a révélé l’existence d’une force particulière, non pas celle sur laquelle les États peuvent compter, du moins quelques-uns, mais la force du dialogue fondé sur la confiance et sur la conviction que la paix est le véritable intérêt des parties en lutte. C’est la force de chercher – comme enseignait ce grand pape, Jean XXIII – ce qui unit, et c’est beaucoup, en mettant de côté ce qui divise. C’est la force de l’amitié sincère et de l’harmonie avec la demande des peuples à vivre en paix. C’est la force de l’invocation de la foi.

Dans le monde contemporain, face à des scénarios si amples et à des processus de changement, de nouvelles frontières surgissent, non seulement nationales, mais aussi ethniques et religieuses. Souvent, des groupes politiques sans scrupules utilisent de telles motivations pour susciter des passions belliqueuses, surtout après la crise qui frappe de nombreuses idéologies. Souvent, la haine sépare progressivement des religions entre  lesquelles le manque de tolérance interdit toute sympathie réciproque : cette méfiance, ce mépris, ces préjugés qui semblent d’inévitables héritages du passé, deviennent alors un terrain favorable au développement de dangereuses passions.

La sympathie, la conviction de devoir vivre ensemble, doivent être cultivées par le dialogue. C’est ainsi que nous travaillons depuis des années à ce rapprochement entre mondes religieux et cultures, en tissant un réseau d’échanges et d’amitié entre hommes et femmes de confessions différentes. Par la connaissance revient la sympathie. Malgré beaucoup d’épisodes douloureux, on retrouve la paix inscrite au plus profond de la grande tradition religieuse du monde. Le dialogue suscite la sympathie, conduit à la cohabitation, et tarit les sources de conflits. Le dialogue entre les religions et l’humanisme laïc, partie intégrante de la civilisation contemporaine, est une école de tolérance et rappelle la signification des valeurs.

Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Ce Prix est vraiment un grand encouragement, pour les femmes et les hommes de Sant’Egidio, pour les blessés de la vie qui sont leurs compagnons de route et leurs amis, pour tous les nôtres qui sont démunis et vivent dans des pays pauvres (et qui, cependant, sont convaincus que l’on n’est jamais pauvre au point de ne pouvoir aider les autres).

Le monde de demain a besoin de la sagesse du dialogue, de la sensibilité à la douleur d’autrui, d’une amitié ouverte à tous, de foi et de convictions. Ce ne sont pas des éléments marginaux, mais une partie même de la réalité et une garantie de paix. C’est le grand défi d’un monde où les hommes vivent toujours plus ensemble et où se côtoient des univers différents : préserver l’identité, se réjouir des relations avec autrui, éviter les conflits, promouvoir la paix, toujours fructueuse.

Vers cette sagesse converge un humanisme raffiné par la vie, une foi audacieuse qui s’est mesurée à la douleur, et qui nous rend experts en humanité. C’est la sagesse de cette prophétie ancienne, mais cependant si actuelle, qu'Isaïe écrivait au VIIIe siècle avant Jésus-Christ :

« Ils briseront leurs épées pour en faire des socs, 
et leurs lances pour en faire des serpes,
on ne lèvera plus l’épée nation contre nation, 
on n’apprendra plus l’art de la guerre.»

Aspirations de beaucoup de monde, vision prophétique, conviction raisonnable… Mais, comme écrit le poète brésilien, Vinicius de Moraes : « La vie, mon ami, c’est l’art de la rencontre. ».

Oui la rencontre, amis, c’est l’art de la paix, de la vie et de l’avenir.

Merci beaucoup pour votre attention et pour ce Prix.

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