SUISSE Discours présenté dans le FORUM III par Charles Kleiber
Le savoir a été longtemps un don de Dieu. Il servait à interroger les écritures et le ciel où se jouait le destin de l'homme. Il permettait d'observer la nature et de tenter de la comprendre. Il offrait la possibilité de questionner l'histoire et la société grâce à la protection qu'offrait l'Université. C'est dans ces multiples interrogations que s'est progressivement constituée la démarche scientifique. L'unité du savoir était préservée, la sagesse collective évoluait en même temps que la capacité de maîtriser la nature. Depuis quelques années, un changement radical dont nous sommes les témoins et les acteurs se produit sous nos yeux. Les connaissances nouvelles développées par les sciences et les technologies deviennent le premier facteur de production, avant le capital et le travail. La capacité concurrentielle d'entreprises de plus en plus nombreuses, l'emploi et les nouveaux métiers en dépendent. Ce qui était don de Dieu, bien commun, instrument d'interrogation du mystère des choses est désormais une source de profits pour les entreprises, une condition de prospérité pour les Etats, un instrument de compétition, d'indépendance, de pouvoir pour les deux. Ce qui était patrimoine commun risque de devenir capital privé. Peu à peu tous, entreprises et Etats, tous ceux qui le peuvent, tentent d'investir davantage dans les sciences et les techniques. Entraîné dans cette dynamique, stimulé par les nouvelles technologies de l'information et de la communication, le savoir se développe, le stock mondial de connaissances s'accroît. Désormais aucun pays, aussi grand et puissant soit-il, ne peut être autosuffisant; il n'est plus possible d'être présent dans tous les champs du savoir et d'occuper partout les premières places. L'interdépendance scientifique est un fait, la coopération une exigence commune. Mais l'unité du savoir est rompue. Les connaissances explicites, brevetables, échangeables sur le marché du savoir se développent plus vite que les autres, les connaissances non immédiatement utiles, les connaissances implicites, non codifiables qui se constituent et se concentrent dans les savoirs traditionnels et dans les savoirs-faires sont menacées. De nouvelles questions apparaissent : comment produire simultanément de la valeur marchande et du sens ? Comment partager ces ressources essentielles que sont devenues les connaissances nouvelles? Comment résister au "prêt à penser" que le système scientifico-médiatique produit naturellement ? Comment transformer la connaissance en sagesse ? Ces questions nous concernent tous. Car les questions intérieures deviennent progressivement des questions internationales, les problèmes des autres sont de plus en plus nos problèmes. Ce qui menace ailleurs la pollution, la désertification, les changements climatiques, la guerre nous menace d'une manière ou d'une autre chez nous. Et nos espoirs ne peuvent se réaliser que s'ils font aussi rêver le monde. Telle est la conséquence de notre interdépendance. Dans ce contexte, que peut la Suisse ? Que peut un petit pays, scientifiquement et technologiquement avancé, détenteur d'une vieille tradition de recherche ? Quelles contributions mon pays peut-il apporter à l'élaboration d'un nouveau contrat social entre science et société au niveau planétaire ? Il s'agit, par des actes concrets, de contribuer au lancement d'un processus qui permette de réconcilier progressivement la science, la société, l'économie et la politique à travers des objectifs partagés. Les travaux de cette conférence ont mis en évidence des chemins prometteurs. Permettez-moi de présenter quelques orientations particulières développées en Suisse.
Ces différentes actions parmi d'autres doivent montrer que l'innovation scientifique, culturelle et sociale vont ensemble et ne peuvent être contenues dans les limites nationales. La convergence de ces formes d'innovation peut seule créer de la stabilité, de la créativité sociale et favoriser l'acceptance de la science. C'est cette démonstration, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, que nous aimerions faire avec vous.
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