Projet d’alphabétisation par la poésie (LTPP)

Profil de pays: Yémen

Population

23 013 376 (2008)

Langue officielle

Arabe

Pauvreté (Population vivant avec moins de 1 dollar par jour, %):

15.7 % (1990-2004)

Sources

Présentation générale du programme

Titre du programmeProjet d’alphabétisation par la poésie (LTPP, Literacy Through Poetry Project)
Langues d’enseignementarabe
Partenaires de financementBanque mondiale, Fonds social yéménite pour le développement (SFD, The Social Fund for Development)
Date de création2002

Présentation générale

Bien que l’on néglige souvent le recours à l’héritage culturel (tradition orale) comme instrument de développement et d’alphabétisation, il reste un instrument d’apprentissage puissant et crucial qui contribue à l’acquisition par les apprenants des compétences de lecture et d’écriture tout en encourageant la pratique de l’apprentissage tout au long de la vie s’appuyant sur l’identité culturelle, qu’il permet ainsi de préserver. Le Projet d’alphabétisation par la poésie (LTPP, Literacy Through Poetry Project), développé au Yémen en 2002-2003, a aidé les femmes à acquérir de telles compétences en utilisant leurs propres contes, poèmes et proverbes.

Contexte et arrière-plan

Le Yémen est doté d’une législation garantissant aux enfants âgés de 6 à 15 ans un enseignement universel, gratuit et obligatoire ; cependant, tous n’en bénéficient pas. Les jeunes filles et les jeunes femmes en particulier sont victimes d’une restriction de l’accès à l’éducation en raison de certains facteurs socioculturels comme (1) les mariages précoces qui conduisent à la fois à une restriction de leur taux de scolarisation et à un taux d’abandon élevé dans l’enseignement secondaire, (2) la tradition de l’honneur familial appliquée à la chasteté des jeunes filles, ce qui a pour effet de décourager certains parents d’inscrire leurs filles dans les établissements mixtes ou de les autoriser à sortir du foyer familial, (3) la généralisation des attitudes opposées à l’éducation des jeunes filles, 4) la pénurie d’enseignantes qui fait obstacle à toute interaction « libre » entre des femmes et des hommes issus de familles différentes. Tout ceci explique la disparité importante constatée entre les taux d’alphabétisation respectifs des hommes et des femmes : ainsi, les taux d’alphabétisation des jeunes de 15 à 24 ans entre 1995 et 2004 étaient de 91 % pour les hommes et de 59 % pour les femmes. Un écart similaire existait chez les adultes durant la même période : 73 % des hommes savaient lire et écrire, contre 35 % des femmes.

Le gouvernement yéménite a mis en œuvre des programmes d’alphabétisation des adultes pour tenter de combattre l’illettrisme chez les jeunes et les adultes, mais ces programmes gouvernementaux ne présentent guère d’intérêt pour les apprenantes parce que (1) leur durée de 2 ans (même si elle condense six années d’enseignement élémentaire) est toujours trop longue pour la plupart des adultes du fait de leurs obligations familiales, 2) l’enseignement fait appel à des méthodologies qui manquent d’attrait pour les apprenantes (comme, par exemple, l’utilisation de livres trop illustrés ou le recours à l’apprentissage par cœur), 3) la plupart des adultes ne sont pas intéressés par un curriculum axé sur les matières scolaires (ils ont expliqué au cours d‘entretiens que leur motivation première était d’apprendre à lire, à écrire et à compter) et (4) les examens dérangent un nombre important d’apprenantes adultes.

En règle générale, les programmes gouvernementaux d’alphabétisation des adultes n’ont même pas su attirer les jeunes décrocheurs scolaires qui avaient souhaité reprendre et terminer leurs études primaires. Il en résulte des taux d’abandon scolaire particulièrement élevés, estimés à 80-90 %, alors qu’après 2 ans, ceux qui ont terminé le programme ne font guère preuve d’aptitude à lire des textes inconnus. Le programme innovant Projet d’alphabétisation par la poésie (LTPP) a été initié pour surmonter ces difficultés et donc promouvoir les compétences en lecture et écriture par le biais d’une méthode pédagogique appropriée aux adultes faisant appel aux qualités de conteurs et de créativité poétique des Yéménites.

Le Projet d’alphabétisation par la poésie (LTPP)

Le LTPP a été introduit au cours de deux phases entre 2002 et 2003 grâce à un financement de la Banque mondiale et du Fonds social yéménite pour le développement (SFD). Le Projet vise en priorité les femmes migrantes, qu’elles soient jeunes ou adultes et d’origine rurale ou urbaine. Après consultation avec le ministère de l’Éducation, la Phase 1 a été pilotée dans quatre communautés rurales agricoles du District de Sanaa ainsi que dans un centre d’alphabétisation urbain de Sanaa s’occupant d’émigrants récemment arrivés dans la capitale, deux des zones où se trouvait la plus grande concentration de femmes illettrées. Au cours de la Phase 2, le SFD a inclus quatre classes urbaines : deux dans les centres d’alphabétisation de Sanaa et deux dans la ville de Manakha. Les classes participant à la Phase 2 ont accueilli uniquement des femmes n’ayant reçu aucune éducation formelle auparavant. 79 étudiantes se sont inscrites initialement, et 73 % d’entre elles ont suivi le programme jusqu’à son terme.

Buts et objectifs

Le LTPP a été conçu comme une réponse au taux d’illettrisme élevé (78,2 %) des femmes d’origine rurale ; il s’agissait en outre de remédier à la disparition progressive de la voix des femmes au cours des trente dernières années. Le programme a donc offert à celles ne disposant d’aucun accès au système éducatif (ou qui n’y avaient qu’un accès limité) la possibilité d’acquérir les compétences de base en lecture et en écriture en faisant appel à leur patrimoine culturel, notamment par l’utilisation de poèmes, de contes et de proverbes locaux. Le Projet se propose de - combattre l’illettrisme en développant les compétences en lecture et en écriture parmi les femmes ; - enseigner ces compétences de base aux femmes afin de les responsabiliser et de leur permettre d’accomplir certaines tâches de manière autonome (prise de médicaments, utilisation de pesticides en toute sécurité, utilisation de téléphones portables, déplacements en milieu urbain, lecture de lettres de membres de la famille en déplacement, lecture et compréhension de journaux et/ou du Coran) ; - permettre aux femmes de contribuer de manière positive et significative au développement de leur communauté.

Mise en œuvre du Projet : approches et méthodologie

Outre une association étroite avec la Banque mondiale et le gouvernement du Yémen, le Projet a tissé des liens solides avec les chefs de village et des communautés locales, les directeurs d’école et les responsables de l’éducation. Les partenaires locaux ont joué un rôle crucial dans le recrutement des apprenantes et dans la lutte contre la résistance de nature socioculturelle au programme.

Recrutement et formation des enseignants

La plupart des enseignants en milieu rural ont achevé leurs études secondaires ; ils ont entre 20 et 30 ans et ils sont membres des communautés dans lesquelles le Projet est mis en œuvre. Au cours de la Phase 1, les classes urbaines ont eu pour enseignante la directrice de l’Éradication de l’illettrisme et de l’Éducation des adultes en poste à Sanaa à l’époque. Elle était l’unique enseignante titulaire d’un diplôme universitaire et la seule pédagogue professionnelle. Outre ses activités d’enseignement auprès des femmes inscrites au Projet, elle a joué un rôle d’accompagnement important auprès des enseignants en les aidant à faire face à leurs difficultés. Au cours de la Phase 2, elle a formé et accompagné les enseignants sans prendre part directement aux activités d’enseignement.

Les enseignants de la Phase 1 ont participé à un atelier de formation intensive de 5 jours, complété par trois ateliers de suivi d’une journée chacun. Ceux de la Phase 2 ont reçu une formation intensive de 4 jours et trois ateliers de suivi.

Recrutement des apprenantes

La taille des classes a varié de 20 à 32 participantes âgées de 15 à 70 ans, dont la majorité appartenait au groupe des 18-30 ans. Les classes urbaines n’ont accepté que des apprenantes n’ayant reçu aucune éducation formelle, alors que les classes rurales incluaient environ 25 % de participantes ayant fréquenté une école pour une durée qui pouvait aller de quelques semaines à 1 an. La nature intergénérationnelle des classes a constitué l’un des points forts du projet puisqu’elle a permis aux participantes les plus âgées d’apprendre de leurs condisciples plus jeunes, dont la plupart disposaient déjà de certaines compétences de base en lecture et en écriture, tout en leur transmettant les traditions narratives et poétiques propres à leurs communautés. [

Approches et méthodologies pédagogiques

Les méthodes pédagogiques du Projet associent éléments culturels locaux et primauté de l’apprentissage par le dialogue (théorie de Freire). Des documents communautaires sont utilisés pour faire développer des contes aux participantes. En d’autres termes, le Projet s’appuie sur des méthodologies pédagogiques participatives et interactives centrées sur les apprenantes en utilisant leur patrimoine culturel comme ressource principale.

Les apprenantes sont encouragées à produire leurs propres textes à partir de leurs contes, poèmes et proverbes rimés. Les leçons peuvent également débuter par une discussion autour de la photo d’une scène qui leur est familière ou d’un thème de débat qu’elles ont choisi. Elles sont ensuite invitées à insérer poèmes et proverbes dans la discussion, comme elles le font lorsqu’elles débattent de questions importantes pour elles. Avec l’aide de l’enseignant, les classes mettent au point de petites histoires basées sur la discussion. Ces histoires, de même que les poèmes et les proverbes produits lors du débat, sont transcrits sur des feuilles de papier de grand format, d’abord dans le dialecte parlé par la communauté ; celles-ci sont ensuite collées au mur pour servir de document pédagogique principal grâce auquel les participantes apprennent à reconnaître et à lire les lettres de l’alphabet, des mots, des expressions et des phrases. Afin de renforcer la reconnaissance des lettres et des mots, les textes sont souvent centrés sur des lettres, des syllabes ou des mots spécifiques.

L’arabe étant la langue la plus répandue dans les publications et les médias écrits, les règles de l’arabe standard écrit font l’objet d’une introduction progressive au fur et à mesure que les compétences en lecture et en écriture des apprenantes se développent. Chaque texte est tapé, photocopié puis rendu aux étudiantes pour leur permettre d’apprendre à lire leurs propres contes et poèmes, qu’ils soient manuscrits ou imprimés. Enfin, les textes tapés produits par chacune des classes sont réunis et reliés. À l’issue de sa formation de 6 à 9 mois (soient 220 à 272 heures de contact), chacune des participantes ayant terminé le programme reçoit un livre auquel elle a contribué, ce qui lui donne une impression de satisfaction gratifiante et accroît sa soif de savoir.

Justification des méthodes pédagogiques

L’approche pédagogique utilisée dans l’enseignement de la lecture et de l’écriture a cherché à répondre aux questions fondamentales suivantes:

Impact et défis du programme

Suivi et évaluation

Le projet a été évalué à plusieurs niveaux. Les lignes directrices en matière d’évaluation et de suivi participatifs ont été appliquées aux méthodes pédagogiques pour qu’elles puissent être adaptées en permanence afin de prendre en compte l’avis des superviseurs, des enseignants et des étudiantes. Les superviseurs ont effectué des inspections en classe régulières, ils ont accompagné les enseignants et ont procédé à des évaluations de l’acquisition de compétences par les étudiantes. Celles-ci ont été évaluées par leurs professeurs de manière informelle pendant la durée du projet et en passant des examens formels qui, dans certains cas, ont été plus difficiles que ceux ayant lieu dans les cours d’alphabétisation subventionnés par le gouvernement. Les résultats de ces examens ont servi à évaluer l’acquisition de compétences par les étudiantes ; cela n’était pas prévu à l’origine mais cette décision a répondu à la demande des superviseurs et des enseignants qui ont souhaité qu’un examen formel puisse permettre de comparer le bilan de l’acquisition des compétences par les participantes au programme avec celui d’autres cours d’alphabétisation. L’une des conséquences de cette décision est que plusieurs des étudiantes parmi les plus âgées se sont absentées lors des visites des superviseurs ou lorsqu’un examen était prévu, ce qui a eu un impact négatif sur les taux de réussite et d’acquisition de compétences et a donné une fausse image de l’impact réel du Projet.

Impact

Défis et solutions

Le projet s’est heurté à certains problèmes, dont les plus significatifs sont les suivants:

Leçons apprises

Pérennité

Malgré les demandes répétées des apprenantes, un financement adéquat et la reconnaissance officielle par la Banque mondiale, l’UNESCO et le Centre des femmes arabes pour la formation et la recherche (CAWTAR, Centre of Arab Women for Training and Research) que ce Projet est un exemple innovant de « meilleure pratique en matière d’autonomisation des femmes », le ministère de l’Éducation yéménite n’a pas autorisé la poursuite des cours utilisant cette méthode. Toutefois, même si des doutes pèsent actuellement sur la pérennité du Projet au Yémen, il peut être adapté pour d’autres pays.

Sources

Contact

Najwa Adra
E-mail: najwa.adra (at) gmail.org
Site Web: http://www.najwaadra.net/