|
STEPHEN
HILL
Pourquoi les travaux de réhabilitation prennent
tant de temps
|
Neuf
mois après qu'un tsunami d'une puissance équivalant
à 1 000 fois celle de la bombe d'Hiroshima a
dévasté la région de l'océan
Indien, les travaux de réhabilitation commencent
à peine à produire des effets visibles
dans la province indonésienne d'Aceh6, la plus
durement atteinte par le cataclysme. Pourquoi cette
réhabilitation prend-elle si longtemps? Et quelles
leçons en a-t-on tiré sur la façon
de réagir après une telle catastrophe
à l'avenir ?
Stephen Hill est Directeur du bureau régional
de l'UNESCO pour la science, à Djakarta. Il a
dû, en plusieurs occasions, assumer parallèlement
le rôle de coordonnateur résidant des Nations
unies et de coordonnateur des secours humanitaires à
Aceh. Il évoque ici ses expériences et
répond aux critiques.
|
 |
Ces
derniers mois, les Nations unies ont été en
butte aux critiques pour n'avoir apparemment pas apporté
une réponse efficace à la tragédie du
tsunami. La critique est-elle justifiée ?
Pas vraiment. En fait, les Nations unies, dans leur ensemble,
ont fait du bon travail. En accord avec le gouvernement indonésien
et les forces armées étrangères, les
secours humanitaires d'urgence, notamment sous forme de programmes
alimentaires et médicaux, ont été acheminés
de façon très efficace, même si certaines
communautés n'ont été que difficilement
accessibles. N'oubliez pas que les infrastructures ont été
anéanties tout au long du littoral : 400 ponts atteints
(dont 120 entièrement détruits) et 1 900 km
de routes locales endommagées. Il n'existait pas de
ports où accoster et, parmi les communautés
concernées, bon nombre se trouvaient dans une zone
déclarée interdite en raison du conflit qui
oppose les combattants rebelles du GAM pour l'indépendance
(mouvement " Aceh libre ") aux forces armées
indonésiennes7. La situation était très
tendue. Or, même s'il a fallu quelques jours pour atteindre
certaines communautés reculées, personne n'est
mort de faim et il n'y a pas eu de graves poussées
de maladie.
Actuellement, les critiques des Nations unies et des autres
agences portent sur la lenteur apparente de la reconstruction,
notamment pour le logement. La situation sur le terrain permet
de mieux comprendre les causes du retard.
Il faut également se représenter l'ampleur du
désastre. Le tsunami n'a pas été simplement
une grande vague : près d'un tiers de milliard de km3
de l'eau de l'océan a été déplacé
par le tremblement de terre du 26 décembre, qui a envahi
la terre à la vitesse d'un avion à réaction,
avec une puissance équivalant à celle de 1 000
bombes d'Hiroshima.
L'impact ne se limite pas à la destruction physique.
Les survivants ont également souffert de graves traumatismes,
car ils ont presque tous perdu soit des proches soit de nombreux
membres de leur famille élargie. Chez les femmes, la
mortalité a été le triple de celle des
hommes : le tsunami a frappé de bonne heure le dimanche
matin, alors que beaucoup de femmes se trouvaient sur les
plages avec leurs enfants et que les hommes étaient
nombreux en mer, à la pêche. Près de 40
000 enfants sont morts, le nombre de décès parmi
les fonctionnaires et les professeurs d'université,
qui habitaient en général les quartiers aisés
du bord de l'océan, est bien plus élevé
proportionnellement, ce qui a sérieusement grevé
les moyens du rétablissement ; les médias et
les systèmes de communication ont été
détruits
le tissu social s'est déchiré
!
En même temps explosaient dans le monde les manifestations
de sympathie, de générosité et de désir
de s'impliquer. Si la générosité de l'ensemble
des donateurs privés a été très
importante, les ONG et les volontaires n'ont pas toujours
été d'un très grand secours dans leurs
entreprises. Quelque 164 ONG se sont présentées
à Aceh, dont certaines ont une très grande expérience
des secours d'urgence, comme Oxfam, World Vision, Care International
et la Croix rouge internationale. Elles ont vite assumé
le rôle d'agents de la mise en uvre des programmes
des Nations unies en livrant de la nourriture, des tentes
etc. D'autres se marchaient littéralement sur les pieds,
par manque de coordination. En tant qu'agence internationale,
les Nations unies ne sont pas statutairement mandatées
pour coordonner les ONG. C'est une mission qui ressortit du
gouvernement, qui était encore ébranlé
par le choc et l'ampleur de la réaction à fournir.
Les volontaires, il fut bien le dire, n'avaient souvent pas
les compétences linguistiques ou le savoir-faire appropriés.
Ils se présentaient devant les tentes servant de locaux
de fortune au personnel des Nations unies en exigeant d'être
utilisés, alors qu'ils gênaient plutôt
en puisant dans les maigres ressources en aliments et en logement.
Ou bien les compétences qu'ils offraient demandaient
une infrastructure qui faisait défaut. Par exemple,
une équipe de quatre neurochirurgiens hautement spécialisés
s'est présentée, mais pour pouvoir opérer
il leur aurait fallu s'appuyer sur une équipe de chirurgiens
ayant d'autres spécialités, sur des services
hospitaliers bien implantés, des infirmières
etc.. dans un environnement où les chirurgiens sauvaient
les patients de la mort dans des tentes militaires. Ou bien
encore une ONG débarquait pour exécuter un projet
qu'elle avait conçu à l'avance, avec un groupe
d'habitants choisis par contacts personnels et non sur l'avis
des autorités. Elle se mettait alors à distribuer
des bateaux de pêche et des filets adaptés à
des milieux côtiers et des pratiques de pêche
étrangers au pays, ou à construire des maisons
dans des zones que les autorités avaient déclarées
dangereuses pour l'habitat futur. Le gouvernement a maintenant
pris des dispositions pour orienter et articuler les ONG,
qui sont autorisées à poursuivre leurs activités,
mais cela a pris plusieurs mois.
Les Nations unies - et le gouvernement - ont donc commencé
la réhabilitation au milieu d'une population gravement
traumatisée et sur fond d'une effroyable confusion
créée par l'afflux des volontaires et des dons.
Ce qui a fait défaut, c'était une agence gouvernementale
nouvelle basée à Aceh et disposant d'un pouvoir
discrétionnaire pour coordonner et canaliser la riposte.
L'Agence de réhabilitation et de reconstruction (BRR)
a été officiellement créée en
avril mais il a fallu encore deux mois avant qu'elle soit
en mesure d'assumer pleinement ses fonctions dans les opérations
de reconstruction.
Les Nations unies assistent le gouvernement en facilitant
les travaux axés sur les objectifs fixés par
ce dernier et en l'aidant à renforcer ses capacités
de prise de décisions. Le BRR canalise actuellement
les ressources en priorité vers le programme des activités
de reconstruction physique, à hauteur de 70 % du milliard
de dollars que représente la somme des projets approuvés
au début d'août. Dès lors que les Nations
unies y apportent leur concours, nous pouvons espérer
voir la courbe des travaux de reconstruction marquer une assez
franche remontée.
Mais les effets secondaires du traumatisme auront été
bien plus graves. Presque tous les titres de propriété
des terres ont été balayés par les eaux
ou au moins endommagés. Dans les circonstances d'une
destruction totale et de la mort d'un si grand nombre de propriétaires
légitimes, il était très difficile de
décider qui possédait la terre, notamment lorsque
seuls subsistaient des parents éloignés venant
d'un village de la montagne lointaine vers les localités
côtières.
La seule manière d'établir la légitimité
de la propriété consiste à organiser
des consultations au niveau de la communauté, sous
la conduite des responsables du gouvernement local, dont un
grand nombre sont morts. Cependant, comme me l'a confié
le chef de l'une des agences des Nations unies travaillant
à la reconstruction du logement, " Si nous ne
consacrons pas le temps voulu pour arriver à un accord
et une acceptation unanime des décisions sur la propriété
des terres, d'ici un an ou deux de sérieux problèmes
déchireront de nouveau le tissu communautaire. Il faut
que l'on prenne son temps ". Cela concerne surtout le
cas de survivants qui doivent abandonner leurs terres dévastées
par le tsunami, devenues trop salées ou déclarées
inconstructibles par le gouvernement dans la perspective d'un
nouveau tsunami.
Y a-t-il des ratés dans le processus de rétablissement
?
La majeure partie des efforts est consacrée à
la reconstruction de l'infrastructure physique, une autre
partie au rétablissement des moyens d'existence et
des emplois. On accorde insuffisamment d'importance à
la reconquête de la culture humaine, de la communication
et de l'infrastructure sociale, pourtant indispensables pour
générer une dynamique collective capable de
prendre en main par elle-même la reconstruction. Par
exemple, 1 % seulement des projets approuvés au début
du mois d'août était consacré aux questions
sociales : recours juridique en faveur des femmes et des personnes
déplacées, soins traumatologiques etc. Il n'y
avait pratiquement rien pour reconquérir ce qui faisait
la force de la culture des habitants d'Aceh. Ces populations
possèdent une culture très forte et spécifique,
le sentiment de leur identité en tant que communauté
islamique, des racines qui remontent au 9ème siècle.
Mais lorsque le cur est brisé et que de nombreux
porte-parole traditionnels ont désormais disparu, cette
force latente est menacée d'érosion. Or, l'UNESCO
l'a prouvé, grâce à un projet couronné
de succès, qui utilisait les manifestations culturelles
et la communauté comme outils thérapeutiques
pour des enfants traumatisés : cette force de la communauté
est extrêmement puissante.
Les donateurs doivent, par ailleurs, savoir reconnaître
les signes physiques qui dénotent les résultats
concrets de leurs efforts. Nous autres, à l'UNESCO,
avons bien plus de mal à obtenir des fonds pour les
projets que nous mettons actuellement en uvre sur des
thèmes " moins durs ", comme la remise en
état du système des médias et des communications,
la reconstruction à long terme du système d'enseignement
supérieur de la province - qui a perdu un très
grand nombre de ses professeurs expérimentés
-, l'attention portée à une jeunesse déscolarisée,
qui est " passée entre les mailles du filet "
du système formel tout en restant encore incapable
d'intégrer les écoles reconstruites - , le renforcement
et le soutien de la culture profonde de la société,
avant que ses vestiges ne terminent sur le marché de
la nécessité économique du moment.
Dans la fièvre de l'action, il semble que l'on ait
perdu de vue les connaissances scientifiques et techniques
(la S&T) qui sont indispensables pour que la reconstruction
soit viable. Un exemple : après avoir engagé
des fonds dans des domaines où elles possédaient
des compétences techniques, plusieurs grandes ONG ont
glissé vers des domaines où elles manquaient
de compétences. Planter des mangroves le long de la
côte pour atténuer la puissance de nouveaux tsunamis
est devenu une mode alors que l'on a encore peu d'expérience
sur la façon de s'y prendre. Des agences relativement
aisées se sont ainsi lancées dans des campagnes
de replantation de mangroves. Or, ne disposant pas d'experts,
elles opéraient en payant des communautés locales
pour le faire, des personnes sans aucune expérience
ou connaissances techniques, qui n'étaient pas supervisées
par des experts. Cela a souvent abouti à des échecs,
parfois parce qu'il n'y avait jamais eu de mangroves dans
ces localités ou que celles-ci n'arrivaient pas à
s'y acclimater.
En a-t-on tiré des leçons sur la façon
de réagir après une telle catastrophe à
l'avenir ? Vous citez par exemple le peu d'attention accordée
au savoir et aux techniques scientifiques.
La première leçon, qui est sans doute aussi
la plus importante, c'est que dans une situation d'urgence
aussi complexe que celle d'Aceh, l'aide ne permet pas toujours
de traduire les bonnes intentions de personnes généreuses
et dévouées en termes de réponses aux
besoins spécifiques sur le terrain. Et gérer
l'afflux de bonne volonté peut tourner au cauchemar.
L'essentiel est d'être en prise directe avec la réalité
des besoins locaux.
La deuxième leçon, c'est qu'il nous faut comprendre
la réhabilitation comme une entreprise cohérente
de rétablissement physique et humain, et maintenir
la liaison entre ces deux aspects. Reconstruire les médias
et les communications et renforcer les bases de la S&T
sur lesquelles les communautés s'appuient pour prendre
leurs décisions, ce n'est pas une tâche à
remettre à plus tard. C'est pourquoi l'UNESCO n'a pas
perdu de temps pour reconstruire la station de radio de Nikoya
à Banda Aceh, par exemple. La culture non plus n'est
pas un luxe.
La troisième leçon, c'est que la science et
les capacités scientifiques de la communauté
concernée ne sont pas, elles non plus, un luxe lointain
dont il faudra se soucier un jour, mais une nécessité
immédiate. La catastrophe d'Aceh a prouvé qu'il
nous faut tout de suite procéder à des évaluations
scientifiques des dommages subis en profondeur aussi bien
qu'en surface avant que les signaux ne disparaissent, si à
l'avenir l'on veut être mieux préparés.
L'UNESCO a effectué une série d'études
de ce genre et soutenu celles des scientifiques du gouvernement,
qui permettront d'obtenir une évaluation d'ensemble
des dommages subis par l'environnement.
Nous avions besoin du soutien immédiat des scientifiques
pour rechercher, avec les communautés et le gouvernement,
les meilleurs décisions quant à savoir où
les gens devraient vivre, étant donné la salinisation
de leurs terres et les dangers potentiels de l'océan.
Il nous fallait donner une formation scientifique aux communautés
pour qu'elles plantent des mangroves ou mettent en place d'autres
obstacles biologiques ou physiques afin de réduire
les effets éventuels d'un nouvel épisode de
tsunamis. L'UNESCO a elle-même élaboré
un projet pilote à Aceh au niveau de la communauté
en ciblant les habitats propices à la propagation des
mangroves, prévoyant d'apporter aux communautés
qui les planteraient un soutien technique par une expertise
sur place ; ces précautions ayant été
respectées, la plantation a connu le succès.
En raison du décès de nombreux employés
et environnementalistes des parcs naturels, il nous a fallu
former leurs remplaçants à la protection des
forêts existantes et du littoral contre tout empiètement
par une exploitation, légale ou illégale. L'UNESCO,
qui a uvré en ce sens avec le ministère
des Forêts, recherche des fonds pour renforcer les moyens
dont le gouvernement dispose dans le parc du Patrimoine mondial
de Leusser.
Il nous fallait reconstruire les moyens scientifiques des
principaux établissements d'enseignement supérieur,
car ce sont eux qui devront mettre leurs compétences
au service du programme de redressement.
Enfin, " l'état d'alerte préventive "
pour réagir face à des catastrophes éventuelles
requiert une expertise en S&T à la fois pour la
création de matériel pédagogique et pour
les mesures par lesquelles les communautés se protègent
et s'adaptent. L'UNESCO a assumé le rôle de chef
de file quant à la conception de ces moyens d'alerte
préventive en Indonésie.
L'expérience acquise à l'UNESCO par la réflexion
sur les moyens de réagir aux catastrophes, dans des
domaines très variés, a donné lieu à
une quatrième leçon : la difficulté de
faire face à un tel désastre - comme la tragédie
de l'ouragan Katrina qui a frappé les Etats-Unis fin
août - illustre la nécessité de renforcer
l'état d'alerte préventive dans l'ensemble d'un
pays et non pas simplement là où la tragédie
s'est produite, en fournissant au gouvernement et à
la communauté les moyens de réagir aux catastrophes
naturelles. Les connaissances en S&T sont au cur
de ce plus vaste objectif. L'UNESCO se trouve aujourd'hui
bien placée pour prendre la tête d'un mouvement
vers une meilleure " alerte scientifique préventive".
Car les experts pensent que ce n'est pas fini.
Au large de la côte de Sumatra, l'île de Simeulue
s'est soulevée et celle de Nias a basculé sous
l'effet des mouvements de la terre, qui cherche encore son
équilibre, et du déplacement des grands séismes
vers le sud du littoral d'Aceh. La croûte terrestre
est très instable. Ce n'est pas de bonne augure.
Interview de Susan Schneegans
6. Sur les quelque 227 000 morts dûs
à la catastrophe, 126 000 habitaient Aceh. Quelque
93 000 sont toujours portés disparus. Un demi million
d'habitants de la province ont été déplacés
à la suite du désastre, qui a détruit
127 000 habitations
7. L'Accord de paix d'Aceh a été signé
par le gouvernement indonésien et le GAM le 15 août
à Helsinki (Finlande)
|