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Science et développment :

perspectives pour le 21ème siècle

Bruxelles (Belgique), 3-4 décembre 1998

Colloque International de l'Academie royale des sciences d’Outre-mer
Royal Academy of Overseas Sciences
Koninklijke Academie voor Overzeese Wetenschappen

En association avec la Conférence mondiale sur la science, UNESCO/ICSU,
en cooperation avec TWAS (Third World Academy of Sciences)

Rapport

Contents
Observations et orientations
Les grands traits de l’évolution actuelle
L’emprise de la science et des innovations technologiques
sur la société d’aujourd’hui
Les défis et les dangers auxquels la science est confrontée
Les modalités de la recherche à promouvoir
Les nouvelles exigences en matière d’éducation
Rapports entre le Nord et le Sud
Quelle éthique doit gouverner la science demain ?
Recommandations
Contacts

Observations et orientations    Back to top

Les grands traits de l’évolution actuelle

Le monde, aujourd’hui modelé par les avancées de la science et des apports technologiques, se caractérise par l’émergence de nouvelles formes sociétales, de complexité croissante : "networked society", auto-organisation. Plus augmente la taille des sociétés humaines, qui sont des systèmes non-linéaires, plus s’accroît cette "non-linéarité" ; fluctuations et instabilité s’amplifient ; par voie de conséquence, symétrie et équilibre sont des notions à rejeter dans la façon d’appréhender cette réalité. Les visions déterministes de la nature ont dès lors fait long feu, au profit d’un schéma d’explication rationnelle de type probabiliste. L’univers en ce compris l’espèce humaine est seulement une des réalisations possibles des lois de la nature : "the possible is richer than the actual." (I. Prigogine) Cette complexité croissante est également la marque des régions en développement où une série de problèmes ont acquis une acuité de plus en plus grande : pauvreté, défaut d’accès à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, pollution, déboisement, désertification, exploitation des enfants, migrations, conflits, analphabétisme, isolement, marginalisation, déséquilibre Nord–Sud quant à la production et l’utilisation de la science et des connaissances technologiques sont autant de facteurs d’instabilité et d’antagonismes qui menacent notre "village planétaire" selon l’expression de MacLuhan. Cette disparité entre le Nord et le Sud est attestée par. ex. par le fait qu’en 1997 on dénombrait 442 sites Internet pour 1 000 habitants aux Etats-Unis, 76 au Japon, 50 en France mais seulement 4,2 au Brésil, 1,8 en Colombie, 0,05 en Inde. Autre illustration : alors que 90 % des publications scientifiques proviennent du Nord, 10 % sont produites par le Sud dont à peine quelque 0,7 % par l’Afrique.

L’emprise de la science et des innovations technologiques
sur la société d’aujourd’hui
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Un tel contexte exige la mise en oeuvre de nouveaux concepts et de nouvelles méthodologies. Et ce d’autant plus que la science est devenue ambivalente, aussi bien dispensatrice d’effets bénéfiques que d’effets pervers. En effet, les capacités actuelles de la science en matière d’exploration du devenir, d’amélioration de la qualité de vie au Nord comme au Sud, de circulation de l’information, de participation citoyenne, de promotion de la paix et de l’équité, se heurtent de fait à une série de freins, voire d’obstacles : diktat de la logique du temps réel, limite du champ de vision à un horizon de court terme, retombées possibles du génie génétique sur l’homme, cloisonnement des disciplines, hyperspécialisation, exode des cerveaux.

Les défis et les dangers auxquels la science est confrontée       Back to top

En matière de technologie de communication et de diffusion de l’information les dangers sont : la surabondance de l’information devenant ingérable et augurant d’un retour à l’argument d’autorité, la monopolisation par les grandes entreprises privées des autoroutes de l’information, la mercantilisation des objets culturels, la déficience du contrôle portant sur la qualité et l’objectivité des données transmises... La question posée est dès lors : la science pour quoi faire ? Car il résulte des mutations en cours que l’actuelle génération s’arroge des droits sur les générations futures. La réponse à ce questionnement couvre divers domaines.

Les relations entre les différents acteurs    Back to top

En premier lieu, il s’agit de créer des interactions porteuses entre les divers acteurs impliqués. D’une façon générale, un nouveau contrat redéfinissant les rapports entre la science et la société s’avère indispensable. A cet égard il y a lieu d’éviter que le processus de globalisation de la science n’en altère la pluralité de ses approches. Les sous-bassements culturels au sein desquels s’insèrent les démarches scientifiques sont à prendre en compte dans l’établissement de ce nouveau contrat. Le fossé qui est occupé à se creuser entre ceux qui ont accès au savoir et ceux qui en sont privés doit être comblé, problème qui interpelle le politique. Désormais l’objectif de ce dernier doit être de promouvoir l’"equity of sharing science and practical knowledge". Quant aux interrelations à mettre en oeuvre elles concernent les scientifiques entre eux, compte tenu des dérives qui les menacent du fait du nationalisme technologique, de la fragmentation de la société due aux jeux de pouvoir géopolitiques, de l’exclusivisme géopolitique et du néo-mercantilisme. Elles portent aussi sur le monde scientifique envers le monde politique et vice versa. Il appartient au premier d’envoyer des signaux clairs au second. Il revient à celui-ci de créer les conditions matérielles (infrastructure, équipement), morales (libertés), institutionnelles (organes étatiques et para-étatiques) et intellectuelles (formation, mobilité) indispensables à l’épanouissement des chercheurs, et qui s’imposent pour freiner le "brain drain". Elles incluent également le secteur privé. Si les entreprises industrielles et les organisations de développement au plan de la recherche comme de l’action de terrain poursuivent des finalités différentes, elles convergent néanmoins dans leur objectif commun d’essor économique. L’apport potentiel du monde des affaires au développement en matière d’investissements, conseil, services, ... dès à présent concrétisé par certaines firmes, doit être mobilisé. Elles impliquent en outre les organisations internationales. Il est significatif à ce sujet que la Banque mondiale se préoccupe depuis peu de la nécessité de "bridge the knowledge gap" entre le Nord et le Sud et ce avec la collaboration des agents privés. Enfin la société civile doit elle aussi être impliquée ; la participation citoyenne aux réponses à apporter à la question posée s’impose. Les freins et les limites qui s’y opposent particulièrement dans les pays où libertés et droits de l’homme ne sont pas respectés doivent être levés dans toute la mesure du possible. Cependant force est de constater que sous la pression des opinions publiques, des solutions technologiquement bénéfiques en matière d’environnement (traitement des déchets nucléaires) sont repoussées sans fondement rationnel alors que dans le même temps est réclamée la volonté de réduire les émissions de CO2. Mais par ailleurs, de façon positive, les organisations nongovernmentales (ONG), en tant qu’un des instruments d’expression de la société civile, sont susceptibles d’établir une passerelle entre concepteurs et utilisateurs des apports de la science entre les intervenants aux divers stades de la filière chercheur–consommateur.

Les modalités de la recherche à promouvoir    Back to top

Mais les interrelations à promouvoir ne concernent pas seulement les acteurs, elles se situent aussi dans le champ de la recherche scientifique comme telle. Le compartimentage des disciplines et les dérives découlant de l’hyperspécialisation déjà évoqués ne permettent plus de saisir les réalités du monde actuel, en particulier celles des régions en développement. L’interdisciplinarité, la multidisciplinarité, la transdisciplinarité s’imposent aujourd’hui. Car la réalité doit être saisie dans ses multiples dimensions, ses diverses facettes ; elle ne se limite pas à l’économique, au social, au politique, à l’académique ... elle englobe les arts, la musique, la médecine alternative... Ces domaines doivent être saisis dans leur globalité, selon un mode d’approche holiste fondé sur la lecture de la grille de leurs interactions et rétroactions. La dichotomisation entre sciences exactes et sciences humaines est donc à proscrire. S’il n’y a pas de parallélisme complet et pas davantage de hiérarchie à établir entre science, sciences appliquées et sciences humaines l’importance de ces dernières est à souligner, dans la mesure où elles sont de nature à faciliter la transmission des connaissances, à mettre en lumière la diversité des contenus culturels et à étayer les stratégies de développement.

Les nouvelles exigences en matière d’éducation    Back to top

A côté des interrelations à promouvoir entre acteurs et aires de recherche, la réponse à la question posée s’inscrit également en amont de la pratique scientifique elle-même, c’est-à-dire au niveau des systèmes éducatifs. La restructuration de ceux-ci s’avère en effet indispensable pour permettre l’accomplissement des objectifs précédemment évoqués, à la fois au plan quantitatif (accès à l’enseignement sur base démocratique, développement des divers niveaux et types de formation) et au plan qualitatif (programmes, disciplines, ressources humaines). La révision des curriculum qui s’inscrit dans cette logique doit être centrée sur l’ouverture, la sensibilisation au rôle de la science, aux apports de la technologie, et au respect de l’environnement y compris les écosystèmes et leur biodiversité. Ceci est appelé à couvrir les divers types de transmission des connaissances : théorique et appliquée, formelle et informelle, alphabétisation, formation permanente. Il s’agit de doter les pays en développement, et l’Afrique subsaharienne en particulier, des capacités dont ils ont besoin pour assurer la gestion des nouvelles technologies notamment en ce qui concerne les réseaux d’information nationaux et régionaux. Ces réformes en appellent d’autres : redéfinition du rôle des enseignants ; établissement de liens avec l’entreprise privée afin de mieux cibler les besoins du marché du travail et d’y correspondre plus efficacement ; choix des langues de formation de façon à préserver les langues locales en tant qu’instrument d’expression des cultures mais aussi de permettre l’accès aux résultats des recherches internationales ; enracinement de l’enseignement dans les substrats culturels locaux et mis en oeuvre sur base de ressources propres.

Rapports entre le Nord et le Sud    Back to top

Un dernier point destiné à répondre à l’interrogation posée est relatif aux rapports entre le Nord et le Sud, qui sont eux aussi à repenser. Les relations doivent être fondées désormais sur la notion de partenariat qui implique de nouvelles obligations : celle de susciter l’équité dans la conception et la conduite des programmes de recherche et des instruments de leur mise en oeuvre, la protection et la diffusion de ses résultats ; celle d’établir des réseaux et des alliances afin d’éviter la marginalisation des chercheurs ; celle de susciter par là et d’autres façons leur mobilité et l’extension de leurs échanges dans une optique d’apport mutuel et d’élargissement de la citoyenneté ; celle d’accepter que méthodologie, résultats, application de la recherche soient ouverts à leur remise en cause. Mais pour être efficace, le partenariat doit nécessairement remplir trois conditions. Il doit se fonder sur un très haut niveau de qualité de tous les participants ; les bénéfices à en attendre pour les populations doivent être clairs, tangibles et accessibles, la coopération scientifique devant être un instrument de développement et de justice sociale et devant respecter l’environnement socio-culturel des diverses équipes impliquées ; enfin, il doit se situer dans un contexte qui pourvoit à un minimum de support sur les plans politique, structurel et économique. Enfin, la collaboration Sud–Sud qui s’intensifie ouvre aujourd’hui de nouveaux horizons. En effet, la science et la technologie ont connu des développements importants en Argentine, au Brésil, en Chine, en Inde, au Mexique, en Afrique du Sud, en Corée du Sud, tous pays qui ont manifesté leur volonté de coopération entre les sociétés du Sud ; 430 institutions scientifiques d’excellence ont été répértoriées dans 52 pays en développement, ce qui ouvre un large champ à cette coopération.

Quelle éthique doit gouverner la science demain ?    Back to top

De tous ces constats, il résulte en conclusion que désormais la recherche scientifique et ses applications doivent impérativement se fonder sur une éthique du futur. Afin de réaliser un développement soutenable tout en recherchant l’amélioration de la qualité de vie, trois principes serviront de fils conducteurs à une telle éthique. Tout d’abord le principe de responsabilité orientée vers le futur lointain. Deux obligations en résulteront : tout d’abord préserver la nature en nous, ce qui commande de respecter l’identité spécifique de l'être humain ; deuxièmement préserver la nature autour de nous, ce qui implique d’inventer une économie écologique afin de protéger la biosphère, de mettre au point un "clean development mechanism". De ce premier principe en découle un autre : celui de la solidarité et envers les générations futures et envers le monde présent. Elle devra servir de guide dorénavant aux orientations de la science et au choix des technologies à promouvoir. Eradication de la pauvreté et de son "mal-être" et "mal-vivre", prévention de la conflictualité naissant de l’ignorance, des déséquilibres, des frustrations, de l'intolérance, de l’injustice, approfondissement de l’intelligence de la nature en vue de sa sauvegarde sont à inscrire à l’agenda de cette éthique. Le troisième principe sur base duquel fonder la dynamique de la science est celui de la précaution. La fin des certitudes, l’accroissement de la complexité dû entre autres à la multiplication des acteurs, les risques encourus du fait même des nouveaux champs ouverts par la science exigent de gérer ses potentialités avec discernement et prudence.

Recommandations    Back to top

Outre ces observations et orientations à promouvoir quant aux perspectives d’avenir de la science et du développement au 21ème siècle quelques recommandations plus ponctuelles peuvent être formulées :

  • afin de protéger la libre circulation et la diffusion équitable des connaissances, les moyens de communication et d’accès à l’information devraient avoir valeur de service public ;
  • la tendance historique à constituer des alliances militaires est à réorienter pour céder la place à des alliances destinées à promouvoir la paix et à préserver l’environnement ;
  • les flux de connaissances sont à organiser selon deux trajectoires : à la fois "top down" et ce jusqu’aux communautés rurales, et "bottom up" au départ de celles-ci le savoir populaire étant trop souvent ignoré alors qu’il est susceptible d’élaborations scientifiques à valoriser pour les divers acteurs impliqués ; les approches méthodologiques doivent se nourrir d'une écoute systématique des modes de pensée et de faire locaux ;
  • la création d’un conseil consultatif à l’image de conseils d’entreprises réunissant des représentants des organisations internationales, du monde des affaires et des institutions scientifiques pourrait être envisagé de façon à accentuer la complémentarité de leur contribution au développement ; afin de mieux cerner les réalités locales, la décentralisation d'un tel organisme peut s'avérer souhaitable ;
  • la rupture de l’isolement encore trop marqué de nombreuses collectivités scientifiques dans les pays en développement appelle une triple démarche : protection des résultats de leurs recherches, accès aux instruments de diffusion de ceux-ci, extension et accélération à l’échelle de toutes les institutions concernées de la libre circulation des avancées des travaux scientifiques dont ceux entrepris dans les centres d’excellence ;
  • afin de permettre la prise de conscience de l’impact des sciences et des technologies sur le vécu actuel et futur, il y aurait lieu de renforcer, dans les programmes éducatifs, l’enseignement des mathématiques et des sciences de la nature, les performances obtenues en cours d’études dans ces matières se révélant très différentes de pays à pays même au sein des régions industrialisées ;
  • les normes éthiques menant à l’enracinement d’une culture de la paix, du dialogue dans le respect des identités respectives, de la responsabilisation du citoyen dans le cadre de ses droits et obligations reconnus internationalement, sont à inscrire dans les programmes d’enseignement aux divers niveaux de la pyramide scolaire

Les visions développées dans cette synthèse du Colloque ouvrent des perspectives d'application dont la réalisation sera dépendante non seulement des organisations scientifiques et des pouvoirs politiques, mais aussi des milieux financiers.

Rapport rédigé sous le coordination du professeur Paule Bouviert.

 

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