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Le pouvoir de l'image télévisuelle
20 février 2002 - Par Ignacio Ramonet

Dans le grand schéma industriel conçu par les patrons des entreprises de loisirs, chacun constate que l'image de presse ou de télévision est avant tout considérée comme une marchandise, et que ce caractère l'emporte, de loin, sur la mission fondamentale des images : refléter la réalité pour enrichir le débat démocratique.

Les médias sont soumis à une concurrence de plus en plus féroce ; les pressions commerciales s'intensifient. De nombreux cadres dirigeants des médias viennent désormais de l'univers de l'entreprise et non plus du monde journalistique. Ils sont moins sensibles à la qualité et à la véracité des images. À leurs yeux, le "news business", le marché de l'information, est avant tout un moyen de faire des profits.

Après la guerre du Golfe (1991), qui avait sonné le triomphe et l'apogée d'une image télévisée fondée sur la puissance de la représentation, la presse écrite a cherché à prendre sa revanche. Elle l'a obtenue dans la découverte de nouveaux territoires d'information, qui sont : la vie privée des personnalités publiques et les scandales liés à la corruption et à l'affairisme. C'est ce que l'on pourrait appeler le journalisme de révélation (par opposition au journalisme d'investigation). Pour mettre à jour des affaires de ce genre, l'élément décisif est en effet la production de documents compromettants qui, étant le plus souvent écrits, non icôniques, sont inexploitables par la télévision. Sur un tel terrain, la presse écrite a pu reprendre l'initiative. C'est pourquoi c'est elle - et non la télévision - qui, depuis une dizaine d'années, a révélé, dans de nombreux pays, la plupart des "affaires" de corruption.

Dans la célèbre affaire Clinton-Lewinsky, faute d'images - les protagonistes se terraient dans leurs demeures -, les chaînes et la CNN ont dû se résigner à organiser des plateaux sur lesquels se succédaient des journalistes de la presse écrite. Michael Isikoff, auteur de l'article retardé de Newsweek et seul journaliste américain à avoir entendu, à l'époque, l'un des fameux enregistrements des confidences téléphoniques de Monica Lewinsky, faisait le va-et-vient entre CBS, NBC et ABC. C'est pourtant l'unique chaîne de télévision publique, PBS, qui a proposé la première image réellement intéressante de cette affaire : l'entretien choc entre son présentateur vedette, Jim Lehrer et M. Clinton.

Dans cette événement, même si la télévision a finalement semblé être hors jeu - les révélations étaient connues par des fuites, et les informateurs, anonymes, ne se laissaient pas filmer - elle n'en a pas moins persisté à surcouvrir l'événement, négligeant du même coup le reste de l'actualité internationale. Débordés de rumeurs et privés d'images, les réseaux ont dû faire face à un dilemme simple : comment parler de la sexualité présidentielle sans faire de la "télé poubelle" (TV trash) ?

La télévision n'a apporté aucun élément nouveau, aucune image fondamentale à l'enquête, bien que les caméras n'aient cessé de courir derrière les reporters de presse. Une fois encore, le chaînes démontraient le paradoxe suivant : il n'y a pas d'images, le plus souvent, à la télévision. Leur salut, les chaînes finirent par le trouver dans les archives de CNN, avec la photo de la fameuse accolade de M. Clinton à Monica Lewinsky, lors d'une fête dans les jardins de la Maison Blanche, diffusée en boucle et disséquée aussitôt par des sémiologues improvisés, experts du body language ("langage du corps") : "Le regard amoureux de Monica", "La petite tape complice sur l'épaule". L'utilisation de ce document confirmait a posteriori que les chaînes, depuis le début de l'affaire, n'avaient pas pu montrer une seule image significative.

À l'automne 1998, soit neuf mois après le début de l'affaire, les chaînes s'aperçurent qu'elles n'avaient toujours pas pu présenter à leurs téléspectateurs un seul entretien avec Mlle Monica Lewinsky. Au moment de la publication du rapport Starr, les Américains constatèrent qu'ils n'avaient même jamais entendu sa voix !

A l'ère de l'information virtuelle, deux paramètres exercent une influence déterminante sur l'information : le mimétisme médiatique et l'hyper-émotion.

Le mimétisme est cette fièvre qui s'empare soudain des médias (tous supports confondus) et qui les pousse, dans l'urgence la plus absolue, à se précipiter pour couvrir un événement (quel qu'il soit) sous prétexte que les autres médias - et notamment les médias de référence - lui accordent une grande importance. Cet imitation délirante, poussée à l'excès, provoque un effet boule de neige et fonctionne comme une sorte d'auto-intoxication : plus les médias parlent d'un sujet, plus ils se persuadent, collectivement, que ce sujet est indispensable, central, capital, et qu'il faut le couvrir encore davantage en lui consacrant plus de temps, plus de moyens, plus de journalistes. Les médias s'auto-stimulent ainsi, se surexcitent les uns les autres, multiplient les surenchères et se laissent emporter vers la surinformation dans une sorte de spirale vertigineuse, enivrante, jusqu'à la nausée.

L'hyper-émotion quant à elle - qui est l'autre figure caractéristique de la surinformation - a toujours existé dans les médias, mais elle restait la spécialité des journaux d'une certaine presse populaire qui jouaient facilement avec le sensationnel, le spectaculaire et le choc émotionnel. À l'inverse, les médias de référence misaient sur la rigueur, la froideur conceptuelle, et bannissaient le plus possible le pathos en s'en tenant strictement aux faits, aux données, aux actes. Cela s'est peu à peu modifié sous l'influence du média d'information dominant qu'est la télévision. Le journal télévisé, dans sa fascination pour le " spectacle de l'événement ", a déconceptualisé l'information et l'a replongée peu à peu dans le marécage du pathétique. Il a établi, insidieusement, une sorte de nouvelle équation informationnelle qui pourrait se formuler ainsi : " si l'émotion que vous ressentez en regardant les images du journal télévisé est vraie, l'information est vraie. "

Cela a accrédité l'idée que l'information - n'importe quelle information - est toujours simplifiable, réductible, convertible en images de masse, et décomposable en un certain nombre de segments-émotions. Se basant sur l'idée, très à la mode, qu'il existerait une "intelligence émotionnelle". L'existence de cette "intelligence émotionnelle" justifierait que n'importe quelle information - dossier du Proche-Orient, crise du sud-est asiatique, débats sur la globalisation, secousses sociales, rapports écologiques, etc. - puisse toujours être condensée et schématisée, ramené à quelques images. Au mépris, réel, de l'analyse, prétendument facteur d'ennui.

Nous nous trouvons à un tournant de l'histoire de l'information. Au sein des médias, depuis la guerre du Golfe, en 1991, la télévision a pris le pouvoir. Car elle n'est plus seulement le premier média de divertissement, elle est aussi désormais le premier média d'information. C'est elle à présent qui donne le ton, qui détermine l'importance des nouvelles, qui fixe les thèmes de l'actualité. Il y a encore peu de temps, le journal télévisé (JT) du soir s'organisait sur la base des informations parues, le même jour, dans la presse écrite. Le JT imitait, copiait la presse écrite. On y trouvait le même classement de l'information, la même architecture, la même hiérarchie.

Désormais, c'est l'inverse : la télévision dicte la norme, c'est elle qui impose son ordre et contraint les autres médias, en particulier la presse écrite, à suivre. Au moment de l'affaire du "charnier" de Timisoara, en décembre 1989, des responsables de journaux ont publiquement admis que, impressionnés par les images vues à la télévision, ils avaient réécrit le texte de leur correspondant sur place qui, lui, ne parlait pas du "charnier".

De ce jour date une nouvelle étape dans l'évolution de l'information. Un média central - la télévision - produit un impact si fort dans l'esprit du public que les autres médias se sentent obligés d'accompagner cet impact, de l'entretenir, de le prolonger.

Si la télévision s'est ainsi imposée, c'est non seulement parce qu'elle propose des images et un spectacle, mais aussi parce qu'elle est devenue un moyen d'information plus rapide que les autres, technologiquement apte, depuis la fin des années 80 et la révolution numérique, par le relais des satellites, à transmettre des images instantanément, à la vitesse de la lumière.

En prenant la tête dans la hiérarchie des médias, la télévision impose aux autres moyens d'information ses propres perversions avec, en premier lieu, sa fascination pour l'image. Et cette idée fondatrice : seul le visible mérite information. Ce qui n'est pas visible et n'a pas d'image n'est pas télévisable, donc n'existe pas.

Les événements producteurs d'images fortes - violences, catastrophes, souffrances - prennent dès lors le dessus dans l'actualité : ils s'imposent aux autres sujets même si, dans l'absolu, leur importance est secondaire. Le choc émotionnel que produisent les images - surtout celles de chagrin, de souffrance et de mort - est sans commune mesure avec celui que peuvent produire les autres médias, même la photographie (il suffit de songer à la crise du photoreportage, de plus en plus gagné par le people - les péripéties de la vie des célébrités).

Contrainte de suivre, la presse écrite croit alors pouvoir recréer l'émotion ressentie par les téléspectateurs dans des textes (reportages, témoignages, confessions), qui jouent, de la même manière que les images, sur le registre affectif et sentimental, s'adressant au cœur et non à la raison. De ce fait, même les médias réputés sérieux en viennent à négliger les crises, graves, qu'aucune image ne permet de faire exister.

L'image, pense-t-on, est reine. Elle vaut mille mots. Cette loi de base de l'information moderne n'est pas ignorée par les pouvoirs politiques, qui tentent d'en user à leur profit. Ainsi, des questions délicates et compromettantes, ils veillent jalousement à ce qu'aucune image ne circule, ce qui est, ni plus ni moins, une forme de censure. Les récits écrits, les témoignages oraux peuvent, à la rigueur, être diffusés, car ils ne produiront jamais le même effet. Le poids des mots ne vaut pas le choc des images : comme l'affirment les experts en communication, l'image oblitère le son et l'œil l'emporte sur l'oreille. Certaines images sont donc désormais sous très haute surveillance, ou, pour être plus précis, certaines réalités sont strictement interdites d'images, ce qui est le moyen le plus efficace de les occulter. Pas d'image, pas de réalité.

Depuis la guerre du Vietnam, les états-majors des armées avaient compris cela. Et aucune guerre depuis, même conduite par des États démocratiques, n'a fait l'objet de transparence en matière d'information. Ruses, mensonges, silences sont devenus la norme comme on a pu le constater à l'occasion de la guerre des Malouines en 1982, de l'invasion de la Grenade en 1983 ou du Panama en 1989, de la guerre du Golfe en 1991, de la guerre en Bosnie entre 1993 et 1996, et enfin de la guerre du Kosovo en 1999.

L'armée n'est pas la seule à avoir compris cela. La plupart des organismes publics ou privés, tout autant lucides, se sont massivement dotés d'attachés de presse et de chargés de communication, dont la fonction n'est autre que de pratiquer la version moderne, "démocratique", de la censure des images.

Depuis toujours, le concept de censure est assimilé au pouvoir autoritaire, elle en est un élément constitutif majeur. Elle signifie suppression, interdiction, prohibition, coupure et rétention de l'information, l'autorité estimant précisément qu'un attribut fort de sa puissance consiste à contrôler l'expression et la communication de tous ceux qui sont sous sa tutelle. C'est ainsi que procèdent les dictateurs, les despotes ou les juges de l'Inquisition.

Vivre dans un pays libre, c'est vivre sous un régime politique qui ne pratique pas cette forme de censure et qui, au contraire, respecte le droit d'expression, d'impression, d'opinion, de débat, de discussion.

Cette tolérance, nous la vivons aujourd'hui tellement comme un miracle que nous négligeons de voir qu'une nouvelle forme de censure s'est subrepticement mise en place, que l'on pourrait appeler "la censure démocratique". Celle-ci, par opposition à la censure autocratique, ne se fonde plus sur la suppression ou la coupure, mais sur l'accumulation, la saturation, l'excès et la surabondance d'informations.

Le journaliste est littéralement asphyxié, il croule sous une avalanche de données, de rapports, de dossiers - plus ou moins intéressants - qui le mobilisent, l'occupent, saturent son temps et, tel un leurre, le distraient de l'essentiel. De surcroît, cela encourage sa paresse puisqu'il n'a plus à chercher l'information, et qu'elle vient à lui d'elle-même.

Deux logiques s'affrontent : celle du "tout image" voulue par la télévision et celle du "zéro image" défendue par les pouvoirs. La première conduit à des abus de plus en plus fréquents : la nécessité impérative de disposer d'images conduit en effet à élaborer des faux ou à recourir aux archives de façon très approximative (comme lorsqu'un le cormoran breton fut présenté comme une mouette du Golfe victime de la "marée noire"), à reconstituer des scènes à l'aide de comédiens ou d'images de synthèse, à faire appel aux vidéastes amateurs ayant filmé "en direct" et "sur le vif" des événements sans importance, etc.

Quant à l'autre logique, celle du "zéro image", est-elle de la censure au sens classique du terme ? On ne peut pas réellement le prétendre car si, dans un État de droit, le statut de l'image est réglementé - on ne filme pas n'importe quoi n'importe comment, des autorisations sont nécessaires pour pénétrer avec des caméras dans des hôpitaux, des prisons, des casernes, des commissariats, des asiles… -, c'est qu'il y va du respect de la personne humaine.

Ce qui va en revanche bien au-delà, c'est l'attitude des militaires qui ont voulu prolonger ce raisonnement et l'étendre à toute zone de combats. L'enjeu ici n'est plus le même, car la guerre, toute guerre, relève, elle, du politique, et concerne donc directement les citoyens, qui ont le devoir de s'informer et le droit d'être informés. Les journalistes, dans le Golfe, en Bosnie, au Rwanda, au Kosovo ont-ils bien fait d'accepter la logique des militaires ? C'était, inévitablement, se rendre complices de mensonges.

Un tel affrontement de logiques contradictoires se produit à un moment où la télévision, en raison d'un saut technologique majeur, est en mesure de présenter, en direct et instantanément, des images de n'importe quel point de la planète. Elle peut désormais suivre un événement - fait divers ou crise internationale - sur toute sa durée. Elle peut aussi, comme le fait régulièrement la chaîne américaine CNN, grâce aux transmissions par satellite et aux connexions multiples, à l'accompagnement sur Internet, transformer un événement - crise d'Irak au printemps 1998, affaire Clinton-Lewinski à l'automne 1998, guerre du Kosovo en 1999, Proche-Orient en 2000 - en affaire centrale de la planète, en faisant réagir les principaux dirigeants du monde, les personnalités les plus en vue, en contraignant les autres médias à suivre et à amplifier l'importance de l'événement, à confirmer sa gravité et à rendre d'une urgence absolue la résolution du problème. Qui peut échapper à ce tam-tam planétaire ? Tiananmen, Berlin, Roumanie, Golfe, Somalie, Rwanda, Bosnie, Diana, Clinton-Lewinski, Kosovo, Proche-Orient scandent avec une telle force le rythme de l'actualité que tout le reste de l'information s'estompe, s'assourdit, se dissipe. Au point même que des faits majeurs peuvent se dissimuler derrière le paravent des images fortes et échapper à l'attention du monde.

Cela aussi, les pouvoirs l'ont compris qui profitent de la distraction du village planétaire, occupé à suivre avec passion un grand "drame" de l'information, très riche en images sensationnelles, pour conduire quelque action critiquable. Cela s'appelle l'"effet paravent" : un événement sert à en cacher un autre ; l'information occulte l'information. Ainsi, les États-Unis profitèrent de l'émotion soulevée par la "révolution" roumaine en décembre 1989 pour envahir, aux mêmes dates, le Panama ; Moscou se servit de la guerre du Golfe pour tenter de régler ses problèmes baltes et pour exfiltrer M. Eric Honecker d'Allemagne ; le gouvernement israélien exploita les spectaculaires attaques des Scud irakiens en 1991 pour réprimer de manière encore plus radicale les populations civiles palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza ; M. Clinton tenta de dévier l'attention des médias sur ses affaires personnelles avec Monica Lewinski en relançant artificiellement les tensions militaires dans la région du Golfe au printemps 1998.

L'ensemble de ces dangers n'empêche pas l'information télévisée de s'abandonner à la griserie du direct, au point qu'elle semble aujourd'hui possédée par une fureur de connecter, de brancher, de relier… La guerre du Golfe a porté cette fièvre nouvelle à son paroxysme, puisque c'est à cette occasion que la télévision - et particulièrement CNN - a littéralement exhibé ses capacités technologiques modernes et sa maîtrise, pas toujours parfaite, des branchements : Washington, Amman, Jérusalem, Dahran, Badgdad, Le Caire, se succédaient vertigineusement à l'écran, dans une sorte d'autozapping étourdissant, enivrant, fascinant. Depuis, toutes les chaînes ont imité CNN, et le moindre événement local (mariage princier), ou international (Jeux olympiques de Sydney en 2000), donne lieu à une hystérie du branchement, à une folie des connexions reposant sur des dizaines d' "envoyés spéciaux".

C'est là, d'ailleurs, l'information principale : cette aptitude à joindre le bout du monde. Car pour le reste, cette "télé-visiophone" sonne creux. De surcroît, en multipliant les connexions, elle contraint les correspondants à demeurer près des antennes mobiles, les empêchant d'aller en quête d'images fraîches, d'informations, ce qui devrait être leur mission. La permanente sollicitation des studios centraux oblige, d'autre part, les reporters à se brancher eux-mêmes sur d'autres médias, alimentant ainsi, en boucle, le système informationnel de rumeurs diverses, de déclarations sans importance, et de faits non vérifiés. Il ne s'agit que de démontrer que le système fonctionne, que la machine "communique", et non pas qu'elle informe.

Conséquence de cette situation nouvelle, de cette fascination pour le direct, le live, le temps réel : le changement de modèle de représentation du journal télévisé. Celui-ci, spectacle structuré comme une fiction, a toujours fonctionné sur une dramaturgie de type hollywoodien. C'est un récit dramatique où se succèdent, dans un mélange de genres, des coups de théâtre et des changements de ton - autour de trois registres centraux : amour, mort, humour - et qui repose sur l'attrait principal d'une star, le présentateur unique.

Au cinéma, l'intérêt ne réside pas toujours dans l'histoire même de La Dame aux camélias ou de Madame Bovary, par exemple, que chacun connaît, mais dans la manière dont Greta Garbo ou Isabelle Huppert incarnent ces personnages. De même, au journal télévisé, l'information principale n'est pas ce qui s'est passé mais comment le présentateur nous dit ce qui s'est passé.

Pourtant, récemment, ce modèle a été remplacé par un autre, celui du journalisme sportif. La vie est considérée comme un match, rien n'y compte plus que les images de l'événement sur lequel, comme pour le match, il n'y a en réalité pas grand-chose à dire. Le commentaire devient alors minimal, et le rôle du présentateur discret. Le journaliste se borne à ajouter un minimum d'informations - car la force de l'image doit l'emporter sur tout - si bien que, tout comme lors d'un match de football ou de hockey, on peut pratiquement suivre les événements du journal télévisé en supprimant le son.

Au moment de la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, les présentateurs des journaux télévisés qui s'étaient pourtant déplacés disaient en regardant la caméra, alors que derrière eux s'écoulait la foule de l'Est vers le Berlin opulent : "Regardez, vous voyez l'histoire se faire sous vos yeux."

La télévision n'est pas une machine à produire de l'information mais à reproduire des événements. L'objectif n'est pas de nous faire comprendre une situation, mais de nous faire assister à un événement.

Voilà ce que croît aujourd'hui la télévision : qu'elle a le pouvoir de donner à voir "l'histoire en train de se faire", et que donner à voir, au moyens d'images, c'est faire comprendre d'un seul et même coup. Certes, il suffit de suivre le ballon pour voir un match, mais la politique n'est pas un match, les règles du jeu ne sont pas codifiées comme celles du sport. Informer n'est pas commenter un match. Le journaliste qui accepte cela s'auto-abolit en admettant que sa fonction est pratiquement inutile et que désormais l'essentiel est de montrer, comme si le reste ne pouvait plus être que bavardage.

Les bouleversements induits par ces nouvelles formes de journalisme vont bien au-delà encore, et expliquent que le téléspectateur reste interloqué et désorienté. Car ce qui est mis en abyme, c'est l'instance de crédibilisation elle-même du système d'information télévisuel.

Pourquoi croit-on les images d'information, au cinéma ou à la télévision ? Quels éléments viennent les légitimer ? Dans l'histoire des images audiovisuelles, il y a eu jusqu'à présent deux modes de crédibilisation. Il y eut d'abord les actualités cinématographiques : chaque semaine, les salles de cinéma présentaient un aperçu de l'actualité nationale et mondiale en images et sons. La crédibilité du discours était alors fondé sur le commentaire off. Il disait ce qu'on devait voir, et fixait le sens des images ; il rendait ce sens acceptable, évident. (Chris Marker dans Lettre de Sibérie, en 1961, a définitivement démontré l'importance sémantique du commentaire sur des images : il y présentait trois séquences aux images identiques commentées de trois manières différentes, positive, négative et neutre, révélant ainsi que c'est le commentaire qui impose le sens que le spectateur donne aux images.) La voix du commentaire restait anonyme, non identifiée (nul crédit au générique), c'était la voix d'une abstraction, d'une allégorie : celle de l'information. Cette voix, proprement théologique, parlait aux spectateurs dans le noir et le silence de la salle. Et on devait la croire.

Le second modèle, celui du journal télévisé de type hollywoodien, s'est imposé aux États-Unis au début des années 70 sur la chaîne CBS, avec le présentateur Walter Cronkite, et reposait sur des éléments strictement contraires. La voix qui parlait n'était plus anonyme, elle avait un visage et un nom ; elle était parfaitement identifiée, c'était celle du présentateur qui parlait au téléspectateur (grâce à un souffleur électronique, le prompter, qui lui permettait de lire son texte) les yeux dans les yeux ; il lui parlait chaque soir, était reçu chez lui. Un rapport de confiance s'établissait, de connaissance - au moins virtuelle - entre présentateur et téléspectateur, qui crédibilisait l'information selon l'idée qu'une personne familière qui vous regarde les yeux dans les yeux ne peut vous mentir.

Dans le dispositif contemporain qui constitue le troisième modèle, la figure du présentateur s'estompe. D'abord, l'information "en direct en temps réel", vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de type CNN, ne peut reposer sur un présentateur unique, elle l'épuise. Ensuite, les passages sur le studio central sont fugaces, celui-ci ne fonctionnant presque plus que comme centre de triage, comme carrefour. Au bout du compte, rien n'est plus important que le réseau, le maillage des correspondants, la multiplication des connexions, bref, le clignotement permanent du système qui occupe désormais la place centrale. Un appareillage de stimulation électronique se montre, s'exhibe, fonctionne, "communique", qui semble nous dire : "Ces images que je vous montre sont vraies puisque c'est technologique". Et nous le croyons parce que nous sommes bluffés, parce qu'il nous en met plein les yeux et nous persuade qu'un système capable de telles prouesses technologiques ne peut mentir.

Pour l'instant, les téléspectateurs n'ont pas encore de repères pour établir, avec une telle machinerie, le rapport de confiance indispensable à la crédibilité de son discours. Ce qui est sûr, c'est que rien ne ressemble plus ni à la voix abstraite de l'information, ni à la présence souriante d'un présentateur. Face au citoyen, ça connecte, ça branche, ça circule en réseaux, bref, ça "communique". Mais le citoyen sent confusément que ça l'exclut.

Ignacio Ramonet est Directeur du Monde diplomatique et Professeur de théorie de la communication à l'université Denis-Diderot (Paris-VII, France)


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