Science, Economie et Société Synthèse et résumé des travaux du Forum Engelberg Contents
Le Forum " Science, Economie et Société ", créé à linitiative du Forum Engelberg, a tenu à consacrer sa première manifestation à la préparation de la Conférence Mondiale pour la Science de Budapest. Pour cela il a réuni, sous la Présidence de Mr le Ministre Hubert Curien, des économistes, des industriels et des responsables politiques pour échanger sur le thème " science et économie: les grands défis ". Ci-dessous sont exposés les principaux résultats de ce forum, que le comité scientifique a souhaités transmettre aux participants de la Conférence Mondiale pour la Science. La production des connaissances scientifiques et technologiques, dans le cadre de la recherche fondamentale et de la recherche orientée vers des applications, est une activité aujourdhui en pleine évolution; cela dans un contexte de transformations macroéconomiques et politiques, qui affectent cette activité, ni plus ni moins dailleurs que beaucoup dautres activités économiques et sociales. Le modèle occidental dorganisation de la science qui semble être progressivement abandonné est connu. Ce modèle, en dépit de nombreuses variantes nationales, accordaient partout une place forte à la recherche publique - place légitimée par le fameux contrat social, qui assurait le financement public de la science en échange de la contribution de cette dernière à lamélioration de la richesse, de la santé et de la sécurité des nations. Cette recherche publique correspondait pour une large part à ce que lon appelle " lopen science ", dont les économistes ont montré lefficacité en tant que mécanisme dincitation, de coordination et de diffusion de la connaissance. Dans cet ancien modèle, les complémentarités entre lopen science et la recherche industrielle garantissaient au bout du compte la contribution de la recherche et de la science à la croissance économique; cest du moins ce que disent la plupart des économistes spécialisés dans ce domaine. On sait donc doù lon vient mais on sait moins où lon va! Chacun comprend que la privatisation accélérée de nos économies, qui se manifeste en particulier par la multiplication des droits privés sur les oeuvres de lactivité humaine, est une tendance de fond quil est impossible dignorer. Mais chacun sait aussi que laisser au marché le soin de financer et donc de sélectionner les programmes de recherche selon ses propres critères de " science utile " est une stratégie qui risque de créer de graves difficultés à terme. En effet, premièrement le marché ne peut véritablement engager des ressources pour le long terme. Il est myope disent les économistes car la valeur présente de bénéfices lointains et incertains sera toujours inférieure aux coûts immédiats des investissements à supporter. Deuxièmement, le marché risque de laisser de côté les besoins sociaux provenant de populations non solvables. Troisièmement, le marché ne fera pas les recherches permettant dévaluer son propre ouvrage. Ces trois premières raisons signifient que même si le marché était capable de garantir un niveau dinvestissement en recherche sicentifique, suffisant pour la croissance de court et moyen terme, il ne permettrait pas dassurer un niveau et un choix dinvestissement satisfaisants en termes déquité inter-générations et inter-populations. Quatrièmement enfin, lorganisation de la recherche par le marché repose sur linstitution des droits de propriété intellectuelle, qui ne peut que entrer en conflit à un moment ou à un autre avec les principes de lopen science. Cette conclusion sur linsuffisance du marché comme solution na rien à voir avec des principes de morale ou déthique. Cest de la simple économie, bien résumée par un des participants à la conférence, le Professeur Paul David:
En effet les idées et les savoirs possèdent certaines propriétés qui en font des biens publics. Ceci ne veut pas dire que ces biens devraient être nécessairement produits par lEtat ou que des marchés pour ces biens nexisteraient pas ou que leur production privée serait impossible. Cela signifie simplement quil nest pas possible de sappuyer uniquement sur un marché concurrentiel pour assurer de manière efficiente la production privée dun bien public. Il y a donc, au moins chez les économistes, un certain consensus sur le fait que le maintien dun espace de recherche publique produisant des connaissances publiques est nécessaire. Il y a cependant de multiples modèles dorganisation de la recherche publique et il nest pas aisé didentifier " les bons modèles ". On sait aussi que cette recherche publique doit renforcer ses liens avec lindustrie. Cest un impératif essentiel. Mais on discerne mal jusquoù cette intégration doit aller. Au delà de quelle limite les critères déquité mais aussi dexternalité positive (cest à dire de contribution à la croissance de long terme) ne seraient plus respectés. Vers un modèle
entièrement fondé sur le marché ? Un modèle nouveau semble cependant émerger; cela aux Etats Unis. La mise en place de ce nouveau modèle principalement dans les sciences de la vie, lingéniérie de haute technologie et linformatique, est étudiée de manière approfondie par plusieurs économistes américains. Premièrement, on assiste à un engagement puissant des firmes privées dans un certain nombre de champs exploratoires, auparavant occupés par la recherche publique. Dans ce domaine, le renforcement de la protection intellectuelle et surtout lassouplissement des conditions de brevétabilité sont des évolutions qui favorisent les investissements privés dans des recherches fondamentales, dont les rendements privés espérés sont importants. Deuxièmement, on assiste à la transformation rapide des stratégies et des objectifs de recherche des institutions de lopen science. Laccroissement des financements de la recherche académique par les industriels a augmenté dune manière exponentielle. En outre, les institutions de la science ouverte adoptent elles mêmes des comportements de plus en plus agressifs sur les marchés privés de la connaissance, en déposant de plus en plus de brevets et en créant des offices de transfert de technologie et de cession de licences. Importants ici ont été les évolutions institutionnelles, tel que le Bayh-Dole Act. Celui-ci autorise les universités à déposer des brevets sur des résultats de recherche financés sur fonds publics. Ces évolutions donnent aux universités les armes juridiques pour jouer dans la même cour que les entreprises privées. Peut-on mesurer et évaluer les effets de ce modèle ? Leffet majeur est sans doute le renforcement des incitations privées à faire de la recherche de base; ce qui accélère le rythme de linnovation et dynamise la création demplois dans les secteurs high tech. Cest leffet positif majeur: le nouveau modèle est un facteur décisif de la croissance à court et à moyen terme. Mais les économistes recensent aussi de nombreuses sources de préoccupation. Premièrement, ils notent la tendance à la privatisation générale de la connaissance, qui sexprime non seulement par une prolifération de brevets sur les résultats de recherche mais aussi par la montée des droits dexclusivité sur les instruments, matériaux de recherche et bases de données. Lexemple désormais classique est celui des droits exclusifs accordés à la Société Decode Genetics sur les données médicales, génétiques et généalogiques de la population islandaise. Cette tendance ne conduit pas nécessairement à un excès de privatisation de la connaissance. Loin de là. Dans bien des cas, létablissement de droits de propriété intellectuelle fortifie les incitations privées, permet lengagement de ressources privées très importantes et améliore donc les conditions de la commercialisation des inventions. Mais les économistes identifient trois situations où il y a excès de droits privatifs: premièrement, lorsque le brevet porte sur des connaissances fondamentales pour la société. Une connaissance peut être tellement fondamentale et tant dapplications socialement utiles pourraient en être dérivées que si les autres scientifiques et inventeurs étaient exclus de lusage de celle-ci, à cause dun refus de céder les licences par le propriétaire, une perte sociale considérable serait engendrée. Deuxièmement, il y a excès de privatisation lorsque des brevets portent sur des parcelles ou des fragments de connaissance; ce qui rend de plus en plus difficile le dévelopement des produits. On voit le cas dans les biotechnologies: lorsque on crée des droits privés sur des fragments de gène, avant didentifier le produit correspondant, personne nest plus en mesure dassembler ces droits (dacquérir toutes les licences) et le produit ne sera pas développé. Troisièmement, il y a excès de privatisation lorsque les brevets sont très larges et portent sur tous les éléments et toutes les applications imaginables ce qui favorise la création de monopoles dexploitation très étendus. Cest le cas par exemple de la génétique du cancer du sein où les brevets de la Société Myriad Genetics protègent toute reproduction et utilisation de la séquence et des produits liés, ainsi même que les méthodes de diagnostic, sans limitation de la technique utilisée. Une autre tendance est la détresse des normes douverture et de transmission des savoirs. Tous les surveys et les enquêtes montrent quil sagit là dune conséquence significative du nouveau modèle. Les restrictions daccès à la connaissance et la rétention des savoirs produits par les Universités peuvent prendre plusieurs formes: publication et communication différées ou partielles, secret, brevet. Lune de ces formes significatives est la pratique de la licence exclusive (la nouvelle connaissance est cédée exclusivement à une firme). Lorsquil ny a plus que des contrats dexclusivité bilatéraux entre laboratoires universitaires et firmes, on arrive à des formes de quasi-intégration, qui mettent à mal lespace de la recherche publique. Une autre tendance, plus difficile à mesurer, concerne le contenu même de la recherche académique. Des travaux récents et très sophistiqués du point de vue économétrique suggèrent que le contenu de cette recherche tend à devenir moins important et moins général car plus orienté vers la solution de problèmes immédiats. Ces résultats qui suggèrent une certaine domination du court terme sont confirmés par des études plus sectorielles sur le contenu et limportance de la recherche dans les universités de médecine aux Etats Unis. Enfin, une dernière tendance concerne la création de nouvelles asymétries sur le plan international. Dune part entre lEurope et les Etats Unis; dans des domaines très précis de recherche comme celui du cancer du sein, on souffre déjà dun quasi-monopole commercial de la connaissance séquence de gènes et applications dérivées détenu par une firme américaine; alors que la recherche européenne est très en pointe dans ce domaine. Dautre part, entre le Nord et le Sud. La révolution scientifique en cours a un potentiel inégalé pour la production doutils pour le développement dans les domaines de lagriculture, lagroalimentaire, la santé. Mais, cette révolution scientifique est la première historiquement qui est essentiellement privée; ceci engendrant des problèmes daccès et dacquisition des connaissances ainsi que des problèmes de choix de priorités en matière de programmes de recherche. Bien évidemment, ce modèle dune domination sans partage du marché génère ses propres régulations, qui peuvent amener certains équilibres. Les discussions vives aujourdhui sur le mécanisme de licence obligatoire (i.e. de diffusion obligatoire dune connaissance privée pour des raisons dintérêt général) illustrent le type de régulation possible, de même que lidée dachat de brevets par les Etats pour les "redéposer" dans le domaine public. On peut compter aussi sur les chercheurs académiques qui apprennent à négocier de mieux en mieux leur contrat industriel afin de préserver des espaces de connaissances publiques (mais encore faut-il que ces chercheurs ne soient pas eux mêmes embarqués dans une sorte de frénésie commerciale). Enfin, les industriels eux mêmes sont conscients de lintérêt quil y a à ne pas "casser" une recherche académique autonome et ouverte et cherchent à mettre en place des "bonnes pratiques" , qui feraient que luniversité travaille avec et non pas pour lindustrie. Il reste que les travaux des économistes sur le modèle américain révèlent une certaine inquiétude. Il est difficile dimaginer que lon puisse concilier ce modèle avec lobjectif de la Conférence Mondiale qui est "lidentification de nouveaux principes pour sauvegarder le statut de la connaissance scientifique en tant que bien public". Ainsi, on est conduit à retenir une des conclusions du forum, selon laquelle:
Une conclusion forte, qui incite à bien examiner ce nouveau modèle, en sefforçant de ne pas être trop aveuglé par le brillant de ses performances de court terme, cependant indiscutables. Il ne faut cependant pas se tromper de cible. Ce que les économistes visent avec leurs données et leurs commentaires, ce nest pas lindustrie en soi. Cest plutôt lensemble des comportements de la science académique, de lindustrie et des politiques qui pousse une certaine logique jusquà son terme. Et si il y a un autre modèle à inventer, cest absolument dans la concertation entre la science, le pouvoir et le marché que celui-ci sera élaboré. Un nouveau
modèle fondé sur la coopération Face à ce modèle, la question est de savoir si dautres modèles peuvent émerger. Vu les contraintes macro-économiques et politiques, ainsi que limportance incontestable du renforcement des liens entre la recherche académique et lindustrie, le statu-quo ou lamélioration à la marge des systèmes nationaux ne sont sans doute pas une voie alternative. Lamélioration à la marge est certes nécessaire mais il semble difficile de lériger en modèle. Le modèle alternatif que le forum a discuté se base sur une notion économique simple; celle de production collective de bien public. Linvention collective, sous la forme de consortia de recherche, représente une solution à nombre des problèmes évoqués. Premièrement, elle resserre les liens entre organisations mais, en instaurant des relations multilatérales plutôt que bilatérales, elle oblige à briser lexclusivité pour produire des connaissances collectives. Elle créé des espaces de partage des connaissances, qui rompent temporairement et localement avec le secret technologique et la rétention des savoirs privés. Le consortium organise et formalise des modalités de partage des instruments de recherche et de circulation des savoirs entre de multiple partenaires et règle les problèmes de propriété en créant souvent des droits de propriété collectifs. Bien sûr, on peut être sceptique sur la capacité de la coopération (internationale, entre science et industrie, entre firmes) à régler efficacement et durablement les problèmes posés par lextension sans limite des marchés de la connaissance. En effet, on dit souvent que les consortia ne fonctionnent quau niveau des stades fondamentaux et pré-compétititifs; que la plupart des expériences ne fonctionnent quavec des "doses modérées" dindustriels; que les coûts gigantesques de R&D privée exigent au bout du compte la création de droits exclusifs. A ce scepticisme, nous avons recensé quatre ou cinq raisons despérer: premièrement, on assiste notamment en Europe non seulement à une multiplication de ces consortia mais aussi à une production dexpériences et de règles originales sur la circulation des savoirs et lattribution des droits de propriété visant à concilier les intérêts de la recherche publique et ceux de la recherche privée et à permettre la coexistence dans un même projet dindustriels rivaux. Et cela fonctionne souvent! Deuxièmement, des travaux récents en économie identifient des designs organisationnels, permettant de concilier la mise en commun de ressources avec une certaine liberté de choix individuel des projets à développer. Ces travaux passionnants méritent beaucoup plus que de simples études au tableau noir! Troisièmement, lentreprise scientifique a souvent donné lexemple de production collective de savoir; notamment par lintermédiaire des grands instruments de recherche ou des grands programmes dacquisition et de collecte de données dispersées; cela même si les règles daccès libre aux grands instruments de recherche sont aujourdhui sérieusement mis en cause. Quatrièmement, lavènement des nouvelles technologies de linformation et de la communication, même si celles-ci ne résolvent pas miraculeusement tous les problèmes, diminuent fortement les coûts de coordination dans les consortia. Une bonne part de ces technologies sont dabord des technologies de collaboration. Cinquièmement, lactualité la plus récente montre limportance de linvention collective: des firmes, telles que Novartis, Hoffman Laroche, Glaxo Wellcome, Bayer, ainsi que des centres universitaires viennent de créer le SNP consortium, pour mettre en commun le travail de recherche et le développement dune carte de marqueur génétique au service du décriptage du génome humain. Le modèle de linvention collective et du consortium de recherche ne décrit pas un système en soi. Mais,
Cest cette tendance et les politiques qui la suscitent et laccompagnent qui doivent permettre déviter un modèle de marché, fondé sur des relations dexclusivité entre firmes et laboratoires; qui doit permettre aussi déviter un modèle où la recherche publique ne "fait pas assez attention à lindustrie". De ce point de vue, lEurope est à la croisée des chemins. Les nouvelles dispositions visant à favoriser la participation puissante des industriels aux consortia, en renforçant la protection de la propriété intellectuelle au sein même de ces clubs sont certainement positives et inévitables, mais à condition quelles ne remettent pas en cause le caractère collectif et multilatéral des partenariats. Un fragile équilibre pourrait ainsi être élaboré entre la protection des industriels et la production de connaissances collectives. Un nouveau modèle en quelque sorte, riche de potentialités pour les politiques scientifiques du XXI° siècle. Suivant linvitation de Michel Callon, participant au Forum, nous
nous sommes interrogés à propos de notre méthode de production de connaissance dans le
cadre du Forum. La façon même dont le Forum de Paris a fonctionné est un plaidoyer pour
la multiplication des échanges et des dialogues entre scientifiques, industriels,
politiques et citoyens. Pour que ces dialogues fonctionnent, les recettes sont au fond
très simples: ne pas se fier aux rumeurs, aux idées reçues, aux visions
impressionnistes qui conduisent trop vite à des diabolisations réciproques; mais au
contraire faire leffort découte et de lecture car chaque expérience et
chaque document est précieux pour produire collectivement le modèle dorganisation
de lentreprise scientifique, adapté aux défis économiques et sociaux du XXI°
siècle.
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