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      Communiqué de Presse

INFOéthique 98
par Philippe Quéau
Directeur de la Division Information et Informatique
UNESCO

La mondialisation des nouvelles technologies de l'information et le développement d'une économie de l'immatériel, se jouant des frontières et des cadres juridiques nationaux, font ressortir l'urgence d'une régulation politique et d'une vision éthique de la "société globale de l'information".

C'est dans cet esprit que l'UNESCO organise à Monte-Carlo, du 1 au 3 octobre 1998, le 2ème congrès international sur les aspects éthiques, juridiques et sociétaux du cyberespace. A l'heure du cyberespace mondial, dérégulé, sans frontières, il faut poser à frais nouveaux la question de la nature de l'espace public et de l'intérêt général dans le contexte de la Société de l’Information. Qu'est-ce que le bien commun mondial ? Comment réduire l'écart entre ceux qui, bien informés et bien branchés, tirent de mieux en mieux parti des techniques de l’information, pour travailler, pour former des groupes de pression, pour prospecter des marchés nouveaux, ou pour spéculer, et ceux qui sont non seulement coupés de l'accès physique aux réseaux, mais surtout de la capacité de comprendre les nouveaux mécanismes de l'économie mondiale et d'agir sur eux.

L'accès effectif aux informations va devenir l'enjeu majeur de la cyber-société. Devant la progression de la mondialisation économique, financière, technologique, nous avons besoin d'une citoyenneté et d'une gouvernance mondiales, exigeant l'accès à une information publique de qualité, et des instruments de gouvernement adaptés à l'ère cyber. Le libre accès à l'information du domaine public et à l'information gouvernementale, une réflexion approfondie sur la protection de la vie privée confrontée aux techniques d'exploitation des données personnelles, la promotion des logiciels "libres" et des standards ouverts ("non-propriétaires") pour permettre la liberté d'innovation et de collaboration intellectuelle, le développement de la diversité culturelle et linguistique sur la Toile, font partie des mesures garantissant une société de l'information plus juste, plus démocratique. Plus généralement, ce sont les notions d'espace public et de citoyenneté qui demandent à être approfondies. La société de l'information est devenu le "pays mondial" dont nous sommes tous appelés à devenir les citoyens. Comment favoriser la formation de cette nouvelle citoyenneté? Comment penser la démocratie à l'ère de la mondialisation et du cyberespace?

Les expressions de " village global ", de " société mondiale de l’information ", ou d’ " ère de la convergence " sont trompeuses. La globalisation n’est pas la même pour tous. Il y a les " globaux-riches " et les " globaux-pauvres ". Moins d’un Africain sur cinq mille a accès à Internet. Quatre milliards de personnes vivent avec moins de deux dollars par jour. Il y a bien un phénomène de globalisation, mais certains en tirent tout le bénéfice, et les autres en sont de plus en plus durement affectés. Une des raisons à cela est qu’il n’y a pas de pilote global, il n’y pas de volonté politique capable de se faire entendre et respecter au plan transnational. L’exemple des paradis fiscaux, de la circulation sans freins des flux spéculatifs ou de l’incapacité à résoudre les problèmes globaux de l’environnement illustrent ce point.

Cette absence de volonté politique repose elle-même sur une très grande difficulté à caractériser effectivement " l’intérêt général " -- qui reste obscurci par la compétition entre des myriades d’intérêts catégoriels.

Le développement de la Société de l’Information ne fait qu’exacerber cette contradiction, tout en laissant apparaître cependant quelques signes d’espoir. C’est l’enjeu d’InfoEthique que de poser les bases d’une réflexion sur les principes éthiques fondamentaux devant inspirer une action politique transnationale dans le contexte de l’ère Cyber.

Trois grands problèmes seront abordés lors d’InfoEthique:

  • la question de l’accès à l’information, avec en particulier le problème de l’accès au domaine public de l'information et la question du multilinguisme.
  • la question de la protection de la vie privée
  • la préparation de nos sociétés au choc de la mondialisation

L’accès à l’information. La promotion du domaine public mondial de l’information.

Aujourd’hui le domaine public est menacé. C’est la fameuse " tragédie du bien commun ". Quand quelque chose n’appartient à personne (res nullius) ou au contraire à tout le monde (res communis), personne ne se sent concerné en particulier pour en prendre la défense, ou en assurer le bon usage. Le domaine public c’est l’équivalent de la res publica . Mais la res publica mondiale n’est défendue par aucune instance supra-nationale suffisamment forte.

L’exemple de la haute mer (avec la sur-pêche), des positions orbitales géostationnaires (monopolisées par les premiers arrivés), ou du génome humain (dont certains réclament la privatisation sous prétexte de propriété intellectuelle) sont caractéristiques de ce problème de dégradation ou d’appropriation du bien commun au profit de quelques intérêts catégoriels, sans contrepartie pour la majorité des ayants-droit supposés (la population mondiale).

Dans le contexte de la société de l’information, le domaine public est représenté par toutes les données publiques (lois, rapports gouvernementaux, données brutes produites sur fonds publics), mais aussi toutes les informations tombées dans le domaine public (œuvres classiques, œuvres d’auteurs morts depuis cinquante ou soixante-dix ans), les thèses ou articles scientifiques publiés par des laboratoires publics, mais aussi les standards et les logiciels non-propriétaires (comme le protocole TCP/IP qui a fait le succès d’Internet, le langage HTML à l’origine du World Wide Web, ou LINUX, la seule alternative actuelle au système d’exploitation WINDOWS.)

L’Organisation Mondiale du Commerce ou l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle sont très actifs dans la défense des intérêts des entreprises, des agents économiques ou des opérateurs privés ayant des intérêts spécifiques liés à la propriété industrielle ou intellectuelle. C’est là leur mandat et leur mission.

L’UNESCO, de par sa responsabilité éthique et morale, s’efforce de jouer quant à elle, un rôle original de recherche d’une éthique mondiale de l’accès à l’information, en tenant compte de ses missions (développement de l’éducation, des sciences, de la culture) et de l’intérêt bien compris de ses 186 états membres, et des utilisateurs (éducateurs, chercheurs, scientifiques, public des pays en développement). L’UNESCO s’attache notamment à promouvoir une res publica mondiale, composée de la somme des domaines publics de chacun de ses états membres.

Le congrès InfoEthique donnera l’occasion à des orateurs comme Richard Stallman, fondateur de la fondation Freeware Linux, de présenter le concept de logiciel libre, et d’en analyser l’importance dans un contexte de risque de monopolisation des systèmes d’exploitation (affaire Microsoft et procès anti-trust aux Etats-Unis). Des personnalités comme Alain Giffard, conseiller du Ministre de la culture français ou Thomas de la Quadra-Salcedo, président de l’Association espagnole des droits des télécommunications et des technologies de l’information présenteront l’état de leur réflexion quant au rôle du politique dans la promotion de l’accès au domaine public.

Le multilinguisme

Aujourd’hui neuf utilisateurs d’Internet sur dix parlent anglais, et le nombre des internautes américains équivaut à peu près au nombre des internautes non-américains. Mais le nombre de ces derniers va être multiplié par dix d’ici 2002 avec 70% de croissance annuelle. La bataille du multilinguisme n’a pas encore commencé… Le problème n’est pas uniquement celui des standards de codage. Certes, UNICODE, un système de codage universel permet théoriquement de coder numériquement toutes les langues du monde. En fait quelques problèmes restent non résolus. Celui des langues à agglutination comme le tamoul ou le cinghalais, et même la question des idéogrammes chinois, coréens et japonais qui sont codés de la même manière par UNICODE alors qu’ils ne correspondent pas aux même sens dans ces trois langues, induisant ainsi des difficultés spécifiques pour les moteurs de recherche basés sur ce codage.

M. Taik-Sup-Auh, doyen de l’école de journalisme de l’université de Corée évoquera lors de son intervention à InfoEthique l’affaire de la société Hangul and Computer qui avait accepté, suite à un accord avec Microsoft, d’arrêter le développement du seul logiciel de traitement de texte en coréen, en échange d’un investissement de 20 millions de dollars. Microsoft espérait ainsi imposer son propre monopole sur les logiciels de traitement de texte coréens. Cette affaire a suscité colère et frustration chez les utilisateurs coréens. S’agissait-il seulement d’un choc entre la fierté culturelle coréenne et le marketing aggressif de Microsoft ? Ou est-ce le symptôme du problème plus profond d’une standardisation rampante des cultures et des écritures, balayées par la vague de la rationalité uniformisatrice du commerce mondiale et de la logique normative ? Des problèmes comme celui des logiciels de navigation multilingues ou de la traduction automatique seront également abordés. On parlera par exemple du danger de la nécessité de faire des abstracts ou des résumés qui soient " machine friendly ", obligeant les auteurs à contraindre leur style et leur pensée pour qu’elle soit compréhensible par les automates de traduction…

M. Tadao Takahashi (Brésil) présentera le projet UNL animé par l’université des Nations Unies à Tokyo. Quatorze groupes publics et privés de pays allant du Brésil à la Mongolie en passant par la Chine, la France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Jordanie, l’Inde, se sont joints pour diffuser un prototype d’application de génération automatique de traductions en dix langues différentes. Ce projet opérationnel avant la fin de l’année sera présenté à InfoEthique.

La vie privée, la confidentialité, la sécurité des informations dans le cyberespace.

Tout le monde a entendu parler des puissantes techniques de data-mining (exploitation informatique des données personnelles) ou du projet ECHELON d’espionnage global lancé depuis plusieurs années par cinq pays anglo-saxons regroupé dans l’association Ukusa. Ce sont deux exemples des implications économiques et politiques de la question de la protection de la vie privée à l'heure de la société mondiale de l’information.

La question de la protection de la vie privée est devenue un des enjeux les plus importants des droits de l’homme en cette fin de siècle. Cela touche au fondement de la dignité de l’homme et du caractère sacré de la personne humaine, menacée par des formes d’intrusion pernicieuses, à des fins commerciales et politiques. La technique du data-mining permet aux gouvernements et aux organisations du secteur privé une surveillance de masse, un profilage personnalisé de chacun d’entre nous – sans contre-pouvoir. Des systèmes avancés de soins médicaux ou de transports, en passant par les transferts financiers ou les transactions commerciales, des sommes énormes d’informations sont accumulées sur les individus. Un réseau serré de surveillance nous encadre désormais du berceau à la tombe, et du bureau à l’hôpital.

En Europe, la directive sur la protection des données personnelles entrera en application au mois d’octobre, quatre ans après avoir été adoptée en 1994. Un grand nombre de mesures sont prévues pour la protection des citoyens. Mais en dehors de l’Europe, rares sont les Etats conscients des enjeux ou prêts à gêner la liberté du commerce électronique. Aux Etats-Unis, la voie choisie est celle de l’auto-régulation. Les entreprises privées sont censées se réfréner d’elles-mêmes. Mais pourquoi le feraient-elles puisqu’amasser des données personnelles est source de profits et d’informations précieuses pour les stratégies marketing ?

M. Marc Rotenberg de l’Electronic Frontier Foundation et M. Simon Davies, de la London School of Economics présenteront respectivement l’état de la problématique aux Etats-Unis et en Europe. M. Rohan Samarajiva, directeur général de la commission de régulation des télécommunications du Sri Lanka montrera que la situation est encore plus préoccupante dans les pays en développement. Il affirme " qu’en Asie, la mauvaise qualité des services, la corruption font des compagnies de télécomunications des institutions en qui la société a le moins confiance. Des renseignements dont la confidentialité est gardée jalousement dans les économies occidentales développées sont considérées tout autrement dans un contexte tel que celui du Sri Lanka. "

Le système ECHELON permet de surveiller deux millions de conversations téléphoniques à la minute et plus de trois milliards de messages (fax ou méls) par jour. Le comité des libertés civiles du Parlement européen a rendu public un rapport " Evaluation des technologies de contrôle politique " dans lequel on lit :

" A l’intérieur de l’Europe, tous les méls, les coups de téléphones, les télécopies sont interceptées de manière routinière par l’Agence de sécurité nationale des Etats-Unis, et toutes les informations cibles sont transférées via Londres et le Yorkshire à Fort-Meade dans le Maryland. " Des systèmes extrèmement puissants trient l’information par mots clés. Dans le même temps, l’ONG Statewatch de Grande-Bretagne vient de révéler l’existence d’un " Mémorandum sur les interceptions légales des communications, signé par les Etats-Unis et les nations européennes, créant un cadre d’accord global sur les interceptions, qui semble avoir été discuté en dehors de toute consultation des parlements nationaux. Le parlement européen doit discuter de cette question le 16 septembre prochain.

Les Big Brothers de la surveillance totale à des fins de prééminence stratégique s’allient aux Big Sisters de la surveillance économique, financière et intellectuelle. Désormais le moindre clic sur un lien hypertexte génère des " cookies " qui alimentent des bases de données incontrôlables. Nous qui sommes des citoyens et des consommateurs, confrontés à la soif prédatrice des inquisiteurs électroniques, saurons-nous concevoir le cadre éthique garantissant l’intégrité de l’identité de la personne humaine, à l’ère de la surveillance globale et du fichage universel ?

Préparer les sociétés au choc de la mondialisation.

Il y a un rapport profond, évident mais moins trivial qu’il n’y paraît, entre mondialisation et société de l’information. La mondialisation n’a certes pas attendu l’ère cyber. Les empires coloniaux du 19ème siècle montraient déjà l’essor de la mondialisation capitalistique. Mais aujourd’hui nul ne peut comprendre la puissance et l’enchevêtrement des mécanismes de la mondialisation sans comprendre ses relations avec la spéculation en temps réel, la dématérialisation des valeurs, la déterritorialisation des entreprises, rendues possibles par les techniques de l’information et de la communication. L’enjeu de cette session d’InfoEthique est de montrer qu’il y a des formes d’éducation à la pensée abstraite, à la simulation virtuelle, à la modélisation et au traitement algorithmique, à la pensée systémique, à la collaboration en réseau, qui sont indispensables au citoyen du XXIème siècle, sous peine d’être prolétarisé par une insuffisante compréhension des mécanismes à l’œuvre.

Pour M. Nyiri, directeur de l’institut de philosophie de l’académie des sciences de Hongrie, invité à InfoEthique, la nation moderne est une société " abstraite ", dont la culture écrite et l’échange de signifiants abstraits est la caractéristique. Le cyberespace crée une nouvelle réalité combinant cette culture écrite et typographique et des éléments moins abstraits (audiovisuels, interactifs, virtuels). Bien naviguer dans le cyberespace suppose la maîtrise de plusieurs niveaux d’abstraction – combinant dans des proportions différentes la logique des textes et la logique des images. M. Vicent Mosco, professeur à l’Ecole de journalisme de l’université Carleton du Canada remarque que d’une part le cyberespace est un espace vide pour la majorité mondiale, que d’autre part en Occident on met surtout l’accent sur l’enseignement technique, et qu’enfin lorsqu’on se préoccupe de contenus, c’est surtout pour apprendre aux gens à être des consommateurs. C’est pourquoi il appelle à considérer le cyberespace comme un espace public mondial dont il faut créer la nouvelle citoyenneté. M. Jacques Berleur, distingue les régulations techniques des codes d’auto-régulation et des lois nationales. Mais surtout il pose la question d’un éthique de la régulation elle-même. Alexandre Yakovlev (Fédération de Russie), un des inspirateurs de la Glasnot et président de la Fondation Démocratie Internationale, invité à InfoEthique, considère que l’humanité n’est pas prête pour le nouvel âge de l’information, ni pour les transformations morales, économiques et politiques qu’il impose. " Nous vivons dans un monde archaïque d’Etats, de frontières, de passeports, de visas, de barrières douanières. La menace d’une dégradation humaine dans toutes les cultures nationales est bien réelle" écrit-il.

Daniel Pimienta, président de la fondation Réseau et Développement de la République Dominicaine, autre intervenant de cette session, juge que ce qui est menacé, c’ets le fondement culturel même d’Internet, les valeurs universelles de partage et de solidarité.

En conclusion,

Nous sommes bien à l’aube d’une nouvelle ère – mais sans morale claire. Tout le monde parle du bogue de l’an 2000. Le véritable bogue me paraît être le bogue éthique, le bogue moral. Nous sommes dans un monde sans pilote – aux mains de forces aveugles, irrationnelles, dirigées sur des objectifs à très court terme par des " mains invisibles " mais sans cerveau ni cœur.

L’infoéthique est une discipline toute jeune. Elle cherche à fonder les principes généraux d’une gouvernance mondiale. Elle cherche à définir la nature de l’intérêt général à l’échelle de la planète, et à bâtir le " bien public mondial ". Elle cherche à saisir l’essence de la dignité de la personne humaine en tant qu’elle est confrontée à une surveillance sans précédent. Elle nous incite à la vigilance et à la résistance, face aux forces aveugles, déchaînées par les bouleversements techniques, économiques, financiers, liés à la mise en place progressive de la société mondiale de l’information.

 

 


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