|
|
|
|
|
|
|
|
|
2000 - Discours de Madame Mary Robinson |
|
| Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme | |
|
Monsieur
le Directeur général de l’UNESCO, Cher Collègue, Je suis vraiment très touchée par la cérémonie qui a lieu cet après-midi. Placé sous le triple signe de l’Afrique, de Paris, et de l’UNESCO, le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, que j’ai l’insigne honneur de recevoir aujourd’hui, revêt pour moi une profonde signification. Le fait que cette cérémonie se déroule au Siège de cette noble institution, qui a tant fait pour la promotion et la protection des valeurs universelles qui nous sont communes, me touche beaucoup. Je suis heureuse d’accepter ce Prix et je le fais avec une grande humilité. Je voudrais y ajouter un profond sentiment de satisfaction de ce qu’un lien ait ainsi été établi entre la recherche de la paix et les droits de l’homme. La paix n’est jamais l’œuvre d’un seul individu, mais le résultat des efforts combinés d’un grand nombre de personnes, bien souvent sur de nombreuses années. Je me permets ainsi d’accepter ce Prix au nom des défenseurs des droits de l’homme dont le travail et la vie sont entièrement consacrés à garantir la sécurité de la personne et la justice. Ce Prix représente un hommage qui rejaillit donc, par-delà ma personne, sur celles et ceux qui se sont battus, parfois jusqu’à la mort, pour défendre les droits de l’homme. Parmi eux, je ne voudrais pas manquer de mentionner : – mes collègues du Haut Commissariat aux droits de l’homme et, à travers eux, les hommes et femmes qui œuvrent pour les idéaux des Nations Unies. À cet égard, comment ne pas penser ici au premier d’entre eux, à savoir le Secrétaire général Kofi Annan ; – et, naturellement, les victimes de toutes origines et conditions, les victimes qui n’ont pas de voix pour s’exprimer. Je vois aussi dans ce Prix la trace d’un homme d’État éminent, Félix Houphouët-Boigny, dont je retiens de la vie trois leçons : – l’éloge de la paix, condition de la vie et base de la démocratie, de la solidarité, et du développement ; – le culte de la diversité et de la tolérance entre Ivoiriens, comme à l’endroit des étrangers. Il est vrai à cet égard que l’accueil, l’assimilation, l’encouragement à entreprendre, et la préservation de toute discrimination, sont d’une importance capitale en ce début du XXIe siècle ; – le recours aux valeurs traditionnelles africaines de solidarité et de partage, d’hospitalité et de dialogue. Ces leçons sont autant d’enseignements pour le monde où nous vivons et pour l’avenir. Enfin, j’espère qu’on suivra cet exemple aujourd’hui, au Sommet de Séville. À cet égard, je voudrais ouvrir une parenthèse et me référer à un événement qui revêt pour moi une importance toute particulière dans le contexte qui nous intéresse aujourd’hui. Il s’agit d’une réunion à laquelle j’ai participé avec Mme Graça Machel à la session spéciale de l’Assemblée générale des Nations Unies sur les enfants dans les conflits armés. Elle était présidée par des enfants venus du Burundi, de Bosnie, de Colombie, de Palestine, d’Israël et de Sierra Leone. Ceux-ci ont, dans leur fraîcheur et leur réalisme, posé des questions très directes et importantes qui ont interpellé tous ceux qui ont eu la chance d’assister à cette réunion. Plusieurs n’ont pas manqué de remarquer qu’elles allaient bien au-delà des discours officiels. Je ne peux m’empêcher de lier les notions de paix, justice, et droits de l’homme avec ces visages d’enfants qui les revendiquaient de manière si enthousiaste. Mais avant d’évoquer ces notions, il convient de se confronter à la réalité du monde dans lequel nous vivons. Les guerres civiles ou transfrontalières ont provoqué, en de trop nombreux endroits, le pillage des ressources, la dégradation de l’environnement, les déplacements forcés, la propagation des épidémies, la diffusion de la haine devenant elle-même un prétexte permettant de soi-disant justifier toutes les barbaries. Les populations civiles constituent dorénavant les premières victimes et, au-delà, les cibles privilégiées du nettoyage ethnique, et de la discrimination ethnique, culturelle et religieuse, des mutilations, des viols, de l’esclavage, et des violations du droit humanitaire. Les massacres et génocides ont, fort justement, conduit à une révolte de la conscience humaine qui a abouti à l’institution du Tribunal pénal international (pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie) et de la Cour pénale internationale dont l’avènement, le 1er juillet prochain, est un événement majeur pour une justice universelle, et le signe d’une nouvelle solidarité contre l’impunité. Pour imposer la paix, encore faut-il prévenir la guerre. Ceci passe par un État de droit respectueux des droits de l’homme et de la volonté populaire démocratiquement exprimée. Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Recevoir un tel Prix de la paix, étroitement lié à l’Afrique, m’a incitée à réfléchir. Je suis consciente que nous sommes parvenus aujourd’hui à une étape cruciale de la prévention des conflits et de la défense des droits de l’homme dans les pays en développement, et en Afrique en particulier. Malgré la persistance évidente de conflits et les problèmes terribles auxquels sont confrontés les États qui en sortent, on observe des signes de changement. Enfin, on reconnaît le rôle important que jouent les femmes dans la recherche et la consolidation de la paix. Dans sa Résolution 1325 portant sur les femmes, la paix et la sécurité, adoptée en octobre 2000, le Conseil de sécurité des Nations Unies a demandé aux États « de faire en sorte que les femmes soient davantage représentées à tous les niveaux de prise de décisions dans les [...] mécanismes pour la prévention, la gestion et le règlement des différends ». D’ailleurs, une étude, actuellement préparée par le Secrétaire général, à la demande du Conseil de sécurité, met en lumière le rôle décisif que jouent les femmes engagées dans un processus de négociation et de consolidation de la paix, ainsi que la reconstruction du pays. En Afrique, par exemple, on peut souligner le rôle joué par le Réseau des femmes de l’Union du fleuve Mano pour la paix, au sein duquel des femmes du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée unissent leurs efforts pour inciter les dirigeants de ces trois pays à entamer des discussions. Au Rwanda, le Comité consultatif des femmes participe aux efforts de réconciliation – il se compose de 95 organismes, dont 60 % des membres sont des veuves de victimes du génocide, tandis que les autres sont mariées à des meurtriers présumés encore détenus en prison. En ce qui concerne l’Afghanistan, vous vous souviendrez que l’Accord de Bonn comportait une disposition prévoyant explicitement la participation de femmes à la direction politique et aux efforts de consolidation de la paix et de reconstruction du pays. La présence de femmes ministres au sein de l’Autorité intérimaire, et de femmes déléguées à la Loya Jirga d’urgence a déjà changé beaucoup de choses. J’ai été très émue de célébrer cette année la Journée internationale de la femme à Kaboul, et de pouvoir observer sur place l’engagement, le courage, et l’ingéniosité des femmes afghanes. Une autre avancée significative a été la décision des dirigeants africains d’ériger en priorité du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), la résolution des conflits, la bonne gouvernance, la démocratie et les droits de l’homme. Étayée par une analyse lucide, l’initiative appartient désormais aux pays africains qui doivent accorder la priorité au renforcement de l’administration, de la justice, de l’État de droit, de la lutte contre la corruption, et du respect des normes internationales en matière de droits de l’homme. Enfin, les pays africains se sont engagés à mettre en place des mécanismes paritaires de contrôle et de suivi de ces questions. Priorité a, certes, été donnée à ce plan d’action décisif, mais est-il réalisable dans la pratique ? C’est une question dont j’ai débattu la semaine dernière au Cameroun, lors de l’inauguration d’un centre sous-régional pour les droits de l’homme et la démocratie dans la région de l’Afrique centrale. Lorsque l’on écoute le Secrétaire général de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) et les ministres de pays d’Afrique centrale, il est évident que la volonté politique est présente, mais que les ressources font défaut. Les dirigeants africains doivent, non seulement, supporter le fardeau de la dette et lutter contre le VIH/sida, mais aussi faire face aux problèmes de sécurité alimentaire, d’éducation, de santé et de développement économique. On imagine alors difficilement comment des ressources suffisantes peuvent être allouées aux questions de gouvernance et à la formation des responsables de l’application des lois, si la communauté internationale ne décide pas d’accorder une priorité spéciale à ce plan d’action, et de concevoir l’équivalent d’un nouveau plan Marshall pour l’appuyer et le mettre en œuvre. René Cassin et les autres auteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui ont vu leur travail porter ses fruits ici même à Paris le 10 décembre 1948, étaient des visionnaires. Ils avaient compris toute l’importance de mettre en place un cadre international de normes et de règles qui seraient universelles et indivisibles. Ce cadre est désormais en place, de même que les mécanismes qui permettent de suivre les progrès accomplis. Aujourd’hui, l’accent doit être mis sur l’établissement, au niveau national, de systèmes de protection garantissant le respect des droits de l’homme dans le cadre d’un vaste programme international et d’un mécanisme de suivi et de contrôle renforcé. Ce programme pourrait apporter un soutien financier et technique aux volets du NEPAD concernant la bonne gouvernance et la résolution des conflits. Nous avons besoin, dès lors, de dirigeants ayant une nouvelle vision de l’avenir, aptes à comprendre la notion de solidarité internationale qui doit sous-tendre les efforts du NEPAD pour qu’il devienne un véritable partenariat. Une telle vision aurait, j’en suis convaincue, des retombées positives d’une portée extraordinaire pour le développement durable en Afrique. Excellences, L’Afrique porte en elle les bourgeons de l’avenir, par la volonté de s’unir au-delà des frontières et par la reconnaissance d’une réalité : il n’y a guère de progrès possible, ni de sécurité collective, sans responsabilité solidaire et protection commune des droits de l’homme et de la démocratie. En misant sur la richesse humaine, en affirmant sa volonté de voir dans l’être humain la solution aux maux qui l’assaillent, l’Afrique ne renoue-t-elle pas avec ses traditions qui font de l’homme le remède de l’homme ? N’a-t-elle pas indiqué à l’humanité que l’avenir de tous ses enfants sera solidaire et mutuellement enrichissant, dans la mesure où un vrai esprit de solidarité et d’association existera sur le plan international ? Je vous remercie de votre attention. |
|
|
|
|