Sciences et Développement Paris (France), 13 et 14 mai 1998 Colloque des pays francophones Sommaire
Le vocable 'Sciences' est ici compris dans son acception la plus large, englobant les sciences naturelles (physique, chimie, sciences de la vie et de l'univers, santé...), les sciences technologiques (communication, informatique, électronique,...) les sciences humaines (économie, sociologie, anthropologie, histoire, géographie, psychologie...), et les sciences dites exactes (ex : mathématiques). Le vocable 'Développement' est ici compris comme le développement durable, non seulement des pays dits 'en développement' ou 'émergents', au Sud et à l'Est, mais aussi des pays du Nord, dits 'développés', dans un souci d'équité, de solidarité, et d'équilibre global. Le croisement 'Sciences et Développement' recouvre, pour la présente note :
Les pays en développement, le plus souvent à dominante agricole, doivent actuellement s'adapter à des changements socio-économiques extrêmement rapides (urbanisation, accroissement démographique, internationalisation des échanges) et faire face à de graves problèmes de sécurité alimentaire (2), de santé des populations, de pauvreté et de dégradation de leur environnement. Face à de tels enjeux, le développement de ces pays se heurte généralement, par delà les obstacles économiques et politiques, à l'insuffisance de leurs ressources scientifiques et techniques dans de nombreux domaines (3). Soulignons cependant la grande diversité des situations, des pays d'Asie à croissance rapide aux pays les plus démunis. Au Nord, le problème ne se pose pas dans les mêmes termes. Dotés de dispositifs scientifiques puissants, les pays du Nord doivent cependant désormais s'inquiéter des disparités sociales croissantes et des phénomènes d'exclusion de certaines catégories de population, ainsi que des effets perturbateurs de l'insuffisante maîtrise de leur développement industriel et technologique sur l'environnement et les sociétés. Ces nouveaux défis révèlent désormais le caractère réducteur et cloisonné de la représentation du monde utilisée par les approches scientifiques classiques (voir notamment les travaux d'Edgar Morin), et mettent en évidence la nécessité de faire évoluer les modes du débat démocratique, de l'expertise et de la prise de décision. En ce qui concerne la coopération, un vaste répertoire d'expériences existe entre le Nord et le Sud. Elle sont fondées pour l'essentiel sur des principes aujourd'hui également remis en question (vision linéaire d'un développement fondé sur l'industrialisation, la 'transférabilité' et la 'transportabilité' (4) de la technologie), et sont génératrices d'un malaise grandissant (3). Il convient donc, pour poser les bases solides d'un nouvel engagement, de dresser un bilan de l'existant, et de tirer les leçons pertinentes de toutes ces expériences. Le paysage actuel : forces, faiblesses et questionnements Le paysage scientifique international est caractérisé par des capacités puissantes au Nord, et de très nombreuses initiatives tournées vers la coopération internationale. On note toutefois une diminution globale des efforts consacrés par les pays du Nord au financement d'actions de coopération scientifique, face à des ressources quasi inexistantes au Sud. Ceci entraîne un dialogue Nord-Sud très déséquilibré, et une remise en question en profondeur des principes et de l'éthique des pratiques scientifiques tournées vers le développement et la coopération. Ces assertions sont explicitées ci-après. De nombreuses institutions scientifiques nationales du Nord et des Centres Internationaux (notamment les Centres Internationaux de Recherche Agricole) sont impliqués dans des actions de coopération Nord-Sud, en lien avec des ONG et des agences de développement et de coopération. Citons parmi les institutions scientifiques nationales du Nord, outre les Universités et les Ecoles pouvant développer des activités de coopération scientifiques, les centrales de recherche spécialisées en coopération comme le Natural Resources Institute (NRI) en Grande Bretagne, le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) au Canada, ou en France le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développment (CIRAD) et l'Institut de recherche pour le développement (IRD anciennement ORSTOM). Par ailleurs le système des Nations-Unies comporte différentes agences concernées par le thème 'Sciences et Développement' : Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Organisation pour lalimentation et lagriculture (FAO), Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), Organisation mondiale pour la santé (OMS), UNESCO, etc. Mentionnons ici quelques autres initiatives internationales (précédées de leur date de naissance), peut-être moins connues :
Ces initiatives nombreuses ne doivent pas masquer des tendances alarmantes, susceptibles d'aller dans le sens d'un affaiblissement des échanges de coopération scientifique et/ou d'une exclusion des pays les plus en difficulté :
Au Sud, dans les pays en développement, mis à part les centres internationaux financés par la communauté internationale, et à l'exception de la petite dizaine de pays qui s'en sortent relativement bien, les dispositifs scientifiques sont caractérisés par une très grande faiblesse, dans pratiquement tous les domaines, non seulement les sciences dites 'de base' (faiblesse des Universités liée à des moyens insuffisants et instables), mais aussi les sciences par nature plus ancrées sur la demande sociale (exemple des Systèmes Nationaux de Recherche qui se trouvent actuellement dans des situations très difficiles en Afrique). Certains pays du Sud (par exemple Madagascar) sont ainsi totalement invisibles sur la carte de la communauté scientifique internationale telle que recensée par l'annuaire des centres de compétences établi par le TWNSO. Lorsque des centres de compétences locaux existent, leur influence en terme de développement reste géographiquement concentrée à proximité de ces compétences (4). Cette faiblesse des dispositifs nationaux n'est pas compensée par les initiatives de régionalisation des dispositifs de recherche, ou tout au moins de coordination entre pays proches, qui restent limitées. Ce déséquilibre scientifique entre pays développés et pays en développement, dont les racines sont essentiellement de nature politique et économique, se manifeste dans les échanges de coopération scientifique de la façon suivante : les financements et les pratiques de coopération restent largement dominées par la vision du transfert de connaissances, de méthodes, et de technologies du Nord vers le Sud, et sont parfois entachées du seul souci d'exploiter à bon compte les ressources locales. Les contributions scientifiques du Sud, potentiellement riches d'autres représentations du monde que celles de la science classique, restent absentes du modèle de coopération, sauf lorsqu'elles se révèlent l'objet possible d'exploitation économique. Tout ceci se traduit par un malaise fortement ressenti, comme en témoignent les échanges enregistrés au cours du colloque Science et Développement (1). Ce malaise semble reposer essentiellement sur les composantes suivantes :
Après un siècle de progrès techniques majeurs, essentiellement réalisés par et pour les pays du Nord, force est de constater que le développement économique ne peut plus être conçu sur le mode d'une 'fuite en avant' conduisant à de grands déséquilibres mondiaux et locaux. Ce constat conduit depuis quelques années la communauté scientifique et la société civile à se poser ou se reposer un certains nombres de questions. Le modèle de développement tel qu'initié par les pays du Nord peut-il être appliqué durablement à l'échelle globale ? Le mode non maîtrisé d'industrialisation peut-il encore constituer un modèle de développement ? Avec en corollaire les questions sur l'évolution des dispositifs scientifiques. On ne saurait en effet se contenter de plaider simplement pour 'toujours plus' de sciences (l'expérience des pays de l'Est a montré comment un certain volontarisme scientifique pouvait conduire à d'immenses déboires écologiques et sociaux). Encore faut-il veiller à 'l'inscription sociale' de la science, corriger les déséquilibres menaçants, et concilier des exigences parfois contradictoires. Les questions qui se posent sont donc les suivantes : Comment partager le savoir et les connaissances ? Comment et par qui peut être définie la politique scientifique d'un pays (cf. le problème de l'expertise scientifique), quand le pays n'est pas doté d'un dispositif scientifique autonome ? Comment arriver à instaurer un dialogue et un partenariat scientifique équilibré entre les pays développés puissants scientifiquement, et des pays qui n'ont pas pu, pour différentes raisons, développer de masse critique dans le domaine scientifique ? La récente déclaration de Cotonou 'Pour un nouvel ordre scientifique mondial' (5) revendique un renforcement des capacités scientifiques dans le Sud. Comment y arriver ? Faut-il privilégier un renforcement du dispositif scientifique dans la seule dizaine de pays du Sud qui en ont actuellement la capacité (6) ? Faut-il plutôt mener une politique directive, en concentrant les ressources sur quelques centres d'excellence, afin d'aboutir à des percées ? Quel équilibre trouver entre sciences fondamentales et sciences technologiques, quand l'urgence du développement peut amener à privilégier les aspect plus appliqués, au détriment des sciences plus fondamentales (7) ? Comment transgresser le cloisonnement disciplinaire des approches académiques, et le cloisonnement entre scientifiques et société civile pour mieux répondre à la demande sociale ? Comment évoluer vers des sciences plus 'humaines' (8) pour ne plus exclure toute une partie du globe qui ne peut pas rentrer dans la logique de développement initiée par les pays industrialisés ? Quelles places respectives accorder au secteur public et privé dans le développement scientifique ? Comment favoriser l'émergence d'un tiers secteur (non lucratif), et une structuration de la société civile, au sein de laquelle diverses institutions (sociétés savantes, académies, fondations, associations, etc) offriront à la communauté scientifique une chance d'acquérir une portion minimale d'autonomie vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques ? Pareilles questions méritent une réflexion commune, attentive, vigilante, poursuivie. Place de la France dans le dispositif de coopération scientifique Dans le dispositif de coopération scientifique, la France pourrait occuper une place privilégiée, avec une tradition de coopération Nord-Sud fortement ancrée dans l'histoire du pays, et un dispositif de recherche en coopération conséquent et très largement visible au plan international (la France possède par exemple le 1er dispositif au monde en matière de recherche en coopération dans le domaine agricole). Outre les activités des centrales scientifiques françaises ou agences très impliquées en coopération (CIRAD, IRD, IFREMER, Institut Pasteur, INSERM, CEMAGREF...), on note également de très nombreuses initiatives, dont certaines sont bénévoles et/ou non institutionnelles, en particulier de la communauté étudiante et universitaire (citons par exemple le rôle décisif joué par les universités dans la coopération française avec les trois pays du Maghreb : Algérie, Maroc et Tunisie) (1). Ces initiatives sont peut-être annonciatrices de nouvelles formes de coopération scientifique. Toutefois, divers indices suggèrent que la France prend actuellement du retard :
Le déficit français a pour contrepartie visible la quasi absence d'Académies scientifiques, nationales ou régionales, dans la zone sud francophone, et la nette sous-représentation de ces pays au sein de l'Académie des Sciences du Tiers Monde, et des autres institutions internationales associées. Noter enfin que le CIMPA (Centre international de mathématiques pures et appliquées) mène une existence précaire depuis vingt ans. Le domaine scientifique est un champ de coopération particulièrement important , car il conditionne l'insertion des pays dans le paysage économique international. Historiquement, la coopération scientifique a été essentiellement axée sur une logique de transfert de connaissances (ex : transfert de technologie), et de substitution (recherche 'tropicaliste' faite par les scientifiques du nord dans les pays du sud), ces deux logiques s'inscrivant dans un contexte de très grande faiblesse des dispositifs scientifiques au sud. L'enjeu, pour un nouvel engagement de la Science au 21ème siècle, est de trouver de nouvelles modalités pour évoluer de ces logiques historiques vers une nouvelle logique de partage de la Science, sachant que le contexte au Sud reste marqué par une grande insuffisance des dispositifs scientifiques. Il va de soi que cette évolution de la position française devrait s'intégrer autant que faire se peut dans le contexte européen, tant pour avoir un poids significatif que pour éviter les risques d'un enfermement hexagonal ou francophone. Pour ce faire, nos recommandations sont les suivantes : Première recommandation : améliorer le partage des connaissances existantes en tirant meilleur parti des nouveaux systèmes de communications (très gros retard de la France par rapport aux pays anglo-saxons). Ceci pourrait notamment se traduire par un engagement financier plus fort de la France dans les programmes d'enseignement à distance, ou dans la constitution de bases de données et réseaux de compétences scientifique , tels qu'il s'en crée dans de nombreux domaines au plan international (ex : bases de données hydrologiques, base de données agro-alimentaires...). Deuxième recommandation : centrer notre coopération sur la 'construction progressive de connaissances en commun' (c'est à dire aller bien au delà du seul partage ou transfert de connaissances). Pour cela, quelques mesures pratiques peuvent être prises rapidement, par exemple le renforcement d'une participation croisée Nord-Sud aux instances de coordination et de programmation des activités scientifiques, et à des débats communs sur les sujets d'intérêt commun (ex : réformes des systèmes éducatifs, investissement de recherche publique pour un développement agro-alimentaire maîtrisable...). Troisième recommandation : affirmer de façon claire une position française sur le débat recherche publique/recherche privée (en faveur d'une recherche publique active dans tous les domaines de recherche relevant du bien public et en défaveur d'une mainmise par le secteur privé sur ces domaines), sur les nouvelles formes de coopération Nord-Sud en matière de recherche et les pratiques de protection intellectuelle (dans le sens d'une plus grande équité). Quatrième recommandation : affirmer la responsabilité du scientifique, non seulement vis à vis de la société civile de son pays, mais aussi de la société civile internationale. Ceci peut se traduire en pratique par l'intégration dans les formations initiales et permanentes des scientifiques français, des notions de base en éthique, codes de déontologie et épistémologie. Cette recommandation se trouve d'ailleurs en cohérence avec la récente déclaration du Ministre de lEducation, de la Recherche et de la Technologie, Claude Allègre (Juillet 98), demandant à chaque institution de recherche de se doter d'un comité d'éthique. Il est choquant de constater qu'en France, aucune école d'ingénieurs, scientifiques pourtant amenés à être confrontés à des problèmes de sciences et développement, n'intègre encore ces enseignements. Cinquième recommandation : dans le cadre des missions de service public, renforcer la coordination entre les multiples institutions intervenant en coopération, et en particulier mieux intégrer les compétences universitaires dans les échanges de coopération , et réformer nos institutions académiques et sociétés savantes (afin de les rendre plus ouvertes sur le monde, plus représentatives et efficaces). Ceci pourrait se traduire en particulier par l'identification de personnes chargées des échanges en coopération au sein des universités, par l'établissement à Paris (siège de l'UNESCO et de l'ICSU) d'une antenne de l'Académie des Sciences du Tiers Monde, par la rénovation des liens de coopération entre Académies (sciences, ingénierie, outremer, agriculture, médecine, etc) concernées par les thèmes Sciences et Développement, et par l'aide à la mise en place d'un réseau international d'institutions de type triestin. Anne-Lucie Raoult-Wack, Gérard Toulouse, Jean-Pierre Kahane et Nicolas Bricas 1 mars 1999
Cette note de synthèse a été rédigée à la suite d'une réflexion élargie, rassemblant des intervenants de pays du Nord et de pays du Sud, menée dans le cadre du colloque 'Sciences et Développement : regards croisés, propositions d'actions' (1) des 13 et 14 Mai 98 ; puis d'une réflexion menée dans le cadre d'un groupe de réflexion coordonné par Anne-Lucie Raoult-Wack, Gérard Toulouse, et Jean-Pierre Kahane, et associant notamment Ahmed Djebbar, et Guy Blaudin de Thé. Cette note a été également discutée et améliorée dans le cadre des réunions communes de la Commission nationale française à l'UNESCO et de l'Association Descartes (cf. compléments apportés notamment par Thierry Gaudin, Alain Pompidou, François Gros, Marianne Grunberg-Manago). Enfin, cette note a été révisée par Hubert Coudanne, notamment sous l'angle de la coopération universitaire, et par Alain Weil. (1) Actes du Colloque 'Sciences et Développement. Regards croisés, propositions d'action' Colloque francophone à l'initiative du Centre Interdisciplinaire d'Etude de l'Evolution des Idées, des Sciences et des Techniques (CIEEST) de l'Université Paris sud, sous le haut patronage de l'UNESCO. Ed. par le CIEEST. (2) FAO (1997) Sommet Mondial de l'Alimentation FAO de Novembre 1996. (3) Bricas N., Raoult-Wack A.L. (1997). Pour un développement agro-alimentaire maîtrisable dans les zones tropicales. Cahiers Agricultures, 6 :57789. (4) Callon M. et Foray D. (1997). Nouvelle économie de la Science ou socio économie de la recherche scientifique. Revue d'Economie Industrielle. (5) Déclaration de Cotonou 'Pour un nouvel ordre scientifique mondial', 28 mai 97, J.Hountondji (houtond@syfed.bj.refer.org). (6) Third System review of the Consultative Group on international Agricultural research, 8 Octobre 98. (7) Lobry C (1998). Recherche mathématique et développement : le rôle de la France. (8) Armatya Sen, Prix Nobel d'économie 98. On Ethics and Economics.
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