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Tirez la langue et dites trente trois: est ce que l'Internet souffre "d'anglicite" aigüe
29 janvier 2002 - Par Daniel Pimienta

Il est convenu de dire que l'Internet a été inventé aux États-Unis et que la langue anglaise et la culture anglo-saxonne y connaissent un règne absolu et irréversible. Le chiffre de 80% de pages web en langue anglaise est encore très souvent mis en avant pour soutenir des propos qui se prétendent indiscutables. Il ne resterait donc plus au commun des mortels qu'à apprendre au plus vite cette langue sous peine de devoir renoncer à utiliser cet extraordinaire outil d'accès à l'information qu'est l'Internet. D'aucuns, peu sensibles aux questions de diversité culturelle, y voient même une convergence bien pratique pour la société du futur, société de l'information dont le Net serait la plate-forme la plus avancée...

Ce discours dominant peu nuancé, qui n'est d'ailleurs pas une exclusivité américaine, provoque une impression de fatalité qui peut entraîner les créateurs potentiels de contenus sur l'Internet sur la voie du renoncement.

Et si la version officielle de l'histoire des réseaux que colportent les médias faisait preuve d'une amnésie sélective à l'égard des réalisations notables accomplies dans le reste du monde?

Et si la prétendue domination absolue linguistique de l'anglais et ses implications culturelles n'étaient qu'un phénomène transitoire, initial et donc réversible?

L'histoire non officielle de l'Internet n'est pas technologique!

En ce qui concerne l'histoire de l'Internet, une confusion sémantique est entretenue, laquelle favorise une vision simplificatrice de la chronologie des faits, au détriment de la période qui a précédé la massification des réseaux, donnant la préférence à la vision technologique par rapport à la sociologique.

Il faut pourtant distinguer le réseau, constitué de services et d'utilisateurs, et le protocole du réseau, ensemble de règles établies pour automatiser les services et leur présentation aux utilisateurs. S'il est vrai qu'"Internet", le protocole de communication TCP-IP, a été conçu aux États-Unis par le département de la Défense, "l'Internet" représente l'ensemble des réseaux interconnectés, indépendamment de leur protocole. L'histoire des réseaux a connu, pendant la période où le protocole Internet était marginal (depuis les années 70 jusqu'en 1991), des épisodes qui ont représenté une contribution essentielle sur le plan non technologique qu'il est injuste d'oublier.

À ce titre, la charte du réseau universitaire Bitnet/Earn qui définissait un droit à la communication, la formulation d'une "netiquette", la création du mécanisme de conférence "listerv" ou l'organisation des groupes de discussion USENET ont joué un rôle social bien plus important que le schéma des bits de contrôle du protocole TCP-IP. En fournissant les fondements pour l'essor des communautés virtuelles, lieux de rencontre, de communication de groupe et de partage solidaire de l'information, les éléments cités ont apporté la base de la "culture des réseaux", bien avant l'apparition de la Toile. Quant à elle, faut-il rappeler que son protocole (HTML) a été inventé en Europe (au CERN) et souligner que le concept aurait probablement émergé dans le contexte de n'importe quel autre protocole de communication?

Du protocole TCP-IP, il faut mettre au crédit la capacité exceptionnelle d'adaptation de son architecture à l'évolution des besoins; résultat au moins autant des procédures démocratiques et transparentes mises en place (champ sociologique) pour gérer les changements que de l'ouverture du design de TCP-IP (champ technologique).

De fait, les acteurs historiques du développement des réseaux ont été les chercheurs (et aussi des pionniers travaillant dans le champ du développement dans les pays du Sud) qui ont su utiliser, à partir de la seconde moitié des années 70, les instruments fabriqués et utilisés par les constructeurs d'ordinateurs. Les réseaux de la recherche ont atteint une masse critique dépassant le million d'utilisateurs au début des années 90; puis, en quelques années, pendant la période 1994 - 1998, leur domaine d'activité est sorti du cercle des initiés pour devenir rapidement un média et un outil privilégié de la mondialisation économique. L'importance relative de ceux et celles qui avaient créé la dernière utopie du siècle, un endroit de libre circulation de l'information, où le partage et la solidarité avaient pris le devant sur le commerce, s'est rapidement réduite. Cependant, l'influence de leurs idées n'a pas disparu et a pu représenté un des facteurs sous-jacent de la difficulté de certaines "start-up" qui ont voulu imposer leur vision sans tenir compte de la culture des réseaux... et sont ainsi devenues des "end-down"!

S'il est vrai que l'anglais est la langue favorite des publications scientifiques, la culture émergente des réseaux de la recherche a été cependant le produit des actions d'hommes et de femmes de tous les continents, du Nord comme du Sud, de langues et de cultures diverses. La culture des réseaux qui a surgit de leurs interactions continue d'exister et de se développer à l'intérieur des réseaux citoyens ou communautaires, à côté de la culture marchande qui s'est surtout installée sur le Web.

La présence des langues sur la Toile

En ce qui concerne la réalité de la présence des langues sur l'Internet, les chercheurs ont malheureusement laissé le terrain libre aux acteurs du marché qui ont pu imposer leurs chiffres sans présenter une documentation qui permette de se faire une opinion sur la validité des résultats annoncés.

La défense de la pluralité des cultures et des langues dans le cyberespace fait partie des préoccupations de l'ONG Funredes qui s'occupe, depuis 1988, du thème de l'Internet pour le développement. Dans ce cadre et pour être capable de contredire les positions simplistes et pessimistes au sujet de la prédominance absolue et irrésistible de l'anglais à l'intérieur du réseau, Funredes a créé et développé, dès 1996, des méthodes et des procédures pour mesurer la présence des langues et cultures latines.

La méthode a été perfectionnée en 1998 grâce aux apports de l'Union Latine; l'ensemble des résultats et données méthodologiques est consultable à http://funredes.org/lc.

Ce que nous avons appris de cette auscultation de la langue de l'Internet, c'est que la fièvre baisse et qu'elle devrait continuer de baisser:

  • La présence relative de l'anglais dans la Toile est en déclin depuis de début de notre diagnostic, passant de 75% en 1998 à 50% aujourd'hui (en termes du pourcentage de pages web en anglais).
  • La présence des langues dans la Toile semble proportionnelle au nombre d'internautes locuteurs de chaque langue (au moins pour les 7 langues étudiées).
  • La croissance du nombre d'internautes anglophones est devenu lente, la saturation étant proche, alors que celle des autres espaces linguistiques est souvent très forte (le chinois en tête).
  • Le nombre de citations des personnages qui reflètent les valeurs culturelles des langues latines (espagnol, français, italien, portugais et roumain) dans les différents domaines de la culture (lettres, arts plastiques, musique et chanson, etc.) est en hausse relative de plus de 50% dans les trois dernières années. Cela est une indication du fait que la présence culturelle dans la Toile est proportionnelle à la présence linguistique et connaît donc la même évolution.

    Conclusions

    Tous ces indicateurs montrent que la période de transition initiale qui a marqué la domination absolue de l'anglais sur l'Internet est arrivée à son terme. Bien sûr, l'anglais, langue privilégiée d'échange dans le monde scientifique et commercial, gardera un avantage très important, mais il ne pourra plus être absolu car seulement un peu plus de 10% des être humains possèdent la maîtrise de cette langue en première ou deuxième langue!

    Ainsi, l'avantage pour naviguer sur le Net ne sera bientôt plus aux internautes anglophones mais plutôt aux personnes qui ont la maîtrise de plusieurs langues. Le multilinguisme est sans aucun doute l'avenir du réseau et les besoins de programmes de traduction de meilleur qualité sont pressants.

    L'espace est ouvert pour toutes les langues et toutes les cultures: il faut produire des contenus dans sa propre langue et qui reflètent sa propre culture, sans complexe et sans pessimisme!

    Les études menées par Funredes concernent les langues latines dont plusieurs sont des langues majeures sur la planète (le total de locuteurs en langue latine est supérieur à celui des anglophones). Il convient de s'inquiéter pour les langues qui n'ont pas une grande incidence au-delà de leur localité (comme elles existent dans tous les continents, avec une plus grand pluralité en Afrique).

    Chaque culture doit apporter son étage dans la tour de Babel virtuelle: il ne faut pas craindre la diversité, bien au contraire, elle est le fondement de la capacité de l'espèce humaine de survivre en s'adaptant.

    Daniel Pimienta est Directeur de FUNREDES (Fundacion Redes y Desarrollo) une organisation non gouvernementale qui se consacre à la diffusion des Nouvelles technologies de l'information et de la communication dans les pays en développement, et plus particulièrement en Amérique Latine et dans les Caraïbes


    Les opinions exprimées dans les "points de vue" ne représentent pas obligatoirement la position officielle de l'UNESCO.