>> Archives 
Internet et la libération de la parole
7 mai 2002 - par Pierre Lévy
L’expansion de l’Internet est portée par une vague de fond dont on n’a pas fini de mesurer l’ampleur et la force : la libération de la parole.

Si personne ne défend éloquemment un point de vue dans notre environnement familial ou géographique immédiat et si ce point de vue n’est pas non plus clairement exposé à la télévision, à la radio ni dans les grands journaux, on a beau « vivre en démocratie », on n’en est pas moins ignorant du véritable paysage des idées, que ces idées soient politiques, philosophiques, scientifiques ou autres. Or le cybercitoyen peut découvrir sur le Réseau une multitude d’idées et de propositions qu’il n’aurait jamais imaginé s’il ne s’était pas branché. De plus, sur le Web, les idées sont exprimées par ceux qui les produisent et les pensent et non par des journalistes obligés de simplifier, de caricaturer par manque de temps ou de compétence ou, pire, soumis à un pouvoir politique autoritaire. Le nouveau médium est donc particulièrement favorable à un dépassement de l’espace public classique.

Mais ce déchaînement de « l’opinion publique » ne va-t-il pas être interrompu, ou même inversé, par la concentration en cours des entreprises de communication? Certes, le risque existe, mais il me semble faible. Je demande au lecteur de fonder son opinion sur l’enquête et l’observation, plutôt que sur des émotions (la peur, notamment) et des préjugés. On peut constater en allant sur Internet que la concentration financière du monde de la communication ne réduit pas une diversité informationnelle qui continue d’augmenter malgré les fusions. La première raison de cette apparente contradiction est que la possibilité de diffuser des textes, des images et du son à destination de toute la planète ne coûte presque plus rien et que cette situation est maintenant irréversible. Qu’elle soit abritée par une grande communauté virtuelle commerciale ne réduit pas la portée poétique, cognitive ou dénonciatrice d’une page personnelle ou associative. La seconde raison, tout aussi évidente, est que les propriétaires des grands groupes de communication n’ont aucun intérêt à diffuser un message monotone par tous leurs canaux mais qu’ils doivent au contraire diversifier de manière créative leurs « contenus » pour toucher un public lui-même de plus en plus différencié, changeant, mobile, difficile, informé et qui se trouve - tout de même - en position de choisir entre plusieurs possibilités concurrentes.

En se faisant peur avec la concentration capitaliste et en suivant la pente facile de la dénonciation automatique plutôt que le chemin ardu de l’effort pour comprendre la nouveauté, il est possible de nier l’ouverture de l’éventail des idées et des informations sur Internet. Mais on peut élever une autre objection à la thèse selon laquelle le développement de l’Internet accompagne une libération de la parole humaine. Cette objection ne consiste plus à nier le fait mais à le condamner au nom de la défense de la « vérité » contre le chaos. Comme si la vérité ne fleurissait pas mieux dans l’atmosphère de la liberté ! Les deux objections, quoiqu’elles se contredisent l’une l’autre, sont souvent le fait des mêmes forces conservatrices.

L’argument anti-liberté peut être résumé comme suit. « Puisque les spécialistes et personnes compétentes telles que journalistes, professeurs, éditeurs, producteurs, galeristes et responsables de musées (les intermédiaires culturels classiques) ne sont plus là pour contrôler la qualité des messages en circulation dans la nouvelle sphère publique, on y trouve désormais n’importe quoi. Au milieu de l’immense quantité d’information disponible, dont la plus grande partie se trouve être de qualité douteuse, comment s’y reconnaître ? La situation n’est-elle donc pas pire qu’auparavant ? Et n’avantage-t-elle pas les privilégiés de la fortune et de l’éducation, qui sauront toujours se retrouver dans ce chaos, tandis que la majorité des gens sera vouée à errer dans les zones démesurément distendues de la médiocrité et de la démagogie ? »

Mais cet argument présente comme une catastrophe la disparition des anciens processus de sélection et d’intermédiation traditionnels sans montrer les nouveaux modes émergents de hiérarchisation et d’orientation. Si nous mettons en scène un individu isolé, perdu dans l’immense banque de donnée désordonnée d’Internet, incapable de trouver ce qu’il cherche ou se contentant des premiers résultats fournis par un moteur de recherche, alors nous avons la sensation que l’abondance croissante des informations et l’absence de tri préalable sont plutôt une perte qu’un progrès. Mais si, en revanche, nous mettons en scène un internaute non seulement capable d’utiliser toute la palette des techniques de recherche disponibles, mais surtout participant à des communautés virtuelles où l’on débat de ses centres d’intérêt favoris et où l’on s’échange des informations sur les meilleurs sites, alors il se pourrait que la nouvelle intermédiation, celle des capillarités relationnelles, des processus d’intelligence collective distribués et de la familiarité croissante avec les territoires en expansion de l’hyperdocument planétaire, soit plus efficace et pertinente que l’ancienne. Un réseau de personnes intéressées par les mêmes thèmes est plus performant non seulement que n’importe quel moteur de recherche, mais surtout que l’intermédiation culturelle traditionnelle, qui devait trier en gros et a priori sans connaître dans le détail les situations et les besoins de chacun.

Les internautes ne sont pas seuls face à l’océan informationnel. Ils se regroupent en communautés virtuelles souvent organisées autour de sites ou de portails aidant à la navigation dans des zones particulières de l’espace sémantique. Cet espace est plus vaste que celui de l’ancienne sphère culturelle et les modes d’orientation et de repérage (en amélioration constante) y sont plus fins, plus précis, plus vivants… à condition que l’on prenne le temps de les apprendre et de s’intégrer aux communautés virtuelles qui peuvent y donner accès.

Quand l’ancienne intermédiation de la sphère publique triait a priori, la nouvelle intermédiation sélectionne a posteriori. Toutes les publications sont autorisées (dans le respect de la loi…) mais la sélection se fait par le nombre de liens qui convergent vers un site, par la fréquence des connexions, par les citations que l’on en fait dans des groupes de discussion ou dans d’autres sites, par les votes ou les remarques des lecteurs et utilisateurs, etc. Il est à noter que la communauté scientifique a déjà commencé à travailler de cette manière. Certains sites scientifiques, comme celui du laboratoire national de physique nucléaire (américain) de Los Alamos, accueillent tous les articles soumis (pas de sélection a priori), mais recensent le nombre de citation des articles publiés et les commentaires des lecteurs (sélection a posteriori). De la même façon, les sites de vente de livres sur le Web permettent aux lecteurs de donner leur avis et d’attribuer une note aux ouvrages qu’ils ont lus. La distribution de la manne publicitaire fonctionne également sur le principe de l’évaluation des sites par le succès, mesuré en fréquence et durées de connexions. On remarquera que les nouvelles formes de sélection reviennent presque toutes à comptabiliser des voix (citations, liens, connexions, notes), ce qui marque une avancée des pratiques démocratiques dans des secteurs de la vie sociale où ils n’étaient pas prépondérants.

Mais, dira-t-on, que devient la vérité dans cette nouvelle manière de sélectionner et d’évaluer les messages ? Va-t-on mettre aux voix des théorèmes mathématiques ou bien des informations dont seuls des spécialistes peuvent juger de l’authenticité ?

Notons d’abord que le contrôle des moyens d’information par une petite minorité, même si cette minorité se considère elle-même comme l’élite de la connaissance et de la culture, n’est en rien une garantie de la qualité de l’information sélectionnée. Les plus grands éditeurs ont refusé les manuscrits de Marcel Proust et d’autres grands auteurs, et ils publient tous les jours des nullités « commerciales ». La presse ou les médias aux ordres ont menti pendant des dizaines d’années dans des régimes totalitaires et des erreurs se glissent quotidiennement dans les écrits et les discours des journalistes en régime démocratique. L’Église ou l’Université ont parfois censuré les nouvelles idées pendant des siècles. A moins de se laisser prendre à des arguments d’autorité, un livre n’est pas « bon » parce qu’il est publié, une nouvelle n’est pas « vraie » parce qu’elle est annoncée à la télévision, un savoir n’est pas « garanti » parce qu’il est enseigné à l’Université (nous parlons d’expérience, chers collègues !) N’en déplaise aux crédules et aux paresseux, la vérité n’est pas déjà donnée (par qui ?) mais elle est constamment l’enjeu de processus ouverts et collectifs de recherche, de construction et de critique. Or le pluralisme et l’interconnexion intrinsèques au cyberespace, dont il faut rappeler que la communauté scientifique fut la première utilisatrice, favorisent justement de tels processus. Prétend-on que les scientifiques sont des gens capables de curiosité et d’esprit critique et qu’ils peuvent donc « tout lire » et « tout voir », mais que le commun des mortels a besoin d’une information simple, prédigérée et sans contradictions ? Je réponds que ces arguments ont été tour à tour employés contre la démocratie, contre le suffrage universel, contre la liberté de la presse et pour la censure, et qu’ils consistent finalement toujours à traiter les citoyens comme des mineurs et, qui plus est, des mineurs isolés. Or, pour le projet de civilisation qui - prolongeant celui des lumières - exploiterait les meilleures potentialités du cyberespace, il s’agit précisément de faire des citoyens des intelligences associées, et donc de leur reconnaître l’intelligence, le discernement et l’esprit critique ad hoc. Si l’on est pour la liberté, on doit accepter que chacune de ses avancées implique un surcroît de responsabilité pour chacun. Or il n’est pas d’autre manière pour s’entraîner à la responsabilité que de la pratiquer. Si l’on est contre la liberté, aucun argument fondé sur une perspective émancipatrice ne nous touchera. Seule, peut-être, la honte pourra nous réveiller un jour.

On trouvera, si l’on veut, beaucoup d’idées « fausses », de sentiments de détestation et d’images dégradantes sur Internet, comme dans bien des esprits. Mais c’est dans la confrontation libre et responsable des informations et des idées que réside la dynamique de production des connaissances et non dans le verrouillage de la parole publique. On trouve sur le Net des sites haineux, pornographiques et stupides. Ils sont l'expression des aspects haineux, pornographiques et stupides de l'esprit humain. L'intelligence collective, dans ce cas, consiste à ce que l'humanité ait le courage de regarder son propre esprit - tel qu'il est - dans le miroir de la noosphère, plutôt que de censurer, ou de se mettre en colère, ou d'avoir peur, ou de condamner : autant de manières de ne pas apprendre. Pour l'humanité prise comme un tout, l'intelligence consiste à découvrir l'image non maquillée de son propre esprit. L'acceptation de l'humain tel qu'il est maintenant est un "moment" essentiel de la dialectique d'apprentissage - c'est-à-dire du progrès - de l'intelligence collective.


Pierre Lévy est Professeur à l’Université du Québec; dernier ouvrage paru: Cyberdémocratie (Paris: Odile Jacob, 2002)


Les opinions exprimées dans les "points de vue" ne représentent pas obligatoirement la position officielle de l'UNESCO.