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Filmer en Afrique : " Alors et maintenant "
20 septembre 2002 - par Balufu Bakupa-Kanyinda
Pour faire un film, il faut véritablement avoir des qualités de producteur, et cela nécessite tout à la fois de posséder l'art et la technique de la narration cinématographique, mais également d'en connaître les dessous financiers. Etre un producteur signifie également donne les réponses justes aux questions sur lesquelles reposent le désir et les raisons de produire : Que produire ? Pourquoi ? Comment ? Aussi bien subjectivement qu'objectivement, ces questions définissent toute la conception culturelle et commerciale et la stratégie qui mènent n'importe quelle production vidéo ou cinématographique.

Quiconque se sent concerné par l'aliénation que subit l'Afrique, constamment saturée d'images étranges et étrangères produites ailleurs, sait bien que les enjeux de la production ne se limitent pas à la question des fonds nécessaires, de l'expertise technique ou de la passion artistique. Le succès financier au box office ou sur le compte bancaire n'est pas l'unique but de la production. La télévision et les films sont le meilleur moyen de transmettre mémoire et culture populaires.

Produire un film en Afrique est un acte de résistance. Il s'agit d'examiner la marche du monde et de donner son opinion dessus, de cerner et d'enquêter sur la mémoire collective, d'attirer, de distraire et d'informer. Il s'agit également de faire prendre conscience aux Africains que le cinéma est un puissant outil au service du développement.

Depuis l'invention du cinéma, l'image de l'Africain qui a été colportée dans le monde entier est un stéréotype dégradant. Les Africains ont été victimes d'une idéologie historique et culturelle trompeuse, dont le meilleur outil de propagande a été le cinéma (et son produit dérivé, la télévision). Sur tous les écrans du continent, petits ou grands, les films occidentaux dominent. Le cinéma est merveilleusement subversif sous le magnifique éclairage du divertissement.

L'Afrique, sans " miroir " propre, ne sait plus rien à propos d'elle-même. Les héros des enfants ne sont plus Mandela, Biko, Lumumba, Nkrumah ou Sankara, mais des hommes et femmes blonds aux yeux bleus ou verts. Pour Hollywood, l'Egypte ne fait même plus partie du continent africain. Où sont les films africains qui restituent véritablement la culture africaine ?

L'Afrique produit en moyenne une dizaine de films par an et la diffusion reste un véritable problème ici. Pourquoi un paysan du Kasaï cultiverait-il un produit que nul n'entend consommer ? La plupart des chaînes de télévision africaines ne s'intéressent pas aux films africains. Quand ils consentent finalement à en diffuser, c'est bien souvent parce qu'une institution occidentale a contribué à sa production. " Je ne sais pas à quoi ma chanson est destinée, mais je peux l'enterrer " dit le poète Xavier Ramilla. De quoi parlent les films africains ? Est-ce une Afrique paisiblement exotique, comiquement fataliste ou pathétique? Ces œuvres décrivent-elles un monde contemplatif d'une beauté sidérante où les Africains ne sont que des ombres faméliques ? C'est bien là l'Afrique souvent filmée et décrite au travers de " contes " d'une stérile nostalgie. Il y a aussi l'Afrique frappée par le SIDA et la pauvreté- Cette pauvreté doit-elle vraiment être absolue, même transposée dans l'imaginaire ? L'histoire de l'Afrique est parfois si différente de ce qui est montré dans les films africains.

Ces deux dernières années, j'ai parcouru le continent africain, visionnant des films produits localement. J'ai aussi rencontré des producteurs, des techniciens, des acteurs, des spectateurs, des propriétaires de théâtres, des diffuseurs et des hommes d'affaires sans scrupules évoluant dans le milieu du cinéma. Ces rencontres m'ont beaucoup apporté, et notamment m'ont permis de mieux comprendre les conditions de la production cinématographique africaine. Réaliser en Afrique est un acte politique, un véritable défi pour les réalisateurs.

En 2002, nous sommes fiers de pouvoir dire qu'un Centrafricain a co-réalisé le " premier film centrafricain ". Il semble que peu de films nous viennent de Guinée équatoriale, bien que son voisin gabonais ait un centre du cinéma actif et ait coproduit plusieurs films africains. L'Angola et le Congo-Kinshasa auraient dû avoir un rôle important dans la production cinématographique africaine. Mais le premier a enduré vingt-cinq ans de guerre civile et le second danse depuis quatre décennies une soukous auto-destructrice. Dans les années soixante-dix et quatre-vingts, sous l'ère Mobutu, le Zaïre possédait une véritable infrastructure cinématographique, mais les films produits ne traitaient que d'un seul sujet : le tout-puissant Mobutu et la malfaisante contre-révolution. Aujourd'hui, la production cinématographique est inexistante dans le pays.

L'Afrique du Sud, quant à elle, souffre toujours d'une attitude schizophrène. Des réalisateurs blancs, ne connaissant pas les films de Sembene Ousmane et influencés par l'Europe et Hollywood, font des films et des émissions utilisant les magnifiques sites naturels qu'offre le pays. Les films qu'ils entendent réaliser colportent implicitement la conception antique de leur " compatriote " noir, habité de la violence du sauvage. Quelques réalisateurs sud-africains, malgré la création de la Fondation nationale du film et de la vidéo et l'apparition d'une nouvelle génération de réalisateurs mieux formés, ne songent qu'à en découdre avec ceux qu'ils accusent de monopoliser les ressources, comme au temps de l'apartheid. " Dans l'arc-en-ciel, la couleur noire n'existe pas " souligne Ramadan Suleman, le talentueux et inflexible réalisateur de " Fools ", qui tente de trouver sa place dans le monde paranoïaque des relations entre Blancs et Noirs en Afrique du Sud.

La production cinématographique se porte bien au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso. Au Ghana et au Nigeria, les marchands de noix de cola, dont l'acquisition récente d'une caméra vidéo leur permet d'inonder le marché avec des productions à bas coût, éclipsent les efforts des réalisateurs sérieux. Filmées à la hâte, leurs histoires manquent d'une trame narrative minimale. Ces producteurs d ' " histoires photo-vidéo " , inspirées par les romans-photos, ne se soucient guère de la médiocrité de leurs histoires de sorcellerie, de fétichisme, de bandits, de sectes et autres. Pourquoi pas, après tout ? Ces histoires suscitent le rire et la joie chez le spectateur. A Lagos et à Accra, des milliers de ces vidéos sont produites chaque année, parfois les ventes en cassette VHS se chiffrent à 200.000. Peut-être un " Lagoswood " va-t-il naître, comme il existe un " Bollywood " indien.

A Jos, au Nigeria, certains studios sont totalement équipés du matériel nécessaire pour filmer, pourtant, rien n'est produit là. Est-ce que réaliser des films en Afrique est exclu du monde de l'art et du cinéma ? Est-ce que l'essence du cinéma serait contraire à celle de l'histoire ? Alors que l'histoire politique et économique du continent africain a été façonnée pendant les cinq dernières décennies hors de son contrôle, par des forces étrangères, le cinéma africain est né d'Africains libres et libres de leurs choix personnels.

Pourquoi un réalisateur sérieux ne coopérerait-il pas avec un producteur de vidéos prospère ? Filmer en Afrique, c'est aussi se libérer des illusions générées par nos contradictions- ces confusions pseudo-élitistes. Certains réalisateurs africains méprisent les documentaires, car ils savent parfaitement que ceux-ci ne les mèneront pas jusqu'au tapis rouge de Cannes pour devenir le " premier Noir " à recevoir la Palme d'Or. Et pourtant, l'Afrique a besoin de documentaires pour donner sa propre vision du continent. Pour d'autres, tout ce qui n'est pas tourné en 35 mm n'est pas du cinéma.

Qu'est-ce qu'un film africain ? Qui va en donner la définition et sur quels critères ? Certains films représentant l'Afrique dans de prestigieux festivals ont été réalisés grâce aux subventions généreuses de la France, de l'Union Européenne ou d'autres donateurs étrangers. Beaucoup de gouvernements africains ignorent les véritables enjeux économiques et culturels du cinéma. Les productions hollywoodiennes leur suffisent.

Il y a quelques mois, j'ai achevé un documentaire intitulé " afro@digital ". C'est un " manifeste " de l'esprit numérique africain. Avec une petite caméra numérique, j'ai traversé l'Afrique, de Dakar à l'Ile de Gorée, Ouagadougou, Bobo Diaoulasso, Abidjan, Cotonou, Lagos, Johannesburg, au Cap et Robben Island. J'ai examiné les opportunités que la technologie numérique pourrait procurer aux créateurs africains d' " histoires vidéo photos ".

Maintenant, l'Inteleki, un terme de grec ancien signifiant " insuffler la vie à la matière inerte ", est capital pour les réalisateurs africains. " Prenez un os " explique John Akomfrah, un réalisateur Ghanéen, " Vous savez qu'en l'utilisant d'une certaine manière, il peut se transformer en arme ".

Avec la technologie numérique, il devient possible de stimuler la créativité, de produire plus sans sacrifier la qualité, d'enquête encore sur la mémoire africaine et de l'enrichir. Un monde nouveau s'ouvre pour le cinéma : s'approprier et redessiner l'image de l'Afrique en réduisant le coût élevé de la technologie analogique. Reste que le réalisateur africain doit savoir ce qu'il fait et doit avoir une histoire à raconter afin de ne pas tuer son chant, sa part de l'histoire africaine.

Balufu Bakupa-Kanyinda, qui a été formé à la réalisation en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, a tourné Afro@digital, un documentaire sur la révolution numérique en Afrique, produit par l'UNESCO. Ses deux films les plus connus, "The Draughtsmen Clash" et "Article 15A" ont tous deux été récompensés. Il a aussi rédigé plusieurs articles sur la représentation des Noirs dans le cinéma et la télévision occidentaux. M. Bakupa-Kanyinda, originaire de Kinshasa, au Congo, est également poète, écrivain, scénariste et producteur.


Les opinions exprimées dans les "points de vue" ne représentent pas obligatoirement la position officielle de l'UNESCO.