Science et
développment : Colloque International de
l'Academie royale des sciences dOutre-mer En association avec la Conférence
mondiale sur la science, UNESCO/ICSU, Rapport Contents Les grands traits de lévolution actuelle Le monde, aujourdhui modelé par les avancées de la science et des apports technologiques, se caractérise par lémergence de nouvelles formes sociétales, de complexité croissante : "networked society", auto-organisation. Plus augmente la taille des sociétés humaines, qui sont des systèmes non-linéaires, plus saccroît cette "non-linéarité" ; fluctuations et instabilité samplifient ; par voie de conséquence, symétrie et équilibre sont des notions à rejeter dans la façon dappréhender cette réalité. Les visions déterministes de la nature ont dès lors fait long feu, au profit dun schéma dexplication rationnelle de type probabiliste. Lunivers en ce compris lespèce humaine est seulement une des réalisations possibles des lois de la nature : "the possible is richer than the actual." (I. Prigogine) Cette complexité croissante est également la marque des régions en développement où une série de problèmes ont acquis une acuité de plus en plus grande : pauvreté, défaut daccès à leau potable, aux soins de santé, à léducation, pollution, déboisement, désertification, exploitation des enfants, migrations, conflits, analphabétisme, isolement, marginalisation, déséquilibre NordSud quant à la production et lutilisation de la science et des connaissances technologiques sont autant de facteurs dinstabilité et dantagonismes qui menacent notre "village planétaire" selon lexpression de MacLuhan. Cette disparité entre le Nord et le Sud est attestée par. ex. par le fait quen 1997 on dénombrait 442 sites Internet pour 1 000 habitants aux Etats-Unis, 76 au Japon, 50 en France mais seulement 4,2 au Brésil, 1,8 en Colombie, 0,05 en Inde. Autre illustration : alors que 90 % des publications scientifiques proviennent du Nord, 10 % sont produites par le Sud dont à peine quelque 0,7 % par lAfrique. Lemprise
de la science et des innovations technologiques Un tel contexte exige la mise en oeuvre de nouveaux concepts et de nouvelles méthodologies. Et ce dautant plus que la science est devenue ambivalente, aussi bien dispensatrice deffets bénéfiques que deffets pervers. En effet, les capacités actuelles de la science en matière dexploration du devenir, damélioration de la qualité de vie au Nord comme au Sud, de circulation de linformation, de participation citoyenne, de promotion de la paix et de léquité, se heurtent de fait à une série de freins, voire dobstacles : diktat de la logique du temps réel, limite du champ de vision à un horizon de court terme, retombées possibles du génie génétique sur lhomme, cloisonnement des disciplines, hyperspécialisation, exode des cerveaux. Les défis et les
dangers auxquels la science est confrontée En matière de technologie de communication et de diffusion de linformation les dangers sont : la surabondance de linformation devenant ingérable et augurant dun retour à largument dautorité, la monopolisation par les grandes entreprises privées des autoroutes de linformation, la mercantilisation des objets culturels, la déficience du contrôle portant sur la qualité et lobjectivité des données transmises... La question posée est dès lors : la science pour quoi faire ? Car il résulte des mutations en cours que lactuelle génération sarroge des droits sur les générations futures. La réponse à ce questionnement couvre divers domaines. Les relations entre les
différents acteurs En premier lieu, il sagit de créer des interactions porteuses entre les divers acteurs impliqués. Dune façon générale, un nouveau contrat redéfinissant les rapports entre la science et la société savère indispensable. A cet égard il y a lieu déviter que le processus de globalisation de la science nen altère la pluralité de ses approches. Les sous-bassements culturels au sein desquels sinsèrent les démarches scientifiques sont à prendre en compte dans létablissement de ce nouveau contrat. Le fossé qui est occupé à se creuser entre ceux qui ont accès au savoir et ceux qui en sont privés doit être comblé, problème qui interpelle le politique. Désormais lobjectif de ce dernier doit être de promouvoir l"equity of sharing science and practical knowledge". Quant aux interrelations à mettre en oeuvre elles concernent les scientifiques entre eux, compte tenu des dérives qui les menacent du fait du nationalisme technologique, de la fragmentation de la société due aux jeux de pouvoir géopolitiques, de lexclusivisme géopolitique et du néo-mercantilisme. Elles portent aussi sur le monde scientifique envers le monde politique et vice versa. Il appartient au premier denvoyer des signaux clairs au second. Il revient à celui-ci de créer les conditions matérielles (infrastructure, équipement), morales (libertés), institutionnelles (organes étatiques et para-étatiques) et intellectuelles (formation, mobilité) indispensables à lépanouissement des chercheurs, et qui simposent pour freiner le "brain drain". Elles incluent également le secteur privé. Si les entreprises industrielles et les organisations de développement au plan de la recherche comme de laction de terrain poursuivent des finalités différentes, elles convergent néanmoins dans leur objectif commun dessor économique. Lapport potentiel du monde des affaires au développement en matière dinvestissements, conseil, services, ... dès à présent concrétisé par certaines firmes, doit être mobilisé. Elles impliquent en outre les organisations internationales. Il est significatif à ce sujet que la Banque mondiale se préoccupe depuis peu de la nécessité de "bridge the knowledge gap" entre le Nord et le Sud et ce avec la collaboration des agents privés. Enfin la société civile doit elle aussi être impliquée ; la participation citoyenne aux réponses à apporter à la question posée simpose. Les freins et les limites qui sy opposent particulièrement dans les pays où libertés et droits de lhomme ne sont pas respectés doivent être levés dans toute la mesure du possible. Cependant force est de constater que sous la pression des opinions publiques, des solutions technologiquement bénéfiques en matière denvironnement (traitement des déchets nucléaires) sont repoussées sans fondement rationnel alors que dans le même temps est réclamée la volonté de réduire les émissions de CO2. Mais par ailleurs, de façon positive, les organisations nongovernmentales (ONG), en tant quun des instruments dexpression de la société civile, sont susceptibles détablir une passerelle entre concepteurs et utilisateurs des apports de la science entre les intervenants aux divers stades de la filière chercheurconsommateur. Les modalités de la
recherche à promouvoir Mais les interrelations à promouvoir ne concernent pas seulement les acteurs, elles se situent aussi dans le champ de la recherche scientifique comme telle. Le compartimentage des disciplines et les dérives découlant de lhyperspécialisation déjà évoqués ne permettent plus de saisir les réalités du monde actuel, en particulier celles des régions en développement. Linterdisciplinarité, la multidisciplinarité, la transdisciplinarité simposent aujourdhui. Car la réalité doit être saisie dans ses multiples dimensions, ses diverses facettes ; elle ne se limite pas à léconomique, au social, au politique, à lacadémique ... elle englobe les arts, la musique, la médecine alternative... Ces domaines doivent être saisis dans leur globalité, selon un mode dapproche holiste fondé sur la lecture de la grille de leurs interactions et rétroactions. La dichotomisation entre sciences exactes et sciences humaines est donc à proscrire. Sil ny a pas de parallélisme complet et pas davantage de hiérarchie à établir entre science, sciences appliquées et sciences humaines limportance de ces dernières est à souligner, dans la mesure où elles sont de nature à faciliter la transmission des connaissances, à mettre en lumière la diversité des contenus culturels et à étayer les stratégies de développement. Les nouvelles
exigences en matière déducation A côté des interrelations à promouvoir entre acteurs et aires de recherche, la réponse à la question posée sinscrit également en amont de la pratique scientifique elle-même, cest-à-dire au niveau des systèmes éducatifs. La restructuration de ceux-ci savère en effet indispensable pour permettre laccomplissement des objectifs précédemment évoqués, à la fois au plan quantitatif (accès à lenseignement sur base démocratique, développement des divers niveaux et types de formation) et au plan qualitatif (programmes, disciplines, ressources humaines). La révision des curriculum qui sinscrit dans cette logique doit être centrée sur louverture, la sensibilisation au rôle de la science, aux apports de la technologie, et au respect de lenvironnement y compris les écosystèmes et leur biodiversité. Ceci est appelé à couvrir les divers types de transmission des connaissances : théorique et appliquée, formelle et informelle, alphabétisation, formation permanente. Il sagit de doter les pays en développement, et lAfrique subsaharienne en particulier, des capacités dont ils ont besoin pour assurer la gestion des nouvelles technologies notamment en ce qui concerne les réseaux dinformation nationaux et régionaux. Ces réformes en appellent dautres : redéfinition du rôle des enseignants ; établissement de liens avec lentreprise privée afin de mieux cibler les besoins du marché du travail et dy correspondre plus efficacement ; choix des langues de formation de façon à préserver les langues locales en tant quinstrument dexpression des cultures mais aussi de permettre laccès aux résultats des recherches internationales ; enracinement de lenseignement dans les substrats culturels locaux et mis en oeuvre sur base de ressources propres. Rapports entre le Nord et
le Sud Un dernier point destiné à répondre à linterrogation posée est relatif aux rapports entre le Nord et le Sud, qui sont eux aussi à repenser. Les relations doivent être fondées désormais sur la notion de partenariat qui implique de nouvelles obligations : celle de susciter léquité dans la conception et la conduite des programmes de recherche et des instruments de leur mise en oeuvre, la protection et la diffusion de ses résultats ; celle détablir des réseaux et des alliances afin déviter la marginalisation des chercheurs ; celle de susciter par là et dautres façons leur mobilité et lextension de leurs échanges dans une optique dapport mutuel et délargissement de la citoyenneté ; celle daccepter que méthodologie, résultats, application de la recherche soient ouverts à leur remise en cause. Mais pour être efficace, le partenariat doit nécessairement remplir trois conditions. Il doit se fonder sur un très haut niveau de qualité de tous les participants ; les bénéfices à en attendre pour les populations doivent être clairs, tangibles et accessibles, la coopération scientifique devant être un instrument de développement et de justice sociale et devant respecter lenvironnement socio-culturel des diverses équipes impliquées ; enfin, il doit se situer dans un contexte qui pourvoit à un minimum de support sur les plans politique, structurel et économique. Enfin, la collaboration SudSud qui sintensifie ouvre aujourdhui de nouveaux horizons. En effet, la science et la technologie ont connu des développements importants en Argentine, au Brésil, en Chine, en Inde, au Mexique, en Afrique du Sud, en Corée du Sud, tous pays qui ont manifesté leur volonté de coopération entre les sociétés du Sud ; 430 institutions scientifiques dexcellence ont été répértoriées dans 52 pays en développement, ce qui ouvre un large champ à cette coopération. Quelle éthique doit
gouverner la science demain ? De tous ces constats, il résulte en conclusion que désormais la recherche scientifique et ses applications doivent impérativement se fonder sur une éthique du futur. Afin de réaliser un développement soutenable tout en recherchant lamélioration de la qualité de vie, trois principes serviront de fils conducteurs à une telle éthique. Tout dabord le principe de responsabilité orientée vers le futur lointain. Deux obligations en résulteront : tout dabord préserver la nature en nous, ce qui commande de respecter lidentité spécifique de l'être humain ; deuxièmement préserver la nature autour de nous, ce qui implique dinventer une économie écologique afin de protéger la biosphère, de mettre au point un "clean development mechanism". De ce premier principe en découle un autre : celui de la solidarité et envers les générations futures et envers le monde présent. Elle devra servir de guide dorénavant aux orientations de la science et au choix des technologies à promouvoir. Eradication de la pauvreté et de son "mal-être" et "mal-vivre", prévention de la conflictualité naissant de lignorance, des déséquilibres, des frustrations, de l'intolérance, de linjustice, approfondissement de lintelligence de la nature en vue de sa sauvegarde sont à inscrire à lagenda de cette éthique. Le troisième principe sur base duquel fonder la dynamique de la science est celui de la précaution. La fin des certitudes, laccroissement de la complexité dû entre autres à la multiplication des acteurs, les risques encourus du fait même des nouveaux champs ouverts par la science exigent de gérer ses potentialités avec discernement et prudence. Outre ces observations et orientations à promouvoir quant aux perspectives davenir de la science et du développement au 21ème siècle quelques recommandations plus ponctuelles peuvent être formulées :
Les visions développées dans cette synthèse du Colloque ouvrent des perspectives d'application dont la réalisation sera dépendante non seulement des organisations scientifiques et des pouvoirs politiques, mais aussi des milieux financiers. Rapport rédigé sous le coordination du professeur Paule Bouviert.
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