DEMAIN L’Unesco

 

Michel Batisse

 

Groupe Miollis

 

Association des anciens fonctionnaires

de l’Unesco

 

Imprimé en France par

UNICOMM, 75005 Paris

Couverture Rolf Ibach

Mise en page Agnès van den Herreweghe

Association des anciens fonctionnaires de l’Unesco

1, rue Miollis, 75732 Paris Cedex 15, octobre 1999

Cette ouvrage est libre de tout droit de reproduction.

L’envoi à l’Association d’une copie de toute mention

de cette brochure serait apprécié.

PREFACE

 

 

Voici quatre ans, sous le titre l’Unesco face au XXIe siècle, un groupe de réflexion et d’action, le groupe Miollis, composé d’anciens fonctionnaires, membres de l’AAFU, l’Association des anciens fonctionnaires de l’Unesco, s’efforçait d’ouvrir un débat sur l’avenir et sur la rénovation de l’Organisation Après avoir publié cette brochure, le groupe, toujours sous l’égide de l’AAFU, a organisé un cycle de confé-rences avec débats sur le thème l’Unesco face à la mondialisation. Les sujets étaient orientés plus spécialement vers les domaines de compé-tence de l’Organisation : l’éducation, les sciences, la culture et la communication, et appel était fait dans chaque cas à un spécialiste
reconnu pour présenter l’état actuel de sa réflexion sur la mondialisation, ses conséquences et les perspectives à moyen terme pour l’Unesco. Parallèlement, le groupe Miollis a poursuivi ses travaux en s’interrogeant sur le rôle, les responsabilités et les principes d’action de l’Organisation aussi bien que sur des réformes et des initiatives nouvelles. Ces travaux sont en cours de publication dans la série les
Cahiers Miollis
dont les quatre premiers numéros sont déjà parus. D’autres vont suivre.

A la veille du débat qui doit avoir lieu sur l’Unesco au XXIe siècle pendant la 30e session de la Conférence générale, les anciens fonctionnaires ont voulu exprimer leur confiance dans un renouveau de l’Organisation et participer à la réflexion générale en se fondant sur le patrimoine irremplaçable de l’expérience vécue. Si le passage symbolique dans le troisième millénaire incite à se tourner vers l’avenir, à le prévoir et à le préparer, il ne marque nullement une rupture radicale avec le passé. L’Acte constitutif garde toute sa validité et toute sa pertinence et l’Unesco conserve la dimension fondamentale qui guide son action : sa vocation éthique.

Les pages qui suivent ne visent ni à ébaucher une sorte de stratégie à moyen terme, ni à entreprendre un exercice de programmation.
Libérés des contraintes de carrière et animés par une volonté de
construction, les anciens entendent poser certaines questions, souvent ignorées ou éludées en d’autres instances, et partager le fruit de leur travaux en présentant non pas des propositions mais des vues destinées à enrichir le débat.

Pour qui jette un regard en arrière, il est évident que l’Unesco, au cours du dernier demi-siècle, a su s’adapter aux mutations politiques, sociales et culturelles ainsi qu’à une révolution technologique, qui ont transformé radicalement le système-monde à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité : pour ce faire, elle a dû inventer de nouveaux programmes, lancer de nouvelles idées, trouver de nouveaux modes d’action. On constate aussi qu’elle a constamment été à la recherche d’un équilibre introuvable entre deux pôles de son activité, la mobilisation de la conscience internationale, (n’est-ce pas Jaime Torres Bodet, deuxième Directeur général (1948-1952), qui souhaitait que " l’Unesco devienne la conscience des Nations Unies " ?) et la mise en œuvre, dans ses différents domaines de com-pétence, de programmes d’action ‘opérationnelle’, à portée nationale ou internationale, dont la finalité est ce que l’on peut désormais appeler le développement durable et partagé.

Les membres du groupe Miollis ont demandé à Michel Batisse, ancien Sous Directeur-Général au secteur des sciences de l’Unesco, actuellement Président du Plan Bleu pour l’environnement et le développement en Méditerranée, de se faire l’écho de leurs préoccupations et de préparer la présente contribution qui se situe sur un plan général et qui leur a été soumise au cours de deux réunions, en juin et en septembre 1999.

Cette contribution sera suivie dans le proche avenir d’autres réflexions émanant de membres du groupe pour traiter d’aspects particuliers et notamment des problèmes de gestion et des relations avec les Etats-membres et les autres partenaires de l’Unesco.

 

 

Robert Grauman

Président du Groupe Miollis

TABLE DES MATIÈRES

 

 

 

 

  1. Les changements significatifs dans le monde ……. 8
  2. La réaction de l’Unesco ……………….…….….…. 11
  3. Les avenirs possibles ………………….……….…... 14
  4. Des tendances lourdes ………………………..... 14

    Trois scénarios possibles ……………….…...… 18

  5. Un scénario pour l’Unesco …………………….….. 22

Les missions permanentes ……………………. 24

Des priorités de programme ………………….. 25

Des principes pour l’action …………….……... 28

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus de 50 années après sa fondation, l’Unesco – comme toutes les organisations du Système des Nations Unies – se trouve confrontée à un monde profondément différent de celui qui l'a vue naître. Malgré la permanence de nombreux problèmes, les changements d'ordre technique, économique, social ou politique qui se sont échelonnés depuis 1946 sont lourds de conséquences majeures pour l'avenir de l'humanité et sont donc appelés à peser fortement sur le rôle et les activités de l’Unesco dans les prochaines décennies.

Dès lors, dans l'orientation de ses missions permanentes, dans sa programmation, dans son système de relations et dans sa gestion,
l'Organisation doit aujourd'hui procéder à un examen approfondi de la place qu'elle peut occuper dans le monde nouveau en gestation, afin de contribuer efficacement, au sein du Système des Nations Unies, au bien-être commun de l'humanité.

A cet égard, il est utile d'identifier et de préciser ceux des changements déjà acquis ou en cours qui paraissent les plus significatifs, tant pour le monde en général que pour leurs conséquences directes ou indirectes sur la coopération internationale et sur l’Unesco. Il est intéressant de s'interroger ensuite sur l'avenir et d’explorer les orientations qui paraissent les plus souhaitables pour tenter d’assurer à chacun paix, justice, bien-être et prospérité. A partir d'une telle vision de l'avenir, il sera possible d'esquisser la voie que l’Unesco elle-même pourrait emprunter, tant pour ses priorités d'action que pour ses modalités de gestion.

Telle est la démarche suivie dans la contribution qui est présentée ici. Cette contribution est fondée sur une longue pratique interne de l’Organisation, qui a été surtout articulée autour de programmes très concrets et de thèmes spécifiques. Elle a bénéficié des commentaires constructifs de plusieurs anciens collègues. Cependant, elle n’offre qu’une vision personnelle – que l’on pourra donc juger subjective – d’un ensemble de problèmes très complexes, et elle ne cherche qu’à présenter simplement les réflexions et les espoirs de quelqu’un qui a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle à servir librement les
idéaux et les tâches de l’Unesco.

  1. Les changements significatifs dans le monde
  2. La plupart des grands changements qui ont marqué ces dernières décennies sont en fait liés les uns aux autres dans ce qui constitue aujourd'hui notre " système-monde " où les événements les plus divers et les plus dispersés participent à la dynamique de l'ensemble. Il serait donc vain de chercher à en préciser ici les causes et les effets ou de tenter d'établir une hiérarchie de leur importance. On se contentera alors d'énumérer pêle-mêle les changements qui peuvent être consi-dérés, de manière nécessairement subjective, comme étant les plus
    significatifs :

    i) la croissance démographique, principalement dans les pays en développement, avec une population mondiale qui est passée en 50 ans de 2,5 milliards à 6 milliards d'individus, dont l'espérance de vie moyenne est passée de 46 ans à 65 ans ;

    ii) la décolonisation (y compris dans l'ex-empire soviétique) accompagnée d'un réveil des nationalismes, conduisant à passer d'une cinquantaine à près de 200 Etats-membres de poids très inégal, compromettant ainsi le fonctionnement originel du Système des Nations Unies, fondé sur le principe " un Etat, une voix " et posant de manière aiguë le problème de l’aide publique au développement ;

    iii) la faillite de l'idéologie de planification centralisée, ouvrant la voie à une domination croissante des forces du marché, qui entraîne une impuissance relative des Etats face à une multiplication des institutions internationales et des acteurs économiques et sociaux (transnationales, collectivités territoriales, ONG, médias, etc.), et qui donne l’impression, sans aucun doute excessive, qu’il n’existe qu’une seule voie économique pour organiser le monde ;

    iv) la mondialisation de l'information et de la communication, qui constitue une véritable mutation de civilisation, et aboutit, en particulier, à un décloisonnement universel des cultures et à une montée inexorable des aspirations matérielles des individus, génératrices de tensions dès lors qu'elles ne peuvent être satisfaites ;

    v) l’instantanéité parallèle de marchés financiers en expansion, véritable moteur de la mondialisation économique, accompagnée de flux virtuels de capitaux, générateurs d’instabilité et d’inégalités ;

    vi) l'intensification extrême des mouvements de marchandises et de produits ainsi que des déplacements de personnes par avion ou voiture individuelle, contribuant à une uniformisation des modes de vie ;

    vii) la médiatisation instantanée des événements indépendamment de leur importance réelle auprès d'un public soumis à la publicité, à la propagande et aux effets d'annonce, déclenchant des sentiments d’insatisfaction et d’anxiété et pouvant aussi bien favoriser la démocratie que la démagogie et les systèmes autoritaires ;

    viii) l'aggravation du clivage économique et social – plus apparent depuis la fin du conflit Est-Ouest – entre les pays industrialisés du " Nord " et les pays en développement du " Sud ", accompagné d'une fracture croissante au sein même de tous les pays entre les riches et les pauvres, résultant essentiellement de l'ensemble des changements précédents ;

    ix) la convergence de percées technologiques majeures, fondées d'abord sur les avancées de la physique (nucléaire, transistor, laser, espace, ordinateur, numérisation, etc.) puis de la biologie (antibiotiques, hormones, contraceptifs oraux, microbiologie, génie génétique, etc.), dont les retombées sociales, environnementales ou éthiques sont profondes, incertaines, inattendues et parfois inquiétantes ;

    x) l'émergence, en matière d'environnement et de ressources naturelles, de problèmes complexes et parfois surprenants affectant tout ou partie de la planète et demandant une gestion coopérative – orchestrée éventuellement par des conventions mondiales ou régionales – dans des domaines tels que le changement climatique, la protection de la couche d'ozone, la maîtrise de l'énergie, l'approvisionnement en eau, l'élimination des déchets, les pollutions diverses, la contamination des aliments, la protection de la diversité biologique, la désertification, etc. ;

    xi) l' " artificialisation " rapide du territoire, avec dégradation des écosystèmes et des paysages, destruction des forêts tropicales, déclin des populations rurales traditionnelles, exode massif vers les villes, multiplication des fortes concentrations urbaines et littorales assorties de leur cortège de tensions sociales et environnementales, etc.

    C'est de l'effet conjugué de tous ces changements que résulte la transformation profonde de l’ensemble des sociétés humaines que l’on peut observer depuis la seconde guerre mondiale et qui semble s’articuler aujourd'hui selon trois axes majeurs :

    i) l'aspiration à la liberté individuelle, au confort matériel, à la maîtrise de la fécondité, à la justice, à la démocratie et à la paix, conduisant à une montée générale des revendications en faveur des droits de l'homme, du droit des minorités, de l'égalité entre les sexes, d'une participation à la prise de décision, d'un réexamen de la nature du travail, de la retraite, etc., aspiration que l'on rencontre au premier chef dans les pays industrialisés, mais aussi bien, dans la mesure où elle peut s'exprimer, dans les pays en développement ;

    ii) en contrepoint, dans l'ensemble des pays, l'insatisfaction de larges couches de la population laiss鈈ˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆˆplanète bleue " ainsi que de la communauté de destin de l’espèce humaine tout entière au delà de sa diversité physique, économique et culturelle, que l’adoption de conventions mondiales semble en particulier montrer.

    L’univers politique et culturel ne se réduit pas aux valeurs
    et aux volontés du monde occidental ; malgré certaines
    apparences, le théâtre du monde est devenu plus complexe, plus encombré, plus artificiel et moins prévisible.

    Contrairement à ce qu’espéraient certains des fondateurs de l’Unesco, contrairement aussi à ce que la mondialisation et le déclin de certaines idéologies peuvent sembler annoncer, l’univers politique et culturel ne se réduit pas aux valeurs et aux volontés du monde occidental. En fait, malgré certaines apparences, le théâtre du monde est devenu plus complexe, plus encombré, plus artificiel et moins prévisible. La scène qui s'y joue est dominée par les grands développements technologiques qui ont bouleversé les cultures et les traditions de la vie courante, dont les effets pervers n'ont pas été prévus et maîtrisés, et dont l'assimilation n'a pas été assurée dans l'esprit de l'immense majorité des spectateurs. Les acteurs eux-mêmes se sont multipliés, donnant libre cours à des forces qui réduisent ou déstabilisent les rôles traditionnels des Etats et exigent de redéfinir les processus de prise de décision. L'ère bien rodée de la coopération intergouvernementale entre Etats souverains, qui avait présidé à la naissance des Nations Unies, doit faire place à ces nouveaux venus (collectivités territoriales, transnationales, ONG, groupes de pression, fondations, société civile, etc.) et à ces nouveaux modes d'intervention (Internet, télécommunications, réseaux, jumelages, mécénat, etc.). Le moment est venu où la co-opération internationale sur laquelle fut fondée l’Unesco doit venir s'inscrire dans la perspective d’une " gouvernance mondiale " dont les rouages restent encore à articuler et à mettre en branle dans une cohé-rence retrouvée.

  3. La réaction de l’Unesco
  4. Devant une telle énumération, certains vont jusqu'à penser que l'ampleur et la multiplicité des changements survenus justifieraient que l'on s'interrogeât sur la pertinence même de l'Acte constitutif et sur les modifications qui pourraient lui être apportées pour mettre à jour les missions de l'Organisation. Cependant une telle révision – qui devrait s'inscrire dans le cadre d'une refonte encore hypothétique de l'ensemble du Système des Nations Unies – risquerait fort d'ouvrir des controverses déstabilisantes et de donner lieu à des compromis peu constructifs pour l’Unesco. De surcroît, cette révision ne paraît nullement nécessaire, tant l'Acte constitutif, par sa large vision sur la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité et par le lien intime qu'il établit entre paix et développement, a déjà prouvé qu'il ne constituait pas un obstacle à l'évolution de la stratégie et des programmes de l'Organisation.

    Un examen même rapide des activités de l’Unesco depuis sa fondation montre en effet clairement que – dans le cadre général de son très large mandat – elle n'est pas restée sans réagir face à l'émergence de tous ces changements. Il serait en fait intéressant d'examiner comment ses programmes se sont adaptés au fil du temps pour tenter de répondre – ne fût-ce que de façon incidente – à tel ou tel problème qui n'avait pas été explicitement prévu à l'origine.

    Ainsi par exemple, on s'accorde aujourd'hui à considérer l'ensemble des activités de l’Unesco en matière d'environnement – notamment les grands programmes scientifiques intergouvernementaux tels que le Programme sur l'Homme et la Biosphère (MAB), le Programme Hydrologique International (PHI) ou les programmes de la Commission Océanographique Intergouvernementale (COI) – comme ayant eu un rôle novateur, mené à des résultats importants et assuré une co-opération internationale exemplaire. Or, ni le terme d'environnement, ni d'ailleurs celui de ressources naturelles ne figurent dans l'Acte constitutif, du fait que l'importance mondiale de ces questions n'était guère perçue au moment de sa rédaction.

    De même, la place prise au sein de l'Organisation par les pro-blèmes de la communication – exacerbés aujourd'hui par la mondialisation de l'information – ont conduit à situer ce domaine au même niveau organique que ceux de l'éducation, de la science et de la culture de façon à réagir opportunément à la montée des enjeux, des espoirs et des risques qui lui sont associés.

    Il serait d'ailleurs utile de tenter d'évaluer dans quelle mesure l’Unesco a eu une action effective pour accompagner chacun des changements significatifs que l'on a identifiés, soit pour en accélérer le rythme, soit au contraire pour en pallier les effets négatifs. On ne peut à cet égard que donner ici quelques exemples ponctuels, qui cependant montrent assez bien certaines contributions pionnières apportées par l'Organisation dans l'évolution récente du monde.

    Ainsi, dans le vaste domaine de l'éducation, la promotion par l’Unesco du concept même d'éducation et de formation professionnelle permanentes répond-elle directement au besoin de préparer et d'accompagner le changement dans tous les pays et dans tous les esprits et de tenir compte de l’évolution rapide des connaissances et des techniques. Les campagnes en faveur de l'alphabétisation et l'aide au développement des systèmes éducatifs, de même que la mobilisation des moyens financiers nécessaires à l'éducation engagée à la Con-férence mondiale de Jomtien en 1990, procèdent du même souci de généraliser l’accès à l’éducation.

    En matière scientifique, on peut noter que, dès 1948, c'est l’Unesco – conjointement avec la France – qui fonde l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) ou qui jette les bases, en 1950, du Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN). En 1968, c'est aussi l’Unesco qui organise la Conférence intergouvernementale sur l'utilisation rationnelle et la conservation des ressources de la Biosphère, première ébauche du concept actuel de développement durable. C'est encore l’Unesco qui favorise la formulation de politiques scientifiques nationales, qui assure l'établissement de plusieurs dizaines d'écoles d'ingénieurs, ou encore, sur le plan éthique, qui fait adopter en 1997 une Déclaration universelle sur le génome humain. C’est elle qui rassemble scientifiques, politiques et représentants des gouvernements et de la société civile à Budapest en 1999 pour ébaucher une entente nouvelle entre " science et société ".

    Dans le domaine mouvant et sensible de la culture, on peut rappeler que la dialectique entre l'universel et le particulier a constamment sous-tendu l'action de l'Organisation. Celle-ci s'inscrit à la fois dans la dynamique de mondialisation de la connaissance des œuvres humaines et dans la préservation des identités culturelles et des patrimoines nationaux tangibles et intangibles. On peut considérer que l’Unesco a ainsi contribué à limiter l'uniformisation de la culture, notamment sous ses formes écrites et audio-visuelles, tout en enrichissant l'ensemble du monde par une meilleure appréciation de sa diversité. A cet égard, les grandes campagnes de sauvegarde des monuments ou la mise en œuvre de la Convention sur la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel sont présents dans l'esprit de chacun.

    Moins connus peut-être sont les efforts continus de l’Unesco dans le domaine de la communication et de l'échange d'information, avec au départ le souci d'une répartition équitable des connaissances et des moyens en informatique, présent dès la conférence de 1959 sur le traitement numérique de l'information, puis l'instauration d'une coopération efficace dans le cadre du Programme international pour le développement de la communication ou la recherche d'une signification sociale, d’une rigueur, d'un équilibre et d'une éthique dans le contenu des messages transmis.

    L'intensification des liens avec les ONG, la lutte contre le racisme et l'apartheid, l'accent sur la dimension culturelle du développement, la décentralisation des moyens d'action au niveau des Etats-membres, la conduite d'activités " opérationnelles " d'aide aux pays en développement, les programmes de recherche mondiaux sur les régions arides, les ressources en eau, les océans, les ressources minérales ou les systèmes écologiques, la mise en place des réserves de biosphère, les nombreuses déclarations et réunions sur les grands problèmes de société, et bien d'autres actions pourraient être explicitées pour montrer cette adéquation constante et trop méconnue entre l’Unesco et les changements survenus dans le monde, qu'elle a su accompagner et souvent encourager.

  5. Les avenirs possibles
  6. Au moment où un nouveau siècle commence, il apparaît clairement que les bouleversements qui ont marqué les 50 dernières années sont loin d'avoir montré toutes leurs conséquences et d'avoir atteint partout leur pleine ampleur. L'ère des transformations profondes qui affectent l'humanité et la planète elle-même n'est pas achevée, si tant est qu'elle puisse s'achever quelque jour par l’instauration d'une relative stabilité.

    L'ère des transformations profondes qui affectent

    l'humanité et la planète elle-même n'est pas achevée,

    si tant est qu'elle puisse s'achever quelque jour

    par l’instauration d'une relative stabilité.

    Dans le même temps, d’autres changements, d’autres bouleversements sont possibles et il est bien difficile d'avancer des prévisions à plus ou moins long terme pour un système-monde dont on voit chaque jour davantage la complexité et l'instabilité. Cependant, ce système est sujet à un certain nombre de tendances lourdes, qu'il est permis de
    projeter jusqu'à un horizon pas trop lointain. Dans le domaine de la prospective, nombre de projections sont faites à l'horizon 2025. C’est donc l’horizon qui sera considéré ici, ni trop rapproché pour que les évolutions soient suffisamment marquées, ni trop éloigné pour perdre sa signification à l’échelle de la vie humaine. Quant aux tendances lourdes, bon nombre d'entre elles ne sont en fait que la poursuite des changements significatifs déjà évoqués, mais il est permis de tenter d'évaluer leurs conséquences futures.

    Des tendances lourdes

    La croissance démographique est la première des tendances lourdes. C’est sa poursuite inéluctable à moyen terme qui en fin de compte a le plus de poids pour chiffrer les besoins des populations et leurs impacts sur le monde physique comme sur l'économie. On assiste depuis 1965 à une baisse générale du taux moyen de fécondité que l'on constate dans tous les pays. Ce taux est tombé en dessous du taux de renouvellement dans une soixantaine de pays, et notamment dans tous les pays industrialisés, aboutissant à un vieillissement de la population. Cependant, en raison de l'inertie propre aux changements démographiques, la population mondiale se situera entre 7,3 milliards et 8,4 milliards d'individus en 2025, avec une progression particulièrement forte en Afrique où les moins de 15 ans seront en proportion de 40 %, et aussi en Asie où ils seront 30%.

    L'espérance de vie continuera à croître dans le même temps, malgré la persistance de la malnutrition et les maladies comme la tuberculose, la malaria et le SIDA chez les populations les plus défavorisées. Cette augmentation de la longévité, combinée avec l'utilisation massive des technologies informatiques dans les entreprises et les foyers, amènera nécessairement une remise en cause des valeurs traditionnellement attachées au travail et au loisir, notamment dans les pays industrialisés, d'autant plus que certaines branches de l'industrie continueront leur délocalisation vers les pays où la main d'œuvre sera la moins chère et que le chômage ne disparaîtra pas.

    Les besoins en nourriture, en énergie, en eau ou en matières premières sont naturellement appelés à accompagner l'augmentation de la population. Si on peut espérer avec la FAO que la production mondiale d'aliments arrivera à suivre, comme elle l'a fait, tant bien que mal, depuis 50 ans, il est probable que les difficultés de répartition maintiendront ici et là des tensions récurrentes, plus ou moins maîtrisées par les pouvoirs publics et les ONG, et que ces tensions conserveront un aspect chronique sur une bonne partie du continent africain. Les difficultés de soudure viendront d'ailleurs davantage du manque d’information des populations rurales les plus pauvres que des possibilités techniques de production.

    Pour l'énergie, la consommation mondiale devrait au moins doubler malgré les politiques de maîtrise mises en place de plus ou moins bonne grâce par les pays industrialisés, qui sont les principaux émetteurs de CO2, en conformité avec la Convention sur le changement climatique. Cette consommation restera toujours principalement axée sur les combustibles fossiles, avec utilisation accrue de gaz naturel, et entraînera probablement une légère augmentation de la température moyenne du globe. Le recours aux sources nouvelles telles que le solaire et l’éolien demeurera encore relativement faible, alors que le nucléaire – grâce à des filières améliorées – sera sans doute toujours très présent.

    Pour l'eau, on peut compter qu'une trentaine de pays au moins seront soumis à de fortes tensions conjoncturelles, puis structurelles, d'ici 2025. On peut considérer que les besoins domestiques et industriels seront tant bien que mal assurés, avec accent accru sur le recyclage, le dessalement ou les forages profonds. En revanche, pour les besoins agricoles, des changements radicaux seront nécessaires en matière d'irrigation, afin de réduire la part largement dominante qu’elle occupe dans la consommation totale dans les régions ou dans les périodes où les ressources sont les plus réduites. Ces changements impliquent la rénovation des périmètres irrigués pour réduire les pertes, l’introduction de techniques fines d’apport en eau, la sélection de variétés de cultures nouvelles, ainsi que la mise en place de tarifications socialement acceptables.

    Enfin, pour ce qui est des matières premières, les principaux minerais resteront accessibles. En revanche, pour le bois, on peut s'attendre, malgré les efforts de conservation et de plantation engagés, à une réduction importante de la superficie des forêts tropicales, et donc de leur riche diversité biologique, consécutive à la pénétration des industries extractives et à la mise en culture inconsidérée de leurs terres fragiles. Les forêts tempérées seront moins menacées, mais sur terre comme en mer, la protection des espèces et des écosystèmes demeurera sujet de préoccupation.

    L’urbanisation est appelée à se poursuivre fortement dans l'ensemble du monde. En effet, l'augmentation de la population chez les plus pauvres, la mondialisation des échanges agricoles, l'aspiration au bien-être conduiront d'ici 2025 à une accélération de l'exode rural dans les pays en développement ainsi qu'au phénomène de " littoralisa-tion " – fixation des implantations sur le littoral – dans tous les pays. Le taux moyen d'urbanisation dans les pays en développement passerait ainsi de quelques 15% en 1950 à près de 60% en 2025, alors que, dans les pays industrialisés, il passerait d'environ 60 à 80%. Si ces derniers pays auront sans doute encore du mal à maîtriser la gestion de leurs grandes agglomérations et de leurs banlieues, on peine à imaginer les difficultés énormes qui sont prévisibles dans les mégapoles et les bidonvilles des premiers. Dans le même temps de fortes pressions migratoires en direction des pays industrialisés peuvent être anticipées en raison notamment de cette urbanisation massive, de la persistance de la pauvreté et de la facilité des déplacements.

    Sur le plan des technologies, on doit évidemment s'attendre à la forte croissance de l'informatique qui encouragera la mondialisation et la " virtualisation " des rapports économiques, sociaux et culturels, ouvrant des possibilités immenses de contact et d’échange, mais présentant le risque de dérive et de chaos de l'information. On peut également s'attendre à de grands bouleversements en matière agricole, médicale – et aussi en droit civil et pénal – dus aux performances étonnantes du génie génétique. La société de demain est en effet appelée à avoir toujours plus recours à la science et à la technologie pour remédier aux problèmes que la science et la technologie ont elles-mêmes engendrés et que l’on n’aura pas su prévoir.

    Face à cette expansion inexorable des techniques et à la complexité des processus liés à la mondialisation, on peut se demander si la diminution du poids et du rôle des Etats va se poursuivre, et si elle constitue elle-même une tendance lourde. Cette question est évidemment très importante pour l’Unesco et pour l'ensemble des organisations intergouvernementales. Cependant, quelles que soient les insuffisances, les erreurs et les faiblesses des Etats-nations, ils demeurent et demeureront longtemps " la seule alternative possible au chaos ". Par la force des choses, en l'absence de tout autre système crédible de sécurité collective, d’ordre public et de référence culturelle, on peut donc penser que l'Etat-nation conservera sa place spécifique dans la période considérée malgré la multiplication des acteurs en présence, y compris là où des Etats se regrouperont ou, au contraire, instaureront chez eux des structures décentralisées autonomes.

    Toutefois, on peut également anticiper une poursuite de la multiplication du nombre des Etats-nations. Une certaine " balkanisation ", encouragée par la revendication d'identité culturelle, religieuse ou linguistique, par le " droit des peuples à disposer d'eux-mêmes " et par la naïveté ou l'intérêt de puissances extérieures, paraît aujourd'hui inéluctable. Les regroupements économiques d'Etats, qui sont favorisés par la mondialisation, ne constituent pas une entrave à cette tendance, la souveraineté politique – le siège aux Nations Unies – agissant alors comme compensation à la dépendance économique. Une telle augmentation du nombre des Etats-membres, pour la plupart micro-Etats incapables d’assumer en pratique les charges de la souveraineté, ne manquera pas de reposer la question de la pondération des votes dans toute réorganisation de la gouvernance mondiale, tout comme celle d’une pertinence accrue des actions à l’échelle régionale.

    Si l'idéal de progrès universel, fondé sur l'éducation, la science et la raison et incarné dans l'utopie des Lumières, demeure vivace, il se heurte à l'empire indifférent de la
    technologie, aux limites de tolérance de la planète et, en fin
    de compte, aux ressorts individuels de la nature
    humaine
    en quête d’avantages toujours croissants.

    Enfin, faut-il le rappeler, il serait vain d’attendre que le fossé entre le niveau de vie des pays industrialisés et celui des pays en développement puisse être comblé dans un proche avenir. Si l'idéal de progrès universel, fondé sur l'éducation, la science et la raison et incarné dans l'utopie des Lumières, demeure vivace, il se heurte à l'empire indif-férent de la technologie, aux limites de tolérance de la planète et en fin de compte, aux ressorts individuels de la nature humaine en quête d’avantages toujours croissants. Il en résulte que l'inévitable persistance de larges poches de pauvreté, de marginalité et d'inégalité continuera à maintenir des tensions entre pays comme à l'intérieur des pays, même s'il y a lieu d’espérer que la violence interethnique ou les formes nouvelles de terrorisme seront contenues et la paix globale assurée.

    Trois scénarios possibles

    Ces quelques tendances lourdes, c'est à dire ne pouvant être sous-estimées dans aucune hypothèse, ainsi que les tendances macro-économiques que l'on peut dégager, doivent être prises en compte dans toute représentation de l'avenir que l'on voudrait imaginer. A cet égard, de nombreux travaux de prospective mondiale sont en cours, fondés généralement sur la méthode des scénarios. On peut en effet construire des scénarios très diversifiés, en fonction de jeux cohérents d'hypothèses de départ sur un certain nombre de facteurs variables, qui mènent par un cheminement logique à des "images" ou des "visions" de ce que pourrait être le monde en 2025. En la matière, il importe cependant de souligner que la prospective ne consiste pas à faire des prédictions, mais seulement à éclairer des avenirs possibles, y compris ceux qui paraissent les plus souhaitables, permettant en principe de mieux orienter dès maintenant les comportements et les prises de décision nécessaires.

    Quand on s’interroge sur l’avenir, la pente naturelle de l'esprit consiste à extrapoler les évolutions que l’on peut identifier, ce qui revient à prolonger les courbes dans le sens où elles ont l’air d’aller. Il s’agit là d’un scénario tendanciel sans surprises. On peut alors imaginer que les choses auront tendance à s’améliorer ou au contraire à se dégrader. A partir du schéma actuel, marqué par une vision néo-libérale du système-monde, on peut ainsi construire deux scénarios contrastés, un scénario tendanciel libéral optimiste et un scénario tendanciel libé-ral pessimiste. On retrouve ces deux scénarios sous des noms divers et avec quelques variantes dans la plupart des études prospectives en cours.

    Le premier scénario est clairement celui qui est préconisé à l’heure actuelle par le monde des entreprises et par bon nombre d’économistes. C’est aussi semble-t-il celui de la Banque Mondiale ou de l’Organisation Mondiale du Commerce. Il repose essentiellement sur la prédominance du marché et limite au maximum le pouvoir réglementaire et l’intervention des Etats en matière économique et financière. Il encourage fortement l’innovation technologique (y compris en matière génétique) et, en entraînant la majeure partie du monde dans une dynamique compétitive de libre-échange, il assure une forte croissance. En matière démographique, il correspond à la projection moyenne des Nations Unies donnant une population mondiale de 7,8 milliards en 2025. Il est fondé sur une bonne entente entre les trois pôles économiques dominants que demeurent les Etats-Unis, l'Union Européenne et le Japon, avec prépondérance militaire et diplomatique du premier. C’est un scénario favorable à la mondialisation sous toutes ses formes, conduisant à une uniformisation progressive des comportements, des produits culturels, du langage, des modes de consommation, des méthodes de production agricole et industrielle, assurant une omniprésence des sociétés transnationales et un pouvoir considérable des médias.

    Ce scénario est marqué par un certain matérialisme, avec accent sur la satisfaction des aspirations individuelles. Il tire une légitimité particulière de l’échec des économies planifiées et semble conduire dans le court et le moyen terme à une situation mondiale de prospérité et de paix. Cependant, certains pays et plus encore certains groupes sociaux demeurent à l’écart de cette prospérité fondée sur la concurrence et le succès des plus forts. Il ne favorise pas la redistribution de la richesse, tend à ignorer les impératifs d'équité et de solidarité et n’assure pas nécessairement l'objectivité dans l'information. Il n’ac-corde pas une priorité suffisante à l’éducation pour tous les citoyens et laisse persister ignorance et illettrisme chez les plus démunis. Ce déficit social et culturel l’éloigne donc en partie de l’idéal des droits de l’homme qu’il revendique pourtant volontiers. En outre, la prédominance des intérêts privés sur l’intérêt public et du court terme sur le long terme, ainsi que la création artificielle et continuelle de besoins matériels, conduisent à un gaspillage de ressources naturelles et à une certaine négligence de l’environnement dont les dégradations sont plutôt corrigées a posteriori qu’évitées a priori. Ce déficit environnemental l’éloigne donc de l’objectif d’un développement durable. Au plan mondial, on assiste ainsi à une délocalisation des industries polluantes vers les pays à faible réglementation sociale et environnementale et à la non-intégration des coûts sociaux et environnementaux dans la comptabilité économique. Dans ce scénario, on considère en fait que la sécurité collective demeure menacée, ne serait-ce que par les écarts de niveau de vie et la concurrence pour l’accès aux ressources naturelles. Les dépenses d’armement restent donc élevées, réduisant d’autant les possibilités d’une aide au développement qui demeure mal ciblée et a tendance à renforcer les inégalités dans les pays qui en bénéficient. Enfin, tout en se maintenant pour l’essentiel, le Système des Nations Unies se trouve quelque peu marginalisé dans un tel scénario et demeure soumis aux intérêts immédiats de telle ou telle puissance dominante.

    Le second scénario tendanciel, lui aussi libéral mais pessimiste, est en quelque sorte le négatif du premier. Il suppose en fait un échec du modèle libéral par une exacerbation des défauts inhérents à ce modèle. Il s’agit d’un scénario " repoussoir " qu’il n’y a guère lieu d’explorer en détail mais qui est malheureusement un scénario possible. Il peut en effet être enclenché par la mise à l’écart prolongée de larges couches de la population dans les pays en développement voire même dans certains pays industrialisés, par les forces incontrôlées du marché. Les excès d'un libre-échange généralisé ignorant les particularismes peuvent aussi déclencher de graves tensions entre pays, y compris en matière agricole, conduire à des " guerres économiques " déstabilisantes ou à des conflits sur la propriété intellectuelle. Le souci de préserver les avantages acquis, notamment dans les pays du Nord, conduit au maintien ou même à l’accroissement des dépenses militaires. L’imposition de fait d’un modèle culturel universel favorise des replis identitaires, générateurs de violence, de racisme ou de tribalisme. L’absence d’équité sociale à l’échelon national et de solidarité à l’échelon international ainsi que la multiplication et l’aggravation des catastrophes environnementales complètent l’image de ce scénario noir, où la croissance économique s’arrête, où la population mondiale atteint 8,4 milliards en 2025, où le monde se fragmente, où les conventions sociales et environnementales ne sont plus respectées, où l’illettrisme se répand partout et où chacun se replie sur soi en tentant égoïstement de s’en tirer. C'est un scénario qui s'écarte des conditions de paix, de stabilité et de respect des droits de l'homme, et où naturellement le Système des Nations Unies perd toute pertinence.

    Face au dilemme qui précède, force est d’imaginer et d’explorer un troisième scénario possible, suffisamment réaliste pour être mobilisateur. On peut le qualifier de " scénario de développement humain durable et partagé ". Un tel scénario conserve toute sa place au libre échange et au marché mais vise à compenser leurs effets pervers et ceux de la technologie par un souci délibéré en faveur des impératifs sociaux et environnementaux. Il met l'accent sur les aspects immaté-riels de la croissance économique afin de ménager les ressources naturelles. Si cette croissance demeure modérée, elle est aussi mieux répartie sur l’ensemble du monde, entraînant une montée moins forte de la démographie, qui correspond à la projection basse des Nations Unies : 7,3 milliards d’individus en 2025. On pourrait parler tout simplement de scénario de développement durable, si l’on se souvient que ce vocable, entériné par la Conférence des Nations Unies de Rio de 1992, se réfère à un développement qui soit à la fois économiquement viable, socialement acceptable, respectueux de l’environnement et technologiquement approprié. Cependant un tel développement ne peut être véritablement durable que s’il l’est pour l’humanité entière d'aujourd'hui et de demain, ce qui implique l’exigence de solidarité et de partage, non seulement à l’intérieur de chaque pays mais aussi entre tous les pays. On peut certes agir localement en faveur du développement durable, mais le concept ne prend tout son sens que dans une approche universelle.

    Dans ce scénario, qui ne relève pas de l’utopie mais de la nécessité, la liberté d’agir et d’entreprendre est associée aux actions publiques volontaristes et au respect de réglementations assurant l’égalité des chances, l’épanouissement des diverses cultures et le souci du bien commun. L'instauration d'un système multipolaire de zones régionales de libre échange favorise un plus juste équilibre mondial avec maintien des spécificités culturelles. Il est complété par des mécanismes de limitation des flux financiers spéculatifs et des paradis fiscaux et par une extension globale des règles et des conventions de protection sociale et environnementale. Le Système des Nations Unies tout entier obéit au principe d’universalité ; par la pondération des votes, tous les Etats sont en mesure d’y faire entendre leur voix mais les plus puissants économiquement ainsi que les plus peuplés se voient reconnaître un rôle correspondant à leur importance. La réduction des tensions économiques entre les Etats permet l’organisation d’une sécurité collective reposant sur une participation équitable des zones régionales et sur des principes bien établis, conduisant à alléger les dépenses d’armement et à consacrer des crédits substantiels à l’aide au développement durable, elle-même garante de paix, dans la mesure où elle est convenablement ciblée et contribue à établir des institutions nationales démocratiques. Au plan individuel et collectif, la promotion des droits de l’homme s’accompagne du rappel de ses devoirs et de ses responsabilités tant à l’égard de ses semblables et de l’environnement qu’à l’égard des générations futures. Bien entendu, ce scénario qui vise à établir un bien-être humain stable et équitable fondé sur une éthique internationale et intergénérationnelle de justice, de partage, de frugalité, de tolé-rance et de paix, ne saurait échapper aux tendances lourdes esquissées plus haut. Il demande en tout cas une transformation profonde, aussi rapide que possible, des pratiques économiques, sociales et politiques actuelles. Il implique un changement de paradigme dans la conduite des affaires et le choix des priorités sur une planète dont on voit les limites et où l’on devra passer de la coopération internationale à une gouvernance mondiale.

  7. Un scénario pour l’Unesco

En raison de la complexité des situations qui prévalent sur le globe et de la diversité des niveaux de développement et des perceptions culturelles qui demeurent malgré les processus de mondialisation, il est clair que le changement de scénario ne se passera pas de la même façon d’une région à l’autre ou d’un pays à l’autre, et que bien des stades
différents coexisteront à tout moment donné. Ainsi les Amériques peuvent se trouver favorisées par une poussée démographique moins forte et par l’abondance de leurs ressources naturelles, l’Asie présenter des situations fortement contrastées, l’Afrique conserver un relatif
retard. Cependant, prenant le monde dans son ensemble et tout en adaptant soigneusement son action aux conditions régionales, l’Unesco ne peut œuvrer qu’en faveur du seul scénario de développement humain durable et partagé, celui qui correspond implicitement à sa mission permanente, celui d’ailleurs qui ressort plus ou moins clairement de tout un ensemble de déclarations et de plans d’action récents du Système des Nations Unies, y compris l’ " Agenda 21 " adopté par la Conférence de Rio en 1992 ou le Plan d’action d’Istanbul sur l’habitat, ou encore celui de Copenhague sur le développement social.

Prenant le monde dans son ensemble et tout en adaptant soigneusement son action aux conditions régionales, l’Unesco ne peut œuvrer qu’en faveur du seul scénario
de développement humain durable et partagé, celui qui correspond implicitement à sa mission permanente.

En réalité, toute l'action antérieure de l’Unesco s'inscrit déjà dans ce type de scénario, en vertu même de son Acte constitutif et des im-pératifs de son mandat centré sur la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité. S'il importe que le monde " change de scénario " le plus rapidement possible, il n'en résulte donc pas pour l'Organisation de devoir effectuer une révolution drastique dans ses objectifs et ses missions, mais plutôt, fidèle à ses sources, de procéder à une adaptation de ses programmes et surtout de ses méthodes de travail pour accompagner et favoriser plus effectivement ce nécessaire changement. Dans une universalité retrouvée, il s'agira alors surtout pour elle de redéfinir des principes d'action plus précis et mieux ciblés afin d'apporter une contribution concrète et spécifique au scénario de développement humain durable et partagé, en se fondant sur son expérience, sur ses programmes antérieurs, sur ses moyens plausibles et sur une évaluation sans complaisance de son efficacité. Il lui importera ensuite de décliner un certain nombre de projets souhaitables pour assumer pleinement son rôle particulier dans les domaines de l'éducation, de la science, de la culture et de la communication.

Les missions permanentes

Dans ce processus, il est nécessaire de faire ressortir les missions permanentes qui continueront à constituer la légitimité et la justification de cette organisation intergouvernementale spécialisée opérant à l'intérieur d'un Système des Nations Unies plus cohérent et mieux coordonné. Une formulation claire et une mise en relief vivante de ces missions permanentes, qui peuvent être considérées comme des " tendances lourdes " dans ses propres programmes, permettraient déjà à elles seules de calmer les critiques sur sa pertinence et son utilité. On ne saurait donner ici que quelques exemples de ces efforts patients qui s'inscrivent dans la durée, par trop méconnus dans la mesure où ils ne relèvent pas de l'inattendu et du sensationnel et se trouvent souvent occultés par la multiplication d'opérations médiatiques ou ponctuelles sans grand lendemain.

L’Unesco ne saurait se réduire à une fonction de forum,
aussi importante soit-elle comme noyau tangible de la
solidarité des peuples ; le seul débat autour des idéaux
de l'Acte constitutif ne donne pas aisément naissance
à des programmes concrets d'action.

Ainsi, le monde attend manifestement de l’Unesco qu'elle publie régulièrement des statistiques et des indicateurs de performance fiables et constamment révisés dans ses quatre grands domaines de compé-tence. Il attend qu'elle procède à l'observation et à l'évaluation continues des évolutions et des innovations et mette à jour périodiquement des rapports mondiaux dans ces mêmes domaines. Il reconnaît la nécessité d'une action normative pour harmoniser les pratiques administratives et techniques nationales (qu'il s'agisse par exemple de l'équivalence des diplômes universitaires, du statut des enseignants ou de la comparabilité d’observations et de méthodes scientifiques). Il a besoin d'accords négociés, y compris de textes ayant valeur juridique, pour organiser des coopérations internationales et éviter des conflits d'ordre technique ou économique. Il sait le rôle croissant des ONG et le besoin d'apporter aux plus représentatives d'entre elles un appui moral, sinon matériel, tout en favorisant la libre coordination de leurs actions. Il compte sur l'existence et la disponibilité d'un centre mondial, objectif et compétent, susceptible d’apporter aux gouvernements les aides et les conseils qu'ils peuvent solliciter pour l'élaboration de leurs politiques nationales dans l'éducation, les sciences, la culture et la communication. Il apprécie le rôle d'intermédiaire qu'un secrétariat attentif et qualifié peut jouer pour faciliter les échanges d'information ou de personnes au bénéfice mutuel des partenaires. Il a besoin d'un outil de mise en valeur universelle de toutes les cultures et de tous les patrimoines.

Le monde doit disposer aussi d'un forum intellectuel permettant un débat éthique ouvert à tous les pays, sans qu’aucun d’eux puisse y imposer ses vues, sur les causes et les conséquences du changement comme sur le maintien du caractère humain du développement. Il y a lieu ici toutefois de souligner que l’Unesco ne saurait se réduire à cette fonction de forum, aussi importante soit-elle comme noyau tangible de la solidarité des peuples. On peut craindre en effet qu'une poignée de gros contributeurs n'attendent guère davantage de l'Organisation que cette facilité de contacts et d'échanges, alors qu'une multitude de petits contributeurs dont les besoins en matière d'éducation, de sciences ou de culture sont considérables, attendraient d'elle beaucoup plus que ce qu'elle serait en mesure de leur apporter. On peut craindre aussi que le seul débat autour des idéaux de l'Acte constitutif ne donne pas aisément naissance à des programmes concrets d'action, et que, si ce débat peut faire avancer les prises de conscience sur les grands problèmes du monde, l’Unesco n'en a pas le monopole et risque même de le voir se biaiser dans le jeu des influences gouvernementales comme ce fut parfois le cas du temps de la guerre froide. Cependant, dans l’optique d’un scénario de développement durable, on peut espérer voir s’estomper quelque peu l’antinomie intrinsèque entre débat intergouvernemental et forum intellectuel que l’on a observée jusqu’ici.

Des priorités de programme

Ces quelques missions permanentes, rappelées brièvement ici, demandent naturellement à être formulées de façon précise afin de donner de l’Unesco une image claire et convaincante, qui ne soit pas brouillée par une multitude d'actions conjoncturelles plus ou moins significatives ou plus ou moins dispersées. A ce stade cependant, si l'on passe en revue les changements significatifs que l'on a identifiés plus haut, on peut déjà avancer certaines priorités qui devraient s'imposer à l’Unesco à l'orée du prochain siècle. On se contentera ici d’offrir quelques simples suggestions relevant clairement du mandat de l'Organisation et s'inscrivant dans le long terme.

En matière de démographie, ce mandat est loin d'être évident. Toutefois, on sait aujourd'hui que c'est la diffusion de nouveaux schémas culturels entraînant une évolution des rôles dans la vie des couples, conjuguée au développement économique, qui entraîne la baisse de fécondité. On peut dès lors penser qu'une action plus délibérée en faveur de l'éducation générale des filles, encore en retard dans beaucoup de pays, aurait un impact direct et qu'elle pourrait être initiée éventuellement par une conférence mondiale suivie de réunions régionales et d'un plan d'action, en coopération avec l'OMS et le Fonds des Nations Unies pour la Population.

En ce qui concerne les difficultés venant du nombre et de la
disparité des Etats-membres, on pourrait multiplier les actions encore très timides intéressant des groupes d'Etats confrontés à des problèmes communs (zones écologiques, bassins fluviaux, petites îles, pays
enclavés, régions montagneuses, histoire et références culturelles partagées, etc.)

Sur la question cruciale de l'urbanisation – y compris dans les franges littorales – l’Unesco n’a agi qu’assez marginalement jusqu’ici dans le cadre du MAB et du Programme de gestion des transformations sociales (MOST). On pourrait envisager, en coopération avec les municipalités concernées, un programme permettant d’analyser et de comparer le fonctionnement, en tant que systèmes physiques, d’un certain nombre de mégapoles d'une part, de villes moyennes d'autre part, de façon à identifier les blocages et à mieux orienter leur gestion en termes d’utilisation de l’espace, de logements, de transports publics et privés, de flux d’eau et d’énergie, d'approvisionnement en nourriture et matériaux, de déchets solides ou autres paramètres quantifiables.

En matière d'exode rural, il serait possible de contribuer à la mise en place, avec les partenaires appropriés, d'un nombre limité de projets pilotes interdisciplinaires destinés à fixer les populations grâce à des activités décentralisées, avec introduction des techniques et des services nécessaires (informatique, école, sources locales d'énergie, agriculture de proximité, micro-crédit, éco-tourisme, etc.) et de tirer des enseignements concrets de ces expériences.

Face à l'omniprésence des technologies qui dominent et inquiètent le monde, il importe d'intégrer un minimum de culture scientifique à la culture dite générale et à cette fin de donner une place plus importante aux sciences dans l'éducation et dans les médias ainsi que de promouvoir des moyens modernes de vulgarisation, tels que les musées et parcs scientifiques interactifs.

Sur la question de la protection de la diversité biologique, qui peut être associée au monde rural ainsi qu'aux activités sur l'eau et les énergies renouvelables et qui est liée également à la protection des identités culturelles, on devrait développer plus vigoureusement le réseau mondial de réserves de biosphère, contribuant là aussi à fixer les populations locales selon le principe même de ce programme.

En ce qui concerne le changement des comportements en matière de consommation matérielle et de pollution qu'implique le développement durable, il serait opportun de mobiliser les institutions éducatives et les médias sur un plan d'action mondial efficace d'éducation à l'environnement, soulignant les impasses concrètes du consumérisme et la responsabilité morale de tous les citoyens, tant au plan local qu'au plan global. De façon générale, les programmes de l’Unesco en matière d’éducation devraient contribuer à favoriser la prise de conscience de la solidarité planétaire de l’espèce humaine.

Dans le même temps, il est primordial de maintenir vivante la diversité des cultures. Cette action passe d’abord par le souci de conserver une pluralité linguistique dans l’expression culturelle. Elle demande en outre de veiller attentivement à ce que les productions intellectuelles et artistiques de qualité ne soient pas écrasées par les forces du marché ni dégradées par la perte de leur authenticité. Les publications de l’Unesco en particulier peuvent jouer un rôle important à cet égard.

Dans l'optique d'un respect plus exigeant du rôle réglementaire des Etats, et de la promotion d'une démarche éthique de l'Organisation, il semblerait opportun d’instaurer un mécanisme de surveillance de l'application effective des conventions et recommandations formellement adoptées mais souvent oubliées. Par ailleurs, la mise en place possible d'instruments normatifs nouveaux, plus ou moins contraignants, autour de problèmes résultant de certaines avancées technologiques devrait être constamment explorée. Par exemple, en matière de communication, on peut penser que le désordre actuel dans l'utilisation généralisée d'Internet demande une concertation et sans doute une coopération fondées sur un accord concret entre les principales instances chargées de la régulation des problèmes économiques et éthiques engendrés par cet outil qui bouleverse les rapports humains et risque d’accroître les inégalités sociales dans les pays en développement. De même, face aux graves interrogations que suscitent les possibilités qui s’ouvrent aux manipulations de l’embryon humain et aux thérapies géniques, on peut prévoir que des codes de conduite spécifiques devront être adoptés au fur et à mesure de l’apparition des dangers.

Ce ne sont là que quelques suggestions, à seul titre d’exemples, et dont la pertinence demande un examen approfondi. Mais par une telle approche, l’Unesco de demain se verrait confier un rôle visible dans la marche vers le développement humain durable et partagé. Ce rôle, assez novateur pour mobiliser tous les acteurs, ne fait en réalité que prolonger les missions permanentes pour lesquelles elle a déjà une crédibilité, comme la protection et la promotion du patrimoine culturel, l'étude des océans, celles de la biosphère ou des ressources naturelles, ou encore la défense du droit d'auteur, le respect de principes éthiques dans la science et la communication, etc. Conforté par un certain nombre d'activités de caractère plus conjoncturel, ce rôle semble bien être celui qui, dans les années à venir, peut le mieux incarner, de façon tangible et réaliste, le mandat de l'Organisation.

Des principes pour l’action

Cependant une telle ambition doit reposer sur des principes d'action beaucoup plus terre à terre qui n'ont que trop été transgressés dans le passé. En premier lieu, il faut toujours rappeler la nature de l'Organisation, qui est à la fois spécialisée et intergouvernementale et dont les travaux dans chaque pays relèvent déjà de plusieurs ministères. Certes, la nouvelle gouvernance mondiale, qui dépassera le rôle traditionnel des Etats, la conduira à maintenir plus ouvert encore son système de relations extérieures avec les autres acteurs. Mais elle devra prendre garde à ne pas devenir le caravansérail de toutes les sollicitations et de tous les intérêts catégoriels des milieux intellectuels du monde sous peine de n'aboutir qu'à une multitude incohérente de manifestations sans suite notable, écueil dans lequel le Programme de participation aux activités des Etats-membres doit notamment éviter de tomber.

Dans la sphère intellectuelle et morale qui domine sa mission, l'efficacité des actions est plus difficile à évaluer que dans des domaines plus pratiques, mais leur qualité et leur représentativité doivent être patentes. L’Unesco devrait donc pouvoir constituer la clef de voûte d'un ensemble d'activités manifestement nécessaires, et, notamment, d'activités multidisciplinaires sur des objectifs mondiaux majeurs dans sa sphère d’intérêt. A cette fin, elle devrait sans doute privilégier l'établissement de réseaux de compétence intellectuelle bien articulés et susceptibles de promouvoir son action dans le monde entier avec continuité, plutôt que de s’appuyer sur la réunion de petits groupes d’experts choisis de façon plus ou moins empirique.

D’une façon générale, l’Unesco devrait toujours procéder à un examen attentif de la " valeur ajoutée " de ses activités. Elle ne devrait donc agir que si elle possède un avantage comparatif marqué par rapport à d'autres organisations gouvernementales ou non-gouvernementales ou d'autres acteurs mondiaux et régionaux, et se garder de chercher à couvrir un champ trop vaste sous le prétexte qu'un projet proposé relèverait, de près ou de loin, de " ses domaines de compétence institutionnels ". Il faut bien admettre que des ensembles politiques et économiques régionaux puissants, comme l'Union Euro-péenne, se sont créés ou sont en voie de création, dotés de moyens considérables y compris dans ces mêmes domaines. En tout cas, il est clair que l’Unesco devra elle-même être vigilante pour ne pas tenter de s'aventurer sur les domaines de compétence d'autrui, sauf à établir avec eux des partenariats mutuellement profitables.

L’Unesco n'appartient ni à Paris, ni à la France, ni à l'Europe ou à d’autres, mais à la communauté des nations du monde. Au delà du principe de l'efficacité et de la pertinence de son action, elle doit veiller au principe d'universalité.

Ces impératifs sont aujourd'hui d'autant plus importants qu'une confusion réelle ou apparente des rôles s'est établie depuis une
vingtaine d'années entre nombre d’organisations, en raison de l’interconnexion et de la complexité de problèmes où chacune d’elles se considère légitimement impliquée, qu'il s'agisse par exemple des droits de l'homme ou des ressources en eau. Cette situation apparaît notamment pour le suivi des grandes conférences thématiques des Nations Unies, où la plupart des institutions spécialisées du Système pourraient apporter des contributions spécifiques fondées sur leur compétence professionnelle, dans la mesure où elles ne se sentiraient pas marginalisées lors de la préparation de ces conférences ou par le poids écrasant des organismes de financement. Si les plans d’action adoptés par ces conférences sont le plus souvent truffés de vœux pieux et d’incantations sans être assortis de moyens de mise en œuvre, ils n’en demeurent pas moins autant de consensus politiques d’où chaque institution spécialisée peut légitimement dégager des activités concrètes.

Il serait vain de sous-estimer à l'époque actuelle l'importance des actions qui présentent un fort attrait médiatique pour faire connaître l'Organisation. Il importe que de telles actions présentent un message clair sur le problème traité, qu'elles s'inscrivent autant que possible dans la durée, que leur impact ne se limite pas au pays-hôte ou à un petit cercle d'initiés et qu'elles respectent l'équilibre entre les cultures et les régions. On ne saurait pour autant jauger l’œuvre de l’Unesco à ce qui paraît dans la presse. Il est plus facile d’intéresser le public à la sauvegarde des monuments de Nubie qu’à l’alphabétisation. Il est aussi très souhaitable que le siège de l’Organisation soit le lieu de manifestations et de rencontres culturelles de haut niveau. Cependant, l’Unesco n'appartient ni à Paris, ni à la France, ni à l'Europe ou à d’autres, mais à la communauté des nations du monde. Au delà du principe de l'efficacité et de la pertinence de son action, elle doit veiller au principe d'universalité.

Il est vrai aussi que l’Acte constitutif, par ses références explicites aux grands problèmes de la paix, de la justice et de la solidarité, peut entraîner l’Unesco à intervenir dans des débats intéressant les médias qui dépassent largement les aspects plus techniques de la contribution que l’éducation, la science et la culture peuvent apporter à la solution de ces problèmes. Le Directeur général, personnalité élue qui, plus que toute autre, incarne les idéaux et l’image publique de l’Organisation, est naturellement amené dans sa fonction politique à exprimer ce qu’il estime devoir dire sur les circonstances exceptionnelles et les événements majeurs qui jalonnent son mandat. En outre, les organes directeurs de l’Organisation – Conseil Exécutif et Conférence générale – se faisant parfois l’écho de l’Assemblée générale des Nations Unies – ont toute latitude pour ouvrir de larges débats et adopter des résolutions très variées. Cependant ces déclarations et ces résolutions ne doivent pas éloigner l’Unesco de son champ de compétence institutionnelle. Elles ne sont pas destinées à apporter des modifications notables ou des extensions des programmes, approuvés et en cours, que le Secrétariat a pour mission de mettre en œuvre aussi fidèlement que possible. Elles peuvent en revanche concourir à mieux faire connaître au public le message éthique de l’Organisation.

En fait, l'une des voies les plus fructueuses de médiatisation consiste à mettre en relief des réalisations concrètes sur le terrain, dans tel ou tel pays, où l'on peut montrer sans conteste aux décideurs et aux médias qu'un problème relevant clairement des préoccupations du gouvernement et de l’Unesco a été efficacement attaqué. Ce genre d'exemple, qui se rapporte à ce qu'on appelle de façon plus ou moins floue l'action opérationnelle de l'Organisation, suppose évidemment qu'une telle action est toujours menée pour accompagner et surtout pour valider ses activités purement fonctionnelles. Toutefois, cette action, engagée le plus souvent sur des fonds extrabudgétaires d’origines diverses, doit se comprendre comme prolongement direct de ses missions principales au niveau des réalités du terrain, et donc conserver un caractère aussi reproductible ou aussi expérimental que possible plutôt que de constituer une fin en soi. L’Unesco de demain ne sera pas plus qu'hier une institution de financement.

L’Unesco ne sera pas une université ou un centre d'études
et de recherche. Elle doit se comporter comme une
administration publique internationale dont le caractère
particulier est de traiter de coopération intellectuelle.

Elle ne sera pas davantage une université ou un centre d'études et de recherche. Elle doit se comporter comme une administration publique internationale dont le caractère particulier est de traiter de co-opération intellectuelle. C'est donc par sa connaissance des mécanismes et des leviers qui font agir les pouvoirs publics – connaissance qui ne va malheureusement pas de soi chez tous ses fonctionnaires, qui le plus souvent ont été recrutés sur des critères académiques ou circonstanciels sans avoir l’expérience des pratiques administratives et gouvernementales – qu'elle sera en mesure de faire passer dans les actions et dans les réglementations nationales les changements les plus importants qu'elle préconise. C'est par l'autorité que lui confère sa nature intergouvernementale qu'elle peut maintenir sa légitimité et son originalité et manifester sa spécificité et sa pertinence. Comptable des contributions financières de ses Etats membres, même si l'arrivée de nouveaux acteurs peut lui permettre de mobiliser des ressources supplémentaires, l'Organisation ne devra donc pas s'écarter des stratégies et des plans que ses organes directeurs ont adopté, sous peine de désorienter ses propres commanditaires.

La voie qui mènera le monde à un développement humain durable et partagé n’est pas la voie de la facilité. Elle fait appel à l’adhésion soutenue des gouvernements, de la société civile et de l’opinion publique dans les pays en développement et plus encore dans les pays industrialisés. Dans le changement de scénario qui s’impose au monde les dirigeants des pays en développement devront faire preuve d’un courage, d'une lucidité et d’une probité sans failles. Dans les pays industrialisés, tentés de conserver tous leurs avantages, les opinions publiques devront être convaincues d’une générosité nouvelle et de la nécessité de contrecarrer les effets pervers de la mondialisation.

C’est par son prestige moral, par le rayonnement et la portée universelle de ses actions, par la qualité de ses méthodes de communication, par la richesse des débats internationaux qu’elle aura su stimuler, par l'adhésion que lui apporteront les milieux intellectuels les plus éminents dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture, que l’Unesco pourra influer sur les opinions publiques et, par suite, recevoir de la part des gouvernements démocratiques l'appui accru qu'elle aura mérité. Ayant d’ores et déjà pris l’initiative du lancement d’une campagne universelle en faveur d’une " culture de la paix ", elle pourra ainsi poursuivre, dans l’avenir qui se dessine, la mission permanente qui lui fut confiée il y a 50 ans : contribuer à construire la paix dans l’esprit des hommes. L’Unesco aura alors acquis sa place légitime et essentielle dans la gouvernance mondiale de demain.

 

 

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