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L'après 11 septembre et ses répercussions sur la liberté de la presse
5 août 2002 - par Jean-Paul Marthoz
Pour les journalistes, l'assassinat de Daniel Pearl au début de cette année au Pakistan est certainement l'expression la plus brutale des conséquences du 11 septembre sur la liberté d'expression. Son assassinat, précédé par celui de huit journalistes sur les routes sans loi de l'Afghanistan, donne une mesure des dangers qui guettent le journalisme et la liberté d'expression. Des dangers qui viennent directement des bandes de tueurs mais aussi plus pernicieusement de la conception que certains gouvernements se font de la liberté de la presse. Daniel Pearl, contrairement à ce que devait déclarer quelques semaines plus tard le président pakistanais Mousharaf, n'était pas " excessivement fouineur " (overintrusive). Il faisait son travail, il faisait très bien son travail. Comme Marc Brunereau, Johanne Sutton, Pierre Billaud, Volker Handloik, Azizullah Haidari, Harry Burton, Julio Fuentes, Maria Grazia Cutuli et Ulf Stromberg, il était là où il devait être, sur le terrain, pour témoigner, pour expliquer. Son procès qui s'est ouvert le 5 avril à Karachi donne un autre exemple des restrictions imposées aux journalistes: alléguant des raisons de sécurité, les autorités pakistanaises ont interdit l'accès de la presse au tribunal.

Ces assassinats nous rappellent que les Etats ou du moins leurs représentants officiels ne sont pas nécessairement les premiers ni les seuls responsables des atteintes à la liberté de la presse. Parmi ces " prédateurs " de la liberté figurent aussi et de plus en plus des acteurs non-étatiques, des groupes intégristes, des bandes paramilitaires, des services secrets " en roue libre " ou des organisations mafieuses. Dans cet entre-chien et loup de la guerre contre le terrorisme, la répression étatique croise la criminalité privée et se confond parfois avec elle. Dans ce contexte, le 11 septembre n'est pas une rupture : au cours des dix dernières années, la majorité des journalistes assassinés l'ont été par des groupes " privés ", séparatistes basques de l'ETA, Groupes islamiques armés d'Algérie, guérilleros d'extrême gauche et paramilitaires d'extrême droite en Colombie, prédateurs rebelles en Sierra Leone.

Des ondes de choc

La guerre n'a jamais été propice à la liberté d'expression. Avant même la vérité, c'est la liberté, en effet, qui est la première victime de la guerre. La liberté de rapporter et d'enquêter, la liberté de critiquer et de révéler. La guerre, pourtant, peut aussi apporter davantage de liberté : il règne aujourd'hui une plus grande liberté de la presse à Kaboul que sous les Talibans comme il y en eut davantage à Belgrade après la défaite de Milosevic. Les ondes de choc de l'actualité, en effet, ne vont pas toutes dans le même sens et ne provoquent pas partout les mêmes effets. La guerre peut museler, elle peut aussi libérer. En Arabie saoudite, le choc du 11 septembre pourrait même expliquer le léger frémissement que l'on a observé ces derniers mois au sein d'une presse depuis toujours placée aux ordres du régime.

" Les effets systématiques du 11 septembre, note Critique Internationale, ne se résument pas à une logique univoque. En fait ils ouvrent autant d'opportunités qu'ils imposent de contraintes ". (1)

Même si les attentats du 11 septembre ont bouleversé le monde de l'information et les conditions de l'exercice du journalisme, ils ne sont pas vraiment non plus une rupture dans le domaine de la liberté d'expression. Les attaques contre la presse indépendante du Zimbabwe, les restrictions imposées à la presse dans sa couverture des violences au Moyen-Orient ou encore les atteintes à la liberté de la presse au Maroc ou en Ouzbékistan, n'ont pas commencé le 12 septembre. De même, certaines lois et mesures adoptées après le 11 septembre étaient déjà dans les cartons bien avant que les terroristes n'encastrent les avions dans les tours jumelles, à l'instar de la Loi sur la sécurité quotidienne en France dont le projet a été initialement déposé à l'Assemblée nationale le 14 mars 2001.

Dans cette appréciation sur les conséquences des attentats, ne nous leurrons pas non plus sur notre apparent unanimisme. Si nous nous élevons tous contre les assassinats de journalistes, leur emprisonnement ou encore leur condamnation à des amendes extravagantes, nous ne nous partageons pas nécessairement les mêmes conceptions lorsqu'il s'agit de définir ce qui peut ou ne peut pas être dit. L'équation entre la liberté d'expression, le droit à la non-discrimination et la sécurité nationale ou citoyenne n'oppose pas seulement les Etats aux journalistes, elle divise aussi les journalistes entre eux. Et ce débat a commencé bien avant le 11 septembre.

Cette guerre est dès lors également un test de la globalisation et de l'universalité du journalisme, non seulement de la capacité des médias à traiter cette information, mais aussi de leur capacité à réfléchir aux principes et aux valeurs qui sous-tendent cette mission d'informer. La controverse sur le " choc des civilisations " aiguisée par les interprétations données aux attentats pose des questions essentielles sur la liberté d'expression, sur ses responsabilités, ses perspectives et ses limites. Ce qui est ici blasphème est là-bas liberté, ce qui est ici racisme est là-bas free speech. La censure peut aussi s'exercer au nom de la vertu ou du respect de l'autre…

Sur la défensive

Ces remarques liminaires et ces précautions n'évacuent pas toutefois le postulat de notre exposé : Après 11 septembre, la liberté de la presse n'est plus tout à fait la même. La question est de savoir si les atteintes aux libertés seront temporaires ou si elles signalent la fin d'un cycle historique, celui de l'éclosion des libertés qui avait été provoquée par la chute du Mur de Berlin et consacrée, sur le continent africain, par la Déclaration de Windhoek. Comme le signalait le philosophe écrivain canadien Michael Ignatieff dans un article du New York Times (2), les attentats ont placé le mouvement des droits humains sur la défensive, victime de la priorité désormais accordée à la " sécurité nationale ".

Le raidissement américain est certainement le plus symptomatique des restrictions qui ont affecté la liberté d'expression après les attentats. Or, les mesures prises par les Etats-Unis, en raison même de leur puissance, ont inévitablement des conséquences sur le reste du monde. La politique adoptée par le Pentagone sur les théâtres d'opérations militaires affecte directement les envoyés spéciaux de tous les pays. Les mesures prises pour contrôler les agissements supposés des groupes terroristes sur le média global par excellence, Internet, touchent directement l'ensemble des Internautes.

Les Etats-Unis qui, au nom du Premier Amendement de la Constitution, avaient fait de la défense de la liberté d'expression l'un des fondements de leur diplomatie et le pilier de leur politique d'assistance aux médias des pays en transition, ont opéré une brusque volte-face. Ce changement d'humeur et de politique s'est illustrée dans leur attitude à l'égard de la chaîne qatari Al-Jazirah. Célébrée jusque là comme un modèle de liberté d'expression au sein du monde arabe, elle devenait brusquement la chaîne à museler dès lors que, dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, elle ne relayait pas uniquement la parole américaine et ouvrait son antenne à Ben Laden.

La compréhension dont les Etats-Unis témoignent à l'égard de gouvernements autoritaires connus pour leur suppression de la liberté d'expression constitue également une conséquence négative de la lutte anti-terroriste et rappelle les alliances impies et les indignations sélectives de la guerre froide. L'accueil réservé par Washington au président ouzbèke Islam Karimov en mars dernier a donné toute la mesure de cette nouvelle complaisance à l'égard des dictateurs alliés (3).

Cette remarque interpelle tous les pays démocratiques qui ces dernières années s'étaient prononcés en faveur de la liberté de la presse et avaient appuyé les journalistes indépendants soumis aux harcèlements de régimes autoritaires. La lutte contre le terrorisme risque en effet de faire passer au second plan une cause, la liberté de la presse, qui constitue pourtant l'une des meilleures garanties contre la violence et la haine. " La communauté internationale, notait la directrice du Committee to Protect Journalists, Ann Cooper, doit faire payer les pays qui emprisonnent les journalistes. Mais on a l'impression que depuis la déclaration de la guerre contre la terreur, ce coût politique a diminué quelque peu. La répression qui a jeté 11 personnes en prison en Erythrée et 17 au Népal a été promptement menée et n'a suscité qu'une faible indignation au niveau international ". (" The international community must continue to make it costly for those countries that do imprison journalists. But there are signs that the political cost has declined somewhat since the war on terror was declared; the crackdowns that left 11 in prison in Erithrea and 17 in Nepal, for example, were carried out swiftly and with little international outcry ".) (4)

Accès à l'information

Aux Etats-Unis même, ce changement d'attitude a débouché sur la remise en cause de principes traditionnels de l'information, et notamment du " droit de savoir " The Right to Know (5). Plusieurs Etats américains, les ministères du Transport et de l'Energie ou encore des agences fédérales comme l'Agence de protection de l'environnement (EPA) et l'administration des archives nationales ont ainsi retiré, parfois temporairement, de leurs sites des informations qu'ils jugeaient trop sensibles comme la localisation de centrales électriques ou les mesures de prévention d'accidents industriels dans les usines chimiques. De surcroît, en octobre, le ministre de la Justice John Ashcroft a distribué un mémorandum demandant aux agences fédérales de faire preuve d'une extrême prudence dans leur traitement des requêtes introduites aux termes de la Loi sur la liberté d'information (Freedom of Information Act). (6)

Toutefois, c'est sur les champs de bataille de l'Afghanistan que les restrictions imposées à la presse ont été les plus gênantes pour le travail journalistique. " Les règles de reportage de guerre édictées par le Pentagone n'ont jamais été aussi dures ", s'exclamait la prestigieuse revue de journalisme de l'université de Columbia (New York) (7). Ainsi, le 28 septembre, en prévision de la " campagne d'Afghanistan ", le Pentagone a exposé devant les chefs de bureau de la presse accréditée à Washington les lignes de conduite de la couverture des opérations militaires. Comme lors de la guerre du Golfe, le ministère américain de la défense annonçait qu'il organiserait, à son initiative, des pools de journalistes autorisés à suivre les opérations, et que la " copie " des journalistes pourrait être expurgée de toute information jugée sensible. La porte-parole du Pentagone prévenait également que le type d'opérations prévues en Afghanistan - l'intervention des forces spéciales- ne pouvait que compliquer la couverture journalistique et notamment l'accompagnement des forces armées américaines par des correspondants de guerre.

Pour bien " bétonner " son dispositif, le Pentagone a également acheté, le 16 octobre, les droits exclusifs sur les images du satellite Ikonos pointé sur l'Afghanistan afin, notamment, d'empêcher les grands médias d' " espionner " les opérations militaires. Les informations diffusées lors des briefings de Donald Rumsfeld au Pentagone ou d'Ari Fleischer à la Maison-Blanche ont répondu au même souci de tout garder sous contrôle. " Des contradictions, des formulations obscures, des rectifications forcées, constatait Le Monde, ont donné le sentiment que l'information était sévèrement filtrée, quand elle n'était pas faussée " (8).

Les premières phases de la guerre d'Afghanistan, sauf dans les territoires contrôlés par l'Alliance du Nord, se sont ainsi déroulées pratiquement sans images. Ecartée par l'armée américaine, la presse a aussi été généralement exclue des zones sous le contrôle des Talibans. Seuls quelques journalistes ont été autorisés à traverser les lignes talibanes pour constater, sous bonne escorte, les " dommages collatéraux ", c'est-à-dire les pertes civiles, attribués aux bombardements américains.

Internet

Présenté comme un instrument privilégié du terrorisme, Internet s'est tout particulièrement retrouvé dans la ligne de mire de la campagne anti-terroriste. Les services de sécurité américains ont reçu l'autorisation d'utiliser, sans recours préalable à la justice, le système de surveillance Carnivore installé sur l'ordinateur principal des fournisseurs d'accès basés aux Etats-Unis (9). " Le FBI, notait Libération, pourra désormais brancher cette machine-mouchard sur le réseau d'un fournisseur d'accès pour aspirer toutes les communications électroniques d'un internaute et toutes les traces de sa navigation sur le Web" (10). Dans un rapport publié en octobre 2001, Reporters sans frontières constatait que " le FBI avait exigé -et obtenu- des responsables de Hotmail toutes les informations provenant de comptes dont l'adresse comportait le mot " Allah ". Tous les grands fournisseurs d'accès, poursuivait RSF, semblent avoir suivi l'exemple de Hotmail et pleinement collaboré avec les services de sécurité américains " (11). RSF notait également, en janvier 2002, que le FBI s'était doté d'un logiciel baptisé Lanterne magique capable, à distance, de révéler aux autorités l'ensemble du contenu de l'ordinateur piraté.

Certaines entreprises américaines ont pris de leur propre initiative des mesures qui, au nom de la sécurité, restreignent effectivement la liberté d'expression et la libre circulation de l'information. Ainsi, Anonymizer.com rejette les abonnés de pays soupçonnés de donner refuge à des terroristes (12). De son côté, l'association Electronic Frontier Foundation tenait la liste des sites fermés par les fournisseurs d'accès à la suite des injonctions officielles américaines, comme iraradio.com, ou encore des sites partiellement fermés ou " nettoyés " par leurs propriétaires, soit parce qu'ils contenaient des informations jugées sensibles (c'est le cas du site du Project on Government Secrecy, géré par la Fédération des Savants américains), soit parce qu'ils offraient, en ces moments d'appel à l'unité nationale, des articles trop hostiles au président Bush, comme le site de Barbara Streisand ou encore de Planned Parenthood (13).

Le danger d'une mise hors la loi des technologies de cryptage des informations transmises par voie électronique est tout aussi réel. Si cette interdiction paraît logique dans le cadre de la lutte anti-terroriste, elle risque toutefois de s'appliquer aux communications d'organisations absolument légitimes, comme la presse et les groupes de défense des droits humains, qui ont besoin de la confidentialité de leurs messages pour exécuter leur mission.

Les attentats ont en réalité accéléré une évolution provoquée par les répercussions aux Etats-Unis de la crise israélo-palestinienne. Le 5 septembre déjà, avant les attentats, cinq cent sites Internet, dont beaucoup en rapport avec le monde arabo-musulman, étaient devenus inaccessibles après l'intervention des autorités dans une société texane InfoComp (14).

De nombreux pays, d'ailleurs, n'avaient pas attendu les attentats pour intervenir sur le Net. Depuis 1995, en Chine, plus de soixante réglementations ont été émises pour contrôler le contenu d'Internet. Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les gouvernements ont imposé des serveurs qui sont capables de traquer les internautes et de connaître l'identité des sites consultés. Sous la pression de certains gouvernements, des serveurs bloquent l'accès à des sites qui " portent atteinte à la sécurité de l'Etat ou à la morale ", comme ceux des organisations de défense des droits humains. En juin 1999, à un moment particulièrement aigu de la crise au Cachemire, l'Inde a interdit l'accès au site du quotidien pakistanais Dawn.

Un " effet d'aubaine "

L'après-11 septembre et la campagne lancée par les Etats-Unis ont été marqués, dans un certain nombre de pays, par le renforcement dans l'urgence des dispositifs législatifs, réglementaires, opérationnels pour combattre le terrorisme. Le rapport publié en mars dernier par le Centre d'Information de la Coalition énumère avec satisfaction les mesures qui ont été prises par les pays coalisés, mais il est difficile d'identifier dans ces initiatives celles qui contribuent réellement et légitimement à la sécurité des citoyens et celles qui portent indûment atteinte à la liberté d'expression.

La nature des régimes qui ont rejoint, formellement ou non, la coalition offre un premier indice. Des gouvernements autoritaires ont en effet tiré parti de l'exemple que leur donnaient les Etats-Unis pour renforcer leurs dispositifs répressifs, et surtout pour justifier et accroître leur harcèlement de groupes minoritaires ethniques, politiques ou religieux qualifiés de terroristes. C'est ce que la revue française Critique Internationale appelait l' " effet d'aubaine " (15). Ces réactions " opportunistes " ont tout particulièrement touché la minorité ouïghoure du Xinjiang en Chine ou encore les musulmans dissidents en Ouzbékistan. En Inde, fin mars 2002, le gouvernement a fait adopter une loi anti-terroriste (Prevention of Terrorism Ordinance, POTO) qui, en octobre déjà, avait été considérée par l'ancien rédacteur en chef du Times of India comme " une intrusion sans précédent contre la liberté de la presse ". (" an encroachment in the freedom of the press in an unprecedented manner ")(16). Au Zimbabwe, le ministre de l'information s'est directement référé aux mesures occidentales pour justifier la répression contre les journalistes indépendants. " Si les plus célèbres démocraties dans le monde ne permettent que l'on touche leurs intérêts nationaux, nous ne le permettrons pas non plus ", s'est exclamé Jonathan Moyo. " If the most celebrated democracies in the world won't allow their national interests to be tampered with, we will not allow it, too. " Le 20 mars 2002, s'est inquiété RSF, le parlement ougandais a adopté une nouvelle loi anti-terroriste qui prévoit des peines pouvant atteindre dix ans d'emprisonnement en cas de publication d' " informations susceptibles de promouvoir le terrorisme ". Quant aux régimes qui avaient rudement mené leur lutte contre les groupes extrémistes islamiques en réprimant la liberté d'expression, ils se sont empressés de clamer qu'ils avaient bien eu raison, sous les applaudissements parfois de dirigeants de pays démocratiques, comme l'ex-ministre italien des Affaires étrangères, Renato Ruggiero, déclarant que " l'expérience tunisienne en matière de lutte contre l'extrémisme et le terrorisme pouvait être mise à profit dans le cadre de la lutte engagée à l'échelle internationale pour combattre ce fléau " (17).

Des démocraties crispées

Certaines démocraties ne sont pas restées en reste. En effet, plusieurs pays traditionnellement attachés à la protection de la liberté d'expression ont aussi adopté des mesures qui écornent ou menacent cette liberté. Aux Etats-Unis, l'arrestation et la mise au secret de centaines d'étrangers en situation irrégulière tout comme la proposition de création de cours spéciales militaires contiennent des clauses qui entravent effectivement la liberté d'information en niant ou restreignant le droit de la presse de connaître les charges retenues contre les personnes arrêtées ou encore de suivre les procédures judiciaires.

Au niveau européen, les organisations de défense de la liberté d'expression se sont également inquiétées des mesures envisagées. Elles ont tout particulièrement mis en garde contre la définition du terrorisme proposée par la Commission européenne le 19 septembre qui ouvrait des portes toutes grandes à une interprétation dangereusement vague qui pourrait affecter les formes légitimes de liberté d'opinion (18). Elles ont aussi accueilli avec beaucoup de réserves le traité discuté au sein du Conseil de l'Europe sur la criminalité informatique (19).

En France, l'adoption par le Parlement en octobre 2001 de la Loi sur la Sécurité Quotidienne a été vivement dénoncée par les internautes libertaires. Cette loi entérine en effet le principe de la conservation par les fournisseurs d'accès des données de connexion des internautes (leurs traces numériques) pour une durée allant jusqu'à un an et limite l'usage du cryptage, seul moyen jugé efficace pour assurer la confidentialité des échanges sur le Net (20).

Australie

Le gouvernement de Canberra avait déjà soulevé l'indignation des associations de défense des droits des réfugiés en prétextant la menace terroriste pour incarcérer des réfugiés afghans. Les journalistes se sont aussi sentis visés par les mesures gouvernementales. La mise en garde est venue du PDG du grand groupe de presse Fairfax. Lors d'un discours prononcé à l'université de Sydney, Fred Hilmer a accusé le gouvernement Howard de constituer " une menace grandissante pour la liberté de la presse" en raison de ses réformes législatives et de son refus d'accorder l'accès aux camps de détention pour réfugiés (21). Le patron de presse dénonçait tout particulièrement l'amendement au code criminel pour les délits d'espionnage et associés qui prévoit des peines criminelles pour la communication et la réception d'informations officielles. " S'il devient criminel de révéler toute information non autorisée ou de recevoir pareille information, notait Fred Hilmer, cette loi, en limitant la couverture du fonctionnement du gouvernement, entrave directement et empêche la discussion publique des questions du jour, et frappe dès lors au cœur du travail d'une presse libre dans une démocratie. "

Canada

L'introduction au Parlement de la Loi C-36 sur l'anti-terrorisme a suscité une vive controverse parmi les journalistes. Même si certaines des dispositions les plus dangereuses ont été abandonnées, l'association Canadian Journalists for Free Expression jugeait le 26 février 2002 qu'elle contenait des clauses liberticides, en réduisant l'accès à l'information, en accroissant les risques de poursuite contre des journalistes qui auraient diffusé des informations, même non confidentielles, jugées dommageables par le gouvernement, en risquant de criminaliser des formes d'expression pacifiques (22).

Rien de nouveau

Certains gouvernements, toutefois, n'ont pas jugé nécessaire d'adopter de nouvelles lois ni d'amender leur législation sur la presse, soit parce qu'ils ont jugé qu'il fallait savoir " raison garder " ou parce que leur arsenal législatif était suffisant pour faire face à la menace terroriste. Ainsi, le 6 février, le groupe belge de l'Union interparlementaire communiquait qu'aucun projet ou proposition de loi n'avait été déposé, discuté ou adopté au Parlement belge depuis le 11 septembre 2001 qui pourrait avoir une incidence sur les médias, y compris Internet. Des réponses semblables parvenaient de Chypre, d'Albanie, de l'Irlande, de la Lettonie, du Malawi, de la Norvège, de la Suède, du Sri Lanka, de la Thaïlande, de l'Espagne, du Japon, des Emirats arabes unis, de la Corée, des îles Salomon, de l'Equateur, du Cap Vert, de la Guinée et de la Hongrie.

Bombardement

En matière de censure, une bombe vaut bien un décret ou un coup de ciseau. La guerre en Afghanistan a en effet soulevé une nouvelle fois de graves interrogations sur le droit des parties au conflit de prendre pour cibles les médias. Même si le bombardement de la Radio Télévision Serbe lors de la guerre du Kosovo avait été fermement condamné par la plupart des organisations de défense de la liberté d'expression, le scénario s'est répété en Afghanistan avec la destruction du bureau de Al-Jazira à Kaboul, accusé d'être utilisé par le réseau terroriste Al Qaeda. " Les Etats-Unis, écrivait Fernando Castello , ancien directeur de l'agence EFE et président international de RSF (Reporters Sans Frontières), ont marqué les journalistes afghans comme objectifs militaires, avec leurs bombardements sélectifs contre des moyens de communication audiovisuels (parmi lesquels les locaux de la télévision qatarie Al Jazira) et des bâtiments de presse à Kaboul et dans d'autres villes, comme cela s'était déjà passé au Kosovo avec l'OTAN" (23). En décembre et en janvier, l'armée israélienne a suivi cet exemple en bombardant les installations de la Voix de la Palestine et en détruisant l'immeuble de la Palestinian Broadcasting Corporation. " Le droit humanitaire international, rappelait opportunément Ann Cooper du CPJ, interdit les attaques délibérées contre les installations civiles sauf si elles sont utilisées à des fins militaires ". (" International humanitarian law prohibits deliberate attacks on civilian facilities unless they are used for military purposes ").

Plus généralement, et c'est une évolution très inquiétante, les forces armées de pays qui se disent soucieux de défendre la liberté de la presse n'hésitent plus à viser les journalistes, comme l'illustrent des incidents en Afghanistan (24) et surtout dans les territoires palestiniens occupés par l'armée israélienne.

La propagande

La propagande est une autre forme de la censure. Polluant les flux d'information, entravant la longue marche vers la vérité, elle a été au cœur de tous les conflits. La guerre contre le terrorisme ne pouvait donc y échapper. Les Etats-Unis ont très officiellement mis sur pied un appareil de communication globale entre Washington, Londres et Islamabad afin de mieux maîtriser un environnement médiatique transnational particulièrement versatile. Le 19 février 2002, le New York Times révélait toutefois que beaucoup plus secrètement, le Pentagone, conseillé par une agence privée de relations publiques, avait créé après le 11 septembre un Bureau d'Influence Stratégique qui avait pour objectif de placer dans la presse internationale des informations, vraies ou fausses, favorables aux intérêts américains dans la presse internationale. Même si ce Bureau a été supprimé après les réactions indignées des médias et de responsables gouvernementaux américains, cette affaire montre que le travail journalistique en temps de guerre traverse de dangereuses zones minées.

Cette propagande pollue le travail journalistique et constitue dès lors une véritable restriction à la liberté d'expression car elle entrave la vérité. Son action est d'autant plus pernicieuse qu'elle permet l'éclosion et la propagation des rumeurs. Le souvenir de la manipulation des guerres passées, comme celles du Kosovo ou du Golfe, favorise cette ambiance de doute dans laquelle peuvent prospérer les théories les plus farfelues, comme celle qui nie l'attaque contre le Pentagone ou celle qui accusa CNN d'avoir recyclé une vidéo filmée lors de la guerre du Golfe.

Patriotisme

Dans des périodes de crise et de grande insécurité, les gouvernements ont un argument de poids, le patriotisme, pour exiger la prudence, voire même le silence et la connivence, de la part de leurs médias. Le phénomène est naturel et généralisé. Fin 2001, une étude sur le traitement par la presse française d'attentats terroristes perpétrés en France (attentat du RER et assassinat du Préfet de Corse, Erignac) concluait qu' " il semble qu'il soit impossible aux médias de proposer des discours sur le terrorisme véritablement indépendants des schémas d'interprétation dominants, marqués par le pouvoir politique " (25). Cette réaction est particulièrement forte dans les premiers jours qui suivent un attentat. La presse assume alors un rôle qui dépasse sa mission d'informer pour accompagner psychologiquement une opinion publique en état de choc.

Mais l'appel au patriotisme peut être complètement perverti, comme ce fut le cas au Zimbabwe où les autorités ont pris le prétexte de la lutte contre le terrorisme pour museler la presse indépendante. Ou encore aux Etats-Unis où le gouvernement, suivi par une majorité de l'opinion publique, a demandé aux journalistes de " choisir leur camp " et de ne pas saper l'efficacité de la lutte anti-terroriste. Evoquant cet exemple du Zimbabwe où un journaliste pro-gouvernemental lui avait proclamé que " la négativité, ce n'est pas de l'info ", Joseph Lelyveld, ex-directeur exécutif du New York Times, s'interrogeait : " Je trouve cet exemple particulièrement opportun au moment où, aux Etats-Unis l'idée que les nouvelles négatives ne sont pas des nouvelles gagne du terrain. Notre gouvernement nous a enjoint de ne pas imprimer ni de diffuser les folles harangues de Ben Laden de peur que sa vision moyenâgeuse qui justifie le massacre de civils innocents n'enflamme de nouveaux adhérents. Il a promulgué un système de tribunaux militaires qui, selon le vice-président, pourrait juger et dès lors même exécuter certaines de ces personnes (Nda : les étrangers arrêtés) sans que rien ne prévoie le recours à des tribunaux constitutionnellement établis et encore moins l'accès des journalistes " (26).

L'auto-censure

L'auto-censure reste, dans la plupart des sociétés, qu'elles soient démocratiques ou autoritaires, l'arme la plus efficace des gouvernants. La peur de déplaire, de prendre à rebrousse-poils l'opinion majoritaire du public, a influencé un nombre important de médias dans leur couverture de la lutte contre le terrorisme et de la guerre en Afghanistan. L'impératif commercial qui domine le monde des médias accentue encore cette tentation du conformisme. Cette auto-censure a pris deux formes, la " privatisation de la censure " lorsque la direction d'un média a fixé des limites à la liberté de ses journalistes, " l'intériorisation de la censure " lorsque les journalistes, consciemment ou non, ont restreint eux-mêmes leur libre arbitre et collé le plus possible aux discours officiels ou aux émotions de l'opinion.

Ainsi, le critique média du Washington Post, Howard Kurtz, révélait le 30 octobre que le président de CNN, Walter Isaacson, avait fait circuler une note interne invitant la rédaction à " équilibrer " les reportages sur les bombardements américains en Afghanistan par le rappel des attentats et des victimes civiles du 11 septembre. Deux journalistes du Texas City Sun et du Daily Courier ont été licenciés pour avoir critiqué le président Bush. Ces mesures directes, toutefois, ont été exceptionnelles et le bâton est aussi tombé sur une plume belliciste : Ann Coulter s'est vu retiré sa chronique dans National Review Online après avoir écrit que les Etats-Unis devaient " envahir les pays (des terroristes), tuer leurs dirigeants et les convertir au christianisme ".

Le déroulement, au même moment, de la deuxième Intifada et les liens qui ont été inévitablement établis entre les troubles au Moyen-Orient et les actes terroristes, ont considérablement accru la pression sur les journalistes, aussi bien dans les pays démocratiques où les rédactions ont été visées par les lobbies pro-israéliens et pro-palestiniens, que dans les pays autoritaires de la région, où les gouvernements ont veillé à contrôler encore davantage leurs médias, choisissant tour à tour de les "activer " ou de les museler.

Nuances

L'ampleur des restrictions gouvernementales et l'étendue de l'auto-censure des médias ne devraient pas être exagérées ou caricaturées. La vocation professionnelle et le courage n'ont pas partout courbé l'échine devant l'intimidation patriotique ou l'intrusion policière. Très vite, dans le pays directement touché par les attentats, la presse de qualité a repris sa nécessaire distance critique à l'égard des mesures adoptées par le gouvernement américain, notamment celles qui comme les commissions militaires ou l'incarcération des étrangers en situation irrégulière restreignaient l'accès de la presse aux cours et tribunaux. Très vite aussi, les associations de journalistes ont protesté contre les mesures imposées par le Pentagone sur les champs de bataille de l'Afghanistan. Le 13 octobre, 20 organisations professionnelles, dont la vénérable Society of Profesionnal Journalists, publiaient un communiqué commun estimant que " les restrictions croissantes imposées par le gouvernement américain limitant la collecte de l'information constituent un danger pour la démocratie et empêchent les citoyens d'obtenir les informations dont ils ont besoin ". (increasing restrictions by the United States government that limit news gathering…pose dangers to American democracy and prevent citizens from obtaining the information they need)

La veille, le New York Times publiait un éditorial qui délimitait clairement les droits et les devoirs de la presse et qui critiquait la requête adressée par la Maison-Blanche aux chaînes de télévision afin qu'elles censurent les messages de Ben Laden. " Tous les Américains comprennent qu'en temps de guerre, certaines informations doivent être protégées…La sécurité des troupes américaines et la confidentialité des méthodes d'espionnage ne doivent pas être compromises par la diffusion inopinée d'informations sensibles et classifiées…Toutefois, de nombreuses autres informations que le gouvernement aimerait museler pour éviter le débat, appartiennent au domaine public. Ce principe est au cœur du système américain de gouvernement. Et il est de l'intérêt de l'Administration de le respecter car une démocratie, pour construire et soutenir un consensus en temps de guerre, a besoin de citoyens informés ".

Un test pour le journalisme

Cette " guerre contre le terrorisme " est un test pour le journalisme, un test de sa prétention à garantir une information libre, exacte et plurielle qui permette aux citoyens de choisir et qui évite aux gouvernants de faillir. Un test de sa capacité également à démontrer que la liberté et, plus largement, le respect des droits humains sont les armes les plus efficaces dans la lutte contre le terrorisme et la protection de nos sociétés.

Il faut toujours se méfier des évidences : En fait, contrairement aux affirmations péremptoires des historiens révisionnistes du journalisme en temps de guerre, la liberté de la presse et la liberté d'expression sont un atout et non un fardeau lors des situations d'urgence. Le mensonge et l'auto-censure, comme l'histoire des guerres du Vietnam ou d'Algérie le démontre avec éloquence, sont le plus souvent de mauvaises conseillères et contribuent aux désastres nationaux que l'on prétend éviter. En fait, comme il sied à un capitaine de navire, la liberté de la presse dans une démocratie ne devrait pas être jugée lorsque la mer est calme, mais bien au milieu de la tempête, lorsque les repères disparaissent et que l'angoisse règne.

La responsabilité des journalistes américains est particulièrement engagée. " Je sais, écrivait le Committee to Protect Journalists (27), que nous traversons des moments d'un extraordinaire péril, et que des personnes sérieuses peuvent trouver des arguments sérieux pour les mesures qui ont été prises. Mais laissez-moi revenir au sujet fondamental du devoir journalistique. C'est notre devoir de chercher à savoir ce qui se passe réellement et de prendre nos décisions de publier ou de diffuser en toute indépendance, en affirmant lourdement que publier et diffuser constituent dans une société libre notre raison d'être. C'est notre devoir de dégager les ressources pour révéler ce qui est indûment retenu au nom de la sécurité nationale. "

Notes

(1) Jean-François Bayart, Béatrice Hibou, Sadri Khiari, "Après le 11 septembre, Effets d'aubaine" Critique Internationale, janvier 2002, p.11.

(2) "Is the Human Rignts Era Ending ?", The New York Times, le 5 février 2002

(3) Jackson Diehl, "U.S. agin supports unsavoury dictators", The Washington Post, publié dans l' International Herald Tribune, le 20 mars 2002.

(4) Voir Attacks on the Press in 2001, Introduction, p.xii.

(5) The Reporters Committee for Freedom of the Press, Homefront Confidential, How the War on Terrorism Affects Access to Information and the Public's Right to Know, Washington, mars 2002, 34 pages.

(6) voir www.ombwatch.org.

(7) N. Hickey, "Access Denied", Columbia Journalism Review, janvier 2002.

(8) P. Jarreau, "Relations entre le Pentagone et la presse se dégradent", Le Monde du 10 Novembre 2001, p. 6.

(9) B. Grévisse, "Guerres et Faits" Médiatiques, automne 2001, p. 6.

(10) Florent Latrive, "La Toile en liberté très surveillée" Libération, le 2 novembre 2001.

(11) RSF, "Entre tentation patriotique et autocensure : les médias américains dans la tourment de l'après-11 septembre", octobre 2001, Paris.

(12) International Herald Tribune, résumé par le Centre Européen du Journalisme, le 3 avril 2002.

(13) voir Chilling Effects of Anti-Terrorism "National Security" Toll on Freedom of Expression

(14) B. Whitaker, "Muslim websites targeted by Justice", The Guardian, No. 568, du 20 au 26 septembre 2001.

(15) Jean-François Bayart, Béatrice Hibou et Sadri Khiari, "Effets d'aubaine, Les régimes autoritaires libérés des conditionnalités" Critique Internationale, Presses des Sciences Po, CERI, Paris, janvier 2002, pp. 7-11.

(16) Tehelka.com, Anti-terrorism ordinance: muzzling the media, New Delhi, le 29 octobre 2001.

(17) Cité dans Critique Internationale, op. cit., p.7.

(18) Human Rights Watch, European Union: Security Proposals Threaten Human Rights, le 6 novembre 2001. Voir aussi Brian Hayes, EU anti-terrorism action plan: legislative measures in justice and home affairs policy, Statewatch, London.

(19) Sur ce sujet, lire Index on Censorship, "Bug them all and let Echelon sort them out", le 8 novembre 2001.

(20) Laure Noualhat, La Toile alternative en ordre de bataille, Libération, le 29 janvier 2002.

(21) Annabel Crabb, "Media chief takes aim at Howard", The Age, le 28 février 2002.

(22) CJFE, Not a Balancing Act, Security and Free Expression, a submission to the draft NGO Human Rights Consultations 2002, le 26 février 2002.

(23) Fernando Castello, "Depredadores de la libertad de prensa" [Robbers of Press Freedom], El Pais, le 23 novembre 2001.

(24) "Un envoyé special du Washington Post en Afghanistan mis en joue par des soldats américains", RSF, le 12 février 2002.

(25) Isabelle Garcin-Marrou, Terrorisme, Médias et Démocratie, Presses Universitaires de Lyon,Collection Passerelles, 2001, p. 135.

(26) CPJ, International Press Freedom Awards 2001, Joseph Lelyveld's Acceptance Remarks, le 6 décembre 2001.

(27) CPJ, voir ci-dessus.


Jean-Paul Marthoz est Directeur du bureau européen de Human Rights Watch


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