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En Afrique, les usages de l'Internet se conjuguent au présent
18 mars 2002 - Par Jean-Michel Cornu

Prononcez dans la même phrase les mots "Internet" et "Afrique", et vous vous trouverez bientôt en présence de deux clans aux idées bien arrêtées : Pour les uns l'Internet est LA solution pour l'Afrique. Pour les autres, l'Afrique a d'autres choses bien plus urgentes à s'occuper que de l'Internet.

Comme souvent, les positions tranchées cachent une situation plus nuancée. La vraie question à se poser serait plutôt "comment l'Internet peut faciliter ou au contraire perturber une évolution de l'Afrique conforme aux désirs des différents peuples africains ?"

Pour cela, il faudrait que l'Internet ait un réel impact en Afrique. On cite souvent une réflexion de Thabo Mbeki, vice-président d'Afrique du Sud, faite en 1995 devant le G-7 dédié à la société de l'information : "Il y a plus de lignes de téléphones sur Manhattan que dans toute l'Afrique subsaharienne(1)." L'Internet, tout comme le téléphone serait quasiment inexistant en Afrique et il faudrait 60 milliards de dollars d'investissements pour atteindre le raccordement de 1% de la population(2).

Mais en Afrique encore moins qu'ailleurs, on ne peut juger de l'impact du téléphone ou de l'Internet en comptant simplement le nombre de postes connectés. Il nous faut regarder les choses d'un autre point de vue, celui des usages. Plutôt que de compter le nombre de machines connectées à l'Internet, en considérant qu'une machine est affectée à un utilisateur, regardons plutôt les utilisateurs de l'Internet ou plus précisément, les personnes sur lesquels l'Internet a un impact.

Hindou Mint Ainina, rédactrice en chef de l'édition française de Calame, un hebdomadaire indépendant plusieurs fois interdit par le gouvernement mauritanien explique : "Le chiffre d'environ 10,000 utilisateurs de l'Internet (en Mauritanie) n'est pas tellement représentatif. Il ne prend pas en compte les télécentres, ce que nous appelons les Cyberthés(3)". On pourrait cependant penser que l'Internet est réservé aux plus aisés, mais Hindou Mint Ainina continue : "Quant à la question de l'analphabétisme comme frein à l'accès à l'Internet, on se rend compte que ce problème est très vite dépassé. Il se trouve toujours quelqu'un dans les cybercentres pour taper les messages de quelqu'un qui ne sait pas écrire".

Dans les grandes villes, le développement des cybercafés est fulgurant. A Bamako, la capitale du Mali, le nombre de Cybercentres est passé de 1 à 100 en un an. "C'est un véritable effet de mode", explique Oumar Ibrahima Touré, de l'université de Bamako. "Et l'arrivée de l'Internet permet peu à peu de pallier certains manques. Dans le secteur de l'éducation et de la recherche, par exemple, le taux d'équipement informatique est très faible mais il y a un véritable engouement. Par ce biais, les enseignants ont accès à beaucoup de ressources scientifiques qui pallient la grande pauvreté des bibliothèques maliennes(4)".

Bien sûr, on ne trouve aujourd'hui des cybercentres et des postes connectés pratiquement que dans les grandes villes, mais là aussi les apparences sont trompeuses et les solutions pour accéder à l'Internet ne sont pas toutes techniques. Yam Kupri, à l'origine de l'ouverture de plusieurs cybercafés à Ouagadougou et Bobo Dioulasso au Burkina Faso apportent un témoignage révélateur : "On observe qu'il se développe un usage de l'Internet de la part de populations qui n'y ont pas accès. Des associations de développement, installées dans des villages qui n'ont pas le téléphone, communiquent via l'Internet. Soit, elles se rendent dans la capitale, soit elles laissent un message à un chauffeur qui va en ville et envoie un e-mail, tout en relevant le courrier(5)".

Mais l'impact de l'Internet ne se limite pas à ceux qui s'y intéressent ou même à ceux qui en ont entendu parlé. L'exemple de plusieurs projets lancés dans le cadre de l'initiative RANET(6) montre comment l'Internet s'insère dans une véritable chaîne de l'Information dont toutes les pièces du puzzle existent déjà.

  1. L'ACMAD(7), permet aux 53 offices de météorologie africains de coopérer entre eux. Les échanges sur l'Internet et les rencontres ont permis récemment de mettre au point un modèle météorologique adapté à l'Afrique qui permet de faire des prévisions à long terme. Cela représente un enjeu de tout premier ordre, car l'ampleur plus ou moins grande de la saison des pluies en Afrique sahélienne a un impact très important sur la façon de planter pendant cette seule période où la plupart des cultures sont possibles.

  2. La société Worldspace dispose d'un satellite situé au-dessus du continent : l'AfriStar™. Ce satellite diffuse des radios numériques mais aussi des données Internet. L' " African Learning Channel Data " de la fondation Worldspace(8) diffuse plusieurs contenus sur la santé, l'agriculture et l'environnement, ainsi que les données climatiques de RANET. Les informations sont actuellement fournies par le NOAA(9) américain, mais l'ACMAD met en place actuellement un noyau d'expert dans chaque sous-région pour participer au projet RANET.

  3. Ces informations sont reçues par une petite radio comportant une antenne satellite surmoulée de 12cm de coté. Le poste peut être relié à un ordinateur sur lequel on télécharge un site web avec les informations diffusées. Ce poste de radio coûte cependant de l'argent (un peu moins 200 $), des exemplaires sont offerts en priorité à des radios locales, média particulièrement important en Afrique. Les informations reçues sous forme numérique le plus souvent en anglais sont sélectionnées et transmises dans la langue locale (il en existe entre 1200 et 1500 en Afrique).

  4. Au bout de la chaîne, le cultivateur reçoit des informations vitales dans sa propre langue en utilisant un poste de radio alimenté par l'énergie solaire ou … à manivelle(10), les piles étant parfois difficiles à se procurer.

Les cultivateurs concernés ne sont pourtant pas comptabilisés dans les statistiques de l'Internet, même si celui-ci a contribué à la chaîne de l'information qui peut leur sauver la vie.

Chercher à comprendre l'Internet uniquement à partir des terminaux et des infrastructures techniques conduit à une impasse. Cela est tout particulièrement vrai en Afrique. Seule une double approche basée sur les possibilités des technologies mais aussi sur les usages réels permet d'élargir le cadre et de comprendre l'impact de l'Internet dans l'ensemble de l'environnement qui fait la vie des hommes.

Jean-Michel Cornu est Directeur Scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération.


(1) Suzanne Perry, Rueter, 28/2/1995 - Ministers Have Firmer Grip on Information Society Issues G7

(2) Michel Berne, à l'Institut National des Télécommunications, Observatoire des Stratégies et Technologies de l'Information et de la Communication, Télécom, Electronique, Informatique, Médias, Internet, L'année 2000, p67, Evry 2001

(3) Dossier FING : Quelques usages de l'internet en Afrique

(4) ibid

(5) ibid

(6) RANET : RAdio and interNET for The communication of Hydro-Meteorological and Climate-Related Information, voir aussi "L'Internet africain", interview de Jean-Michel Cornu, Dossier FING du 21/6/2000

(7) ACMAD, African Centre of Meteorolgical Application for Development

(8) Worldspace

(9) NOAA, National Oceanic and Atmospheric Administration (US department of Commerce), Projet d'information climatique (CIP)

(10) Mohammed Boulaya, "RANET : Utiliser l'information climatique et environnementale pour favoriser le développement et réduire la pauvreté en Afrique", site de la FAO.


Les opinions exprimées dans les "points de vue" ne représentent pas obligatoirement la position officielle de l'UNESCO.