Retour page d'accueil UNESCO Conférence mondiale sur les sciences

 

Le rôle de la science et de la technologie
dans la société et la gouvernance

Vers un nouveau contrat entre la science et la société
Kananaskis Village, Alberta (Canada)  1–3 novembre 1998

Rencontre nord-américaine
en prévision de la Conférence mondiale sur la science

Sommaire du Rapport

Sommaire
Introduction
La science en transition
Communications et éducation
Questions Nord-Sud
Économie et développement durable
Politique scientifique et éthique
Questions à intégrer – Science et société
Contacts

Introduction                    Back to top

Des représentants du Mexique, des États-Unis et du Canada se sont réunis en Alberta, Canada, pour examiner l’incidence des progrès scientifiques sur la société et son administration. En prévision de la Conférence mondiale sur la science de 1999, le groupe s’est penché sur de nombreux aspects des liens entre la science et la société – points forts et faibles, avantages, écueils et possibles orientations futures. Le rapport intégral et les annexes résument les réflexions du groupe et il est également soumis à la Conférence mondiale sur la science.

De brefs exposés sur quatre sujets retenus – agriculture et production alimentaire, médecine et sciences de la santé, changement planétaire et questions énergétiques – ont donné une assise concrète à la discussion. Intentionnellement, de nombreux points soulevés touchaient à plusieurs de ces sujets introductifs. Dans le rapport, les discussions qu’ils ont suscitées sont regroupées sous six grands thèmes  :

  • La science en transition ;
  • Communications et éducation ;
  • Questions Nord–Sud ;
  • Économie et développement durable ;
  • Politique scientifique et éthique ; et
  • Questions à intégrer – Science et société.

La réunion n’avait pas pour but de définir une position nord-américaine officielle ; les participants étaient plutôt invités, en qualité de scientifiques professionnels, à exposer leurs perspectives personnelles sur le rôle en évolution de la science dans la société et la gestion des affaires publiques. Plusieurs observations générales et conclusions se dégagent de ces échanges francs et pénétrants et ne sont pas sans rapport avec l’idée et l’ordre du jour de la Conférence mondiale sur la science. Elles sont assorties de propositions d’action recommandées par des participants individuels.

La science en transition                         Back to top

Par le passé, nos méthodes et établissements scientifiques ont valorisé l’étude des processus naturels individuels plutôt que des systèmes, l’analyse plutôt que la synthèse et la compréhension de la nature plutôt que la prévision de son comportement. Et dans de nombreux cas, la science a focalisé son attention sur des problèmes à court terme et de petite échelle, souvent selon un mode monodisciplinaire, plutôt que sur des problèmes à plus long terme et de plus grande échelle. Ces approches et perspectives nous ont certes permis d’édifier un imposant corps de connaissances et de mettre au point une vaste panoplie de technologies utiles, surtout au XXe siècle, mais un grand nombre des problèmes auxquels l’humanité est confrontée aujourd'hui ne trouveront de solution qu’avec une approche plus holistique de la science. Il faut faire plus d’efforts pour comprendre les systèmes naturels selon des échelles de temps et d’espace multiples.

Les découvertes scientifiques doivent aussi être appliquées à l’échelle qui convient. L’incidence des interventions technologiques sur les individus, les collectivités et l’environnement doit aussi être examinée de près. À cette fin, la science doit devenir plus multidisciplinaire et ses praticiens doivent continuer de promouvoir la collaboration et l’intégration entre les sciences sociales et naturelles. Une approche holistique exige aussi de la science qu’elle accepte les contributions des humanités (comme l’histoire et la philosophie), des systèmes de connaissance locaux, de la sagesse autochtone et d’une grande diversité de valeurs culturelles.

La science a de plus en plus d’influence sur la vie des gens. Les avantages que l’humanité en a récemment tirés sont sans précédent dans l’histoire de l’espèce humaine, mais dans certains cas les impacts ont été nuisibles ou leurs répercussions à long terme suscitent de graves préoccupations. Un fort courant de méfiance à l’égard de la science et de crainte de la technologie existe dans le public aujourd'hui. Il s’alimente en partie au fait que certains individus et certaines collectivités croient qu’ils seront ceux qui auront à subir les conséquences néfastes indirectes des innovations techniques qui ont été introduites au profit seulement d’une minorité privilégiée. Le pouvoir de la science de changer les choses impose aux scientifiques l’obligation de faire preuve de beaucoup de prudence dans leurs actions et leurs paroles. Les scientifiques devraient réfléchir aux conséquences sociales des applications technologiques de leur travail et expliquer au public et aux décideurs la part d’incertitude ou d’inachèvement scientifique que leurs découvertes comportent. Mais, parallèlement, ils ne devraient pas hésiter à exploiter à fond la capacité prévisionnelle de la science, avec toutes les réserves qui s’imposent, pour aider les gens à s’adapter au changement de l’environnement, en particulier en cas de menaces directes telles que les catastrophes naturelles ou les pénuries d’eau.

La tendance à la privatisation manifeste dans de nombreux pays a des effets sur l’objet et la pratique de la science. Dans certains cas, cela peut avoir pour résultat d’accroître la capacité de recherche et les connaissances dans certains domaines, mais nombreux sont ceux qui craignent que cette tendance soit en train de miner la science dans le secteur privé, surtout au niveau de la recherche fondamentale et à celui des efforts déployés pour résoudre les problèmes qui ont une importance sociale mais qui sont sans intérêt pour les entreprises commerciales. La protection par brevet de la propriété intellectuelle privée, par exemple, complique la tâche de la recherche publique. On s’inquiète aussi des implications sociales de la propriété et du contrôle privés de la technologie, et de ses effets sur les connaissances scientifiques du public en général ainsi que sur les options laissées au choix du public.

Une autre tendance majeure façonne la science, à savoir la mondialisation. La fin de la guerre froide, le besoin croissant de technologie dans les économies émergentes, la reconnaissance à l’échelle mondiale de l’interconnectivité des systèmes biophysiques de la planète et l’amélioration des communications, en particulier à l’aide d’Internet – tous ces facteurs favorisent au maximum la collaboration scientifique transfrontière et l’échange d’information entre les chercheurs individuels, les établissements et les gouvernements. Une bonne part de cette expansion, cependant, ne se produit que dans une poignée de pays scientifiquement avancés. Pour que la science devienne vraiment mondiale, de nouveaux efforts doivent être déployés afin que tous les pays, riches et pauvres, et un large éventail de cultures du monde participent à la recherche fondée sur la collaboration et aux transferts technologiques. Cela est particulièrement important dans des domaines comme celui du changement climatique mondial qui se répercutera, tôt ou tard, sur tous les êtres humains. Avec des politiques judicieuses en vigueur, les travaux scientifiques conjoints dans l’Arctique, par exemple, pourraient servir de modèle pour d’autres types de collaboration mondiale.

Un des défis majeurs que la science mondiale doit relever, c’est de trouver des arrangements institutionnels favorisant la réussite. La prolifération des réseaux et des programmes internationaux, la fameuse " jungle des acronymes ", traduit une approche plutôt concrète, imputable en partie à l’étroitesse des objectifs des établissements scientifiques établis et aussi à l’absence de soutien stratégique intégré des gouvernements nationaux dans des domaines comme celui de transformation du globe. Ce qu’il faut, c’est établir des partenariats réellement internationaux grâce auxquels les scientifiques de divers pays et disciplines peuvent soutenir pleinement les buts de chacun et partager les ressources et les fonctions de gestion de façon mutuellement avantageuse.

Recommandations                          Back to top

Les scientifiques et les établissements scientifiques devraient  :

  • favoriser les approches multidisciplinaires de la recherche, encourager la collaboration entre les sciences sociales et naturelles, et tirer des enseignements des humanités, des systèmes de connaissance locaux et de la sagesse autochtone ;

  • encourager une approche holistique de la solution des problèmes qui prenne en compte un éventail réaliste de situations et d’incidences socio-économiques, ainsi que d’échelles temporelles et spatiales multiples, au besoin ;

  • expliquer soigneusement au public les implications et les limites inhérentes aux conclusions de leurs recherches ;

  • exploiter à fond le pouvoir prévisionnel de la science afin de répondre aux besoins sociaux, tout en étant candidement conscient des limites des prévisions scientifiques ;

  • promouvoir l’inclusion de scientifiques de pays pauvres en ressources dans des projets de coopération internationaux et maximiser leur accès à l’information et à la technologie ;

  • encourager la création de mécanismes de coordination de la science aux plus hauts échelons des Nations Unies, avec la pleine participation des gouvernements de tous les pays, en vue de promouvoir des réponses mondiales aux problèmes mondiaux.

Communications et éducation                         Back to top

Au sein du public, on décèle une certaine méfiance, voire crainte, de la science et de la technologie. Cela signale une importante lacune des communications entre les scientifiques et la société. Un grand nombre de raisons justifieraient ces attitudes  : ignorance ou incompréhension de la science par le public, couverture médiatique inexacte ou partiale, répartition inégale des coûts et avantages de la science entre différents sous-groupes de la société, absence de contrôle public sur les applications de la S et T, et incapacité de certains scientifiques de communiquer leurs idées dans un langage clair. Le problème de l’élimination des déchets nucléaires est un exemple qui montre que l’écart entre les découvertes scientifiques (qui, dans ce cas, donnent à penser qu’il existe des techniques d’élimination sans risques qui ne posent pas de risques plus élevés que les autres activités industrielles acceptées par la société) et l’opinion et le comportement du public (opposition permanente à l’utilisation de ces technologies) peut parfois sembler insurmontable, c’est-à-dire que sa solution ne dépend pas uniquement d’une amélioration des communications ou de recherches techniques plus poussées.

Une bonne communication scientifique par l’entremise des médias de masse est particulièrement importante dans les cas d’incidences directes sur la vie des gens – par exemple, avant, pendant et après des catastrophes naturelles telles que des orages, des éruptions volcaniques et tremblements de terre, ainsi que dans le domaine général de la transformation du globe. En communiquant leurs idées, les scientifiques devraient établir clairement les limites de leurs prévisions et autres déclarations. Mais ils ne doivent pas hésiter à faire des déclarations publiques simplement du fait que leurs messages vont à l’encontre des vœux et des attentes du public ; en fait, ils devraient s’attendre à susciter des réactions négatives dans ces cas-là et expliquer alors soigneusement le fondement de leurs conclusions ou opinions scientifiques.

Mise à part la communication à l’aide des médias de masse qui est largement unidirectionnelle, la communication au sens d’un dialogue permanent entre les scientifiques, le public et les décideurs est importante aussi. Elle peut revêtir deux formes  : des consultations sur des questions d’intérêt public et comités d’examen, salons scientifiques, portes ouvertes, et services d’information du public fournis par les universités, les instituts de recherche et les entreprises privées. À mesure que les exigences de transparence et de reddition de comptes s’imposent en science, la communication de ce type – ainsi que la participation du public à la prise de décisions sur les applications de la S et T – devient impérative. Malheureusement, on manque de ressources pour établir un tel dialogue, non seulement dans les établissements scientifiques, mais aussi dans les groupes de la société qui ont des enjeux dans l’évolution scientifique et qui ont donc quelque chose à gagner d’un tel contact avec les scientifiques. La privatisation croissante de l’activité scientifique ne favorise guère la communication ouverte des conclusions et incertitudes scientifiques.

L’éducation scientifique, en particulier la formation à des approches de la recherche multidisciplinaire et en équipe, a aussi besoin d’être renforcée. Un grand nombre de programmes d’éducation scientifique focalisent encore sur les devoirs d’étudiants individuels et sur une évaluation individuelle, alors que la tendance dans les secteurs public et privé va dans le sens du travail en équipe, et que les besoins des sociétés sont de plus en plus satisfaits par les actions concertées de nombreux domaines de recherche. La science, pour susciter réellement l’intérêt des jeunes, doit également être démystifiée par les éducateurs, c’est-à-dire présentée de manière attrayante et stimulante, l’abstraction de la théorie étant étroitement liée à la vie de tous les jours.

Par ailleurs, les étudiants doivent participer plus étroitement à la discussion publique de la science et de ses applications. Non seulement sont-ils ceux qui seront les plus touchés par l’orientation actuelle de la science, mais ce sont également eux qui seront les scientifiques et les décideurs de demain.

Recommandations                             Back to top

  • Pour améliorer la qualité du journalisme scientifique, les médias de masse devraient embaucher un plus grand nombre de journalistes ayant une formation scientifique. Parallèlement, les médias de masse et des éducateurs spécialisés devraient être mis à contribution pour inculquer aux scientifiques et à leurs porte-parole les rudiments de la communication avec le public afin de les sensibiliser aux attentes et aux paramètres fonctionnels des médias de masse.

  • Il faudrait promouvoir l’idée de centres d’échange d’information scientifique – services qui aideraient les journalistes à interpréter les données scientifiques, à déchiffrer le langage technique et à distinguer les résultats scientifiquement crédibles de ceux qui ne le sont pas. Les commissions nationales de l’UNESCO devraient aussi songer à mettre sur pied des services d’information scientifique afin d’améliorer la qualité et la quantité des reportages scientifiques dans les médias et de veiller à ce que des points de vue différents soient présentés.

  • Les partenariats communautaires pour la science – par exemple entre des instituts de recherche privés, des entreprises privées, les médias et les gouvernements – sont un moyen efficace et pratique de partager les coûts associés à la communication des résultats de la science au public. Il faudrait les encourager.

  • Les autorités du monde de l'enseignement devraient encourager la formation en équipe et les approches multidisciplinaires de l’éducation scientifique. Elles devraient aussi chercher à démystifier la science pour qu’une plus grande proportion des étudiants s’y intéresse. Les expériences de recherche axée sur l’équipe menées à l’université et dans le secteur privé devraient être étayées et analysées en vue de repérer les meilleures pratiques actuelles en Amérique du Nord.

Questions Nord-Sud                           Back to top

Dans le monde en développement, la science diffère sous trois grands rapports de ce qu’elle est dans le monde industrialisé  : les budgets sont beaucoup plus modestes, les programmes de recherche sont différents parce que les problèmes socio-économiques et biophysiques à résoudre ne sont pas les mêmes et l’accès à l’information scientifique et à la technologie ainsi que la compréhension de cette information et de la technologie par le public sont plus limités. L’écart du savoir entre le Nord et le Sud est, pour certains, la dimension sociale et économique la plus urgente de la science moderne.

Un grand nombre de pays en développement ont des scientifiques compétents, mais qui sont souvent peu nombreux et qui manquent de ressources et du soutien politique requis pour résoudre des problèmes complexes. Au Mexique, par exemple, où l’agriculture demeure un volet important de l’économie nationale, les travaux scientifiques menés sur la production alimentaire et la sécurité alimentaire sont en partie étouffés par la toile des problèmes sociaux tels que la pauvreté rurale, la discrimination sociale contre les paysans, la migration vers les villes à la suite des changements dans l’utilisation des terres, la faiblesse des transports et des services de marketing et la difficulté pour les agriculteurs d’avoir accès à du crédit. Dans le domaine de la santé, également, les problèmes des pays en développement sont très différents de ceux des pays développés. La maladie de Chagas et la schistosomiase, par exemple, sont endémiques dans de nombreux pays en développement, et pourtant les scientifiques spécialisés en santé et entreprises pharmaceutiques des pays industrialisés leur accordent très peu d’attention.

Il existe certes plusieurs programmes de coopération Nord-Sud qui soutiennent la science dans les pays en développement et améliorent le transfert technologique, mais cela ne suffit pas. La gestion de l’eau, la recherche sur les maladies tropicales et les techniques à haut rendement énergétique ont été reconnues comme des domaines où les programmes de coopération actuels sont faibles, mais dans lesquels les pays industrialisés peuvent fournir une aide précieuse aux pays en développement.

En ce qui concerne la recherche internationale sur les problèmes à grande échelle tels que la transformation du globe, la plupart des pays en développement sont incapables de contribuer aux éléments scientifiques requérant des installations et technologies de recherche sophistiquées. Mais il y a d’autres façons efficaces et peu coûteuses pour eux d’y participer, notamment en menant des études sur les situations et incidences locales. Il a été suggéré, par exemple, que le Mexique pourrait contribuer à la recherche sur le changement climatique en effectuant, à un coût très bas, des études épidémiologiques sur le rapport possible entre la qualité de l’air urbain et l’augmentation constatée récemment du nombre de cas de maladies cardio-vasculaires et d’hypertension associée à la grossesse. L’ICSU a un rôle important à jouer et doit veiller à ce que les pays en développement participent aux études sur la transformation du globe de façon imaginative mais abordable et pratique.

Un autre symptôme du fossé scientifique Nord–Sud, c’est la répartition inéquitable des profits que rapportent les nouvelles technologies et les nouveaux produits à base de ressources phytogénétiques originaires des pays en développement.

Recommandations                                 Back to top

  • Il faudrait accroître les efforts déployés pour donner aux pays en développement un meilleur accès aux compétences, à l’information et à la technologie scientifiques, surtout dans les domaines des secours d’urgence, de la santé, de l’énergie et de la gestion de l’eau. En particulier, le savoir-faire scientifique et technique des organisations militaires devrait être mis à profit pour contrôler et alléger les effets des catastrophes dans le monde.

  • Il faut prendre des mesures pour que tous les pays participent systématiquement à la recherche sur la transformation du globe. Les pays en développement ont une connaissance scientifique des situations et effets locaux qui devrait être mise à profit dans l’effort mondial visant à comprendre et à prévoir la transformation du globe, et à s’y adapter, et la compréhension de plus en plus précise des changements dans le climat, l’eau et les sols devrait être intégrée dans les programmes d’assistance internationaux.

  • Les pays et les collectivités devraient recevoir une juste compensation pour les ressources phytogénétiques qu’ils fournissent et qui alimentent des technologies commercialement profitables.

  • Une des priorités de la science doit être de s’attaquer à satisfaire les besoins essentiels des malades et des défavorisés dans les pays les plus pauvres.

Économie et développement durable                        Back to top

La science semble aujourd'hui être écartelée entre deux conceptions du monde opposées. D’un côté, elle est un des grands outils de l’idéologie moteur de l’économie mondiale, à savoir le système du libre-échange, la croissance continue et la poursuite de la richesse personnelle. De l’autre, elle est de plus en plus sollicitée pour produire des connaissances et de la technologie qui favorisent un développement respectueux de l’environnement axé sur les gens et une gestion des ressources pour le long terme.

L’économie mondiale continue de reposer lourdement sur du pétrole bon marché, une ressource non renouvelable et une des principales causes de gaz à effet de serre. Le fait qu’elle agisse de la sorte alors qu’elle pourrait utiliser des technologies de remplacement " écologiques " techniquement réalisables jette un éclairage cru sur ce dilemme. On trouve dans de nombreux autres domaines des exemples de ce conflit entre les forces économiques en jeu actuellement et la nécessité d’un développement durable. Les politiques d’ajustement structurels imposés par les institutions financières internationales, par exemple, ont obligé certains pays à réorienter leur recherche et production agricoles vers des cultures commerciales qui génèrent des devises étrangères plutôt que des cultures vivrières destinées à la consommation locale. Dans certains cas, ces politiques ont remis en cause la sécurité alimentaire ainsi que la capacité du sol à continuer de produire, ont créé d’énormes difficultés personnelles pour les citoyens et suscité des troubles sociaux.

Les ententes de libre-échange, elles aussi, peuvent constituer une menace pour certains des éléments sous-jacents du développement durable tels que la biodiversité, l’autonomie des collectivités et les systèmes de savoir locaux. Dans certains cas, la suppression des obstacles au commerce entre pays a mené les agriculteurs à abandonner la culture de variétés traditionnelles qui étaient bien adaptées aux conditions et aux goûts locaux, en faveur de variétés importées qui répondent peut-être mieux aux besoins des nouveaux marchés en expansion.

La déréglementation et la privatisation ont toutes deux pour but d’améliorer la compétitivité commerciale et de stimuler la croissance économique. Pourtant, dans certains secteurs comme ceux de la production d’énergie et d’aliments, on voit de plus en plus clairement que ces tendances ne peuvent être conciliées avec une des exigences du développement durable, à savoir que l’on tienne compte des coûts environnementaux et sociaux cachés de la production économique – c’est-à-dire les coûts dont il n’est normalement pas tenu compte dans les prix des biens et des services comme l’énergie.

Par le passé, les développements dans le domaine de l’énergie ont tourné davantage autour de la protection de droits économiques acquis que du souci du bien public ou de la conservation de l’environnement. La perspective d’une perpétuation de cette approche est une grande source de préoccupation pour l’avenir de la science de l’énergie, étant donné que les combustibles fossiles sont une ressource épuisable et une des principales sources des gaz à effet de serre, et que les recherches portant sur les énergies de remplacement sont défavorisées.

Recommandations                                                   Back to top

  • Les décideurs doivent accepter que, dans certains domaines clés comme celui du développement de l’énergie, les décisions ne doivent pas être fondées uniquement sur l’opportunisme politique – par exemple sur la perspective d’avantages économiques à court terme et de créations d'emplois. Ceux qui le font dénigrent en fait le rôle de la recherche et du développement (R et D) tournée vers l’avenir et sapent le développement social à long terme. Ce qu’il nous faut plutôt, c’est une vision du monde qui voit " sept générations à l’avance ", à l’instar des philosophies holistiques des peuples autochtones d’Amérique du Nord.

  • Il faut relancer le débat sur les dangers des styles de vie " fondés sur la consommation " typiques des pays industrialisés. Si tous les êtres humains sur la planète vivaient comme nombre de Nord-américains, il nous faudrait avoir les ressources de " sept planètes Terres ". Comme cela est évidemment impossible, les implications des changements majeurs inévitables et imminents devraient être ouvertement discutées à tous les niveaux de la société.

  • Les scientifiques doivent nourrir une nouvelle vision de la science – une vision qui favorise le développement de systèmes de production et de consommation durables " fermés ", où l’on cherche à reproduire le comportement de recyclage et l’équilibre des systèmes naturels.

  • Les organismes qui accordent des subventions de recherche devraient avoir des mandats plus larges et faire preuve de plus de neutralité et de souplesse afin que les scientifiques ne soient pas constamment obligés de trouver des solutions à court terme alors que ce sont des solutions à long terme qui sont requises. Dans certains pays, la répartition des fonds de recherche est contrôlée par de petits groupes puissants qui font du favoritisme pour leur propre avantage ou prestige personnel. Les gouvernements devraient veiller à ce que les systèmes d’évaluation et de financement des propositions de projet soient justes, objectifs et transparents.

Politique scientifique et éthique                                Back to top

Les progrès de la science ne sont jamais, en eux-mêmes, une garantie de bienfaits pour la société. La technologie doit être traitée comme une servante de la société, non pas comme son maître. La croissance de la productivité, parallèlement au chômage et à la pauvreté inévitables, n’est pas une solution socialement acceptable. La science doit être pleinement intégrée à de larges besoins sociaux, mais cette position n’est pas encore entièrement acceptée. Une des raisons pour lesquelles les gens ordinaires se méfient de la science, c’est qu’ils ont l’impression qu’ils finiront parfois par être ceux qui subiront les coûts de l’innovation technologique. Il a été suggéré à de nombreuses reprises à la réunion nord-américaine que le temps est venu d’introduire un code d’éthique pour les scientifiques de manière à ce que la science vise le bien collectif.

Dans leur travail quotidien, il arrive que les scientifiques soient isolés du courant général de la société et aient du mal à être clairement conscients des besoins du public. À l’inverse, les décideurs, qui ont parfois un besoin urgent de conseils sur des question techniques, ne sont peut-être pas conscients des compétences scientifiques dont ils disposent à proximité. La société a beaucoup à gagner à ce que les scientifiques participent activement à l’élaboration des politiques.

La biotechnologie médicale est un domaine de pointe de la science qui progresse à une rapidité telle que la société a du mal à assimiler ses implications éthiques et sociales. La recherche génétique qui présente d’énormes avantages au niveau du diagnostic et du traitement des maladies, soulève aussi de graves questions sur la nature de la vie humaine et la protection des droits de la personne. La possibilité de voir la technologie génétique réquisitionnée par de puissants groupes pour poursuivre des objectifs conformes à leurs propres intérêts mais qui pourraient être socialement destructeurs ou discriminatoires ne doit pas être prise à la légère. C’est une question qui revêt une importance toute particulière pour les personnes handicapées. Il faut de toute évidence qu’un dialogue plus soutenu soit instauré entre les scientifiques, les décideurs et le public, en particulier les groupes qui sont proportionnellement plus touchés par les progrès technologiques.

Une des choses que l’on craint énormément, c’est que les récents progrès réalisés dans les sciences de la santé mènent à une " génétification de la médecine ", c’est-à-dire la tendance à comprendre et à expliquer les êtres humains et la santé de l’homme essentiellement du point de vue des gènes et de leurs interactions. Ce qui est inquiétant ici, c’est que l’attention donnée à des facteurs environnementaux et sociaux sera de moins en moins suffisante, débouchant sur une vision unidimensionnelle des maladies et des invalidités.

Un autre problème éthique pour la science est ce qu’on a appelé la " réification " des besoins humains essentiels tels que l’alimentation, l’hébergement, le vêtement, l’énergie et les services de santé. Dans de nombreux pays, un grand nombre de ces besoins ont toujours été satisfaits par l’entremise de structures de soutien sociales non monétaires, souvent familiales. À mesure que les économies monétaires et les programmes publics d’aide sociale traitent de plus en plus fréquemment les biens de première nécessité simplement comme des produits que l’on peut acheter et vendre, il est fort à craindre que les innovations technologiques, stimulées par les scientifiques travaillant dans un cadre commercial, seront exploitées principalement par des minorités bien nanties, et que les pauvres en retireront peu ou pas d’avantages. Il faut donner beaucoup plus d’attention à la capacité de la science d’améliorer les situations sociales humaines de façon non matérielle.

Recommandations                                       Back to top

  • Il ne faut pas présumer que l’acquisition du savoir scientifique débouche automatiquement sur une exploitation directe commerciale ou politique de ce savoir. Souvent, le plus grand avantage du savoir, c’est d’accroître la compréhension et la sensibilisation du public. Les scientifiques ne peuvent pas toujours contrôler l’application de leurs découvertes. Cependant, ils ont la responsabilité d’entamer un dialogue avec le public sur les implications des découvertes scientifiques et d’aider à distinguer les applications socialement bénéfiques de celles qui risquent de nuire à la société.

  • Une action doit être menée au niveau international en vue de protéger l’espèce humaine de toute altération génétique induite par l’homme et de veiller à ce que les applications technologiques dans les domaines de la génétique humaine en général soient éthiquement et socialement justifiées. Des comités d’examen au niveau des établissements et des pays, semblables à ceux qui valident les projets de recherche, peuvent aider à attirer l’attention sur les principales questions d’éthique et de sécurité. Cependant, il y a lieu d’avoir des mécanismes de prise de décisions et d’exécution plus solides et d’un niveau plus élevé dans ce domaine de la science. L’UNESCO a un important rôle à jouer à cet égard.

  • Les scientifiques devraient participer plus activement à l’élaboration des politiques. Cela pourrait être fait par la promotion, entre gouvernements dans le monde entier, de la notion de " contrats entre la science et la politique ". Ces ententes reconnaîtraient la valeur des conseils scientifiques mais établiraient clairement aussi que ceux-ci ne sont qu’un des éléments de la prise de décision et pas nécessairement le principal. Ces contrats devraient énoncer des normes de rendement claires en fonction desquelles les apports des scientifiques peuvent être évalués.

  • La communauté scientifique mondiale devrait songer à adopter un code d’éthique international à l'intention des scientifiques, semblable au serment hippocratique des médecins. Ce code appliquerait un principe de mesurabilité semblable au comportement scientifique que les scientifiques chérissent tant dans leur poursuite quotidienne du savoir.

Après l’atelier, un participant a suggéré qu’on s’inspire du serment de l’ingénieur, qui a indéniablement influé sur le comportement éthique des ingénieurs professionnels dans plusieurs pays, au niveau des principes devant régir la conduite de la science en général, et qu’on l’adapte de manière à exprimer une prise en compte de toute l’humanité, de l’intégrité écologique et des conséquences à long terme.

Questions à intégrer – Science et société                                      Back to top

Les progrès de la science et les technologies qui en résultent, tels les communications mondiales, les images de la Terre par satellite, ainsi que la fascination des gens pour les dinosaures, etc. ont irrévocablement élargi les échelles spatiales et temporelles en fonction desquelles les gens à de multiples niveaux de la société voient leur monde. C’est grâce à la science que les gens sont de plus en plus conscients qu’ils partagent la planète avec d’autres créatures vivantes, que l’environnement qui soutient la vie évolue et que les activités humaines modifient actuellement cet environnement et menacent de l’altérer gravement. Au cours des deux derniers siècles, la science a principalement été utilisée comme un outil d’expansion économique et de pouvoir militaire pour les segments plus fortunés de la race humaine. Il est clair aujourd'hui que la consommation actuelle des richesses naturelles et les agressions croissantes contre l’environnement régional et local ne pourront se poursuivre indéfiniment sans effondrement des systèmes de soutien naturels, sans lesquels les civilisations actuelles ne sont pas possibles. La science, qui a contribué à cet état de choses, doit maintenant assumer une responsabilité générale, à savoir aider les sociétés à passer d’une recherche obsessive de la croissance à l’établissement d’un système économique dynamiquement stable et écologiquement durable. Une alliance entre la science technologique moderne et la sagesse holistique des sociétés indigènes et des philosophes de toutes les cultures pourrait être d’une grande importance dans cette transition.

Au cours du prochain siècle, on peut s’attendre à ce que la situation de la nature et des hommes et des questions qui s’y rapportent change à un rythme encore plus accéléré. Les scientifiques ont de plus en plus l’obligation de s’associer aux décideurs et au public pour trouver et mettre en œuvre des solutions ou des moyens de s’adapter à des questions qui ont des dimensions à la fois locales et mondiales, par exemple concilier la recherche actuelle du profit compétitif et le bien commun ; faire en sorte que les segments marginalisés de la société et les cultures minoritaires puissent apporter leur contribution et en tirer profit ; justifier les dépenses actuelles afin de prévenir les coûts ou dommages laissés aux générations futures ; récompenser les projets collectifs plutôt qu’individuels. La science n’a jamais eu un rôle aussi important à jouer dans la société et la gestion des affaires publiques.

Contacts    Back to top
Pour de plus amples informations: annette.roy@canadacouncil.ca

 

Associated Meetings List

Back to UNESCOBack to Natural SciencesBack to WCS