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POUR UNE EDUCATION A LA DISTANCE
par Philippe Quéau
Directeur de la Division Information et Informatique, UNESCO


A quoi doit viser l'éducation, aujourd'hui? A donner les moyens de comprendre le monde et de le transformer. C'est ce que l'on pourrait appeler l'éducation de base. Mais ce n'est pas suffisant. Nous avons besoin d'une éducation à la distance. Nous devons apprendre à nous déprendre de ce que nous croyons savoir, nous mettre à distance de nous-même et de nos schémas mentaux, pour les placer dans une perspective, une lumière nouvelle. C'est le doute roboratif et heuristique que Descartes mit au fondement de la conscience de soi. C'est aussi la critique des fins et des moyens, sans laquelle on risque toujours de s'enfermer dans une pensée formatée et figée.

Mais la distance elle-même ne suffit pas. Il faut revenir au monde, enfin. Il faut aussi éduquer à la présence. L'abstraction et la déshumanisation des rapports sociaux exige une attention aigüe à ce problème caractéristique de la civilisation du virtuel. La présence, ce n'est pas seulement l'habitation de notre corps, c'est surtout la présence aux autres, l'empathie à la différence. La présence à l'autre allait de soi dans des civilisations de la terre et du temps. Mais nous vivons désormais dans l'éther et dans l'instant. La société de l'information est une société virtuelle, abstraite et médiatisée: elle ne favorise pas d'emblée la perception de l'autre et l'intelligence de la différence. Elle impose ses contraintes et ses normes, matérielles, intellectuelles, comportementales. L'autre (le véritablement autre) ne va pas de soi, à l'heure des réseaux et des standards, qui imposent le pareil et le même.

Or c'est l'autre qui est notre avenir et notre richesse. L'existence de l'autre est "notre bien commun" dit Riccardo Petrella. L'éducation doit être une éducation à l'autre.

Est-ce que les technologies de l'éducation à distance permettent une éducation à la distance? Est-ce qu'elles rendent possible une éducation à la présence? Est-ce qu'elles facilitent une éducation à l'autre?

Images virtuelles et éducation à distance

Les images photographiques, cinématographiques, télévisuelles ont un point commun: elle résultent de l'interaction physique entre la lumière et une surface photosensible (pellicule photochimique, tube de la caméra TV). Elles dépendent donc d'une réalité et d'une lumière préexistantes. Les images numériques et virtuelles, en revanche, sont issues du langage mathématique, de programmes informatiques, de modèles de simulation. Elles sont créées grâce à des opérations fondamentalement abstraites, "langagières". Cela offre un avantage incomparable. A partir d'abstractions, on peut créer des représentations visibles de ce qui n'existe pas dans la réalité, de ce qui n'existe pas encore, ou de ce qui n'y existera jamais. D'où une grande liberté expressive. L'image virtuelle peut rendre visible une pensée abstraite, un projet conceptuel, un modèle mathématique ou physique. Le virtuel est capable de visualiser des phénomènes "complexes", c'est-à-dire faisant intervenir simultanément un grand nombre de paramètres. Ceci est d'une importance considérable dans le contexte pédagogique, ne serait-ce que parce que l'image permet de déployer un raisonnement, de visualiser une démarche intellectuelle, et bien sûr de se livrer à des expériences virtuelles, des simulations.

D'autre part la frontière entre l'espace et l'image (frontière classiquement incarnée par l'écran, qui cache plus qu'il ne montre) a tendance à s'estomper avec l'apparition de nouveaux modes de présentation (images virtuelles, casques de vision stéréoscopique, mais aussi postes de travail généralisés, devenus de véritables "bureaux"). Loin de s'opposer à l'espace, comme l'écran occulte le monde, l'image virtuelle constitue une nouvelle sorte d'espace, dans lequel on peut agir, travailler, rencontrer les autres (téléconférence, télévirtualité, communautés virtuelles). L'image va même jusqu'à s'hybrider à l'espace pour constituer une "réalité augmentée", c'est-à-dire une réalité rendue plus efficace, plus lisible, par l'ajout d'images virtuelles superposées à la réalité elle-même.

L'image virtuelle constitue un outil précieux pour l'éducation à distance. Longtemps considérée avec suspicion par les milieux enseignants, parce que considérée comme non suffisamment "formelle", l'image acquiert progressivement aujourd'hui un statut entièrement nouveau. Elle se marie allègrement avec les sciences dures. Elle devient terrain d'expérimentation (la simulation). C'est pourquoi l'éducation à distance doit nécessairement passer par une éducation à l'image, et aussi par une éducation à la distance par rapport aux images. L'image numérique, virtuelle, devient un mode de représentation à part entière. C'est dans l'image (et en particulier dans l'image virtuelle) que s'instaure désormais une nouvelle forme de distance entre le monde et nous-mêmes. Cette éducation à la distance de l'image ne nous est pas familière. Nous avons jusqu'alors préféré privilégier l'écrit et le texte. Il est temps de remettre ce dogme en question. Il ne suffit plus d'apprendre la grammaire et la rhétorique de l'écrit. Il faut aussi maîtriser les codes et la rhétorique des "nouvelles images", faute de quoi nous serons socialement asservis à des abstractions et à des leurres, dont nous ne détiendrons pas les clés.

Education à la navigation

On sait que le mot cyber vient du grec "gouvernail". Il ne s'agit point là d'une métaphore gratuite. Nous "naviguons" dans "l'océan" des informations, et nous sommes à la recherche des cartes et des portulans, des boussoles et des amers, qui nous permettraient de mieux nous orienter dans la tempête des signes.

Il ne peut y avoir d'éducation dans la société de l'information sans une éducation à la navigation. La leçon la plus précieuse en matière de navigation est sans doute "qu'il n'y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va", comme dit le proverbe. Les informations abondent, leur accès sera de plus en plus facilité, tout le monde en convient. Mais il n'y a pas d'informations réellement utilisables sans une connaissance du contexte de leur production et surtout une capacité à les évaluer et à les recouper. L'éducation à distance, qui est au premier chef concernée par la maîtrise effective des réseaux et de leurs contenus, doit être l'occasion d'un apprentissage de cette complexité. Elle doit aussi sensibiliser à la nécessaire transdisciplinarité qu'impliquent l'évaluation et la critique des informations. Car si les informations sont par nature attachées à une discipline particulière, leur évaluation doit se faire dans une perspective plus large et en recherchant non un point de vue disciplinaire, forcément limité, mais une vision transdisciplinaire. Par dessus tout, nous avons besoin d'un apprentissage du jugement, qualité transdisciplinaire par excellence. La pratique de la navigation reposera de plus en plus sur notre attention et notre mise en perspective des paysages informationnels traversés. Dans son abstraction exacerbée, l'éducation à distance doit devenir un lieu privilégié d'éducation à la distance (critique) et au jugement.

Education par le virtuel

Les techniques d'enseignement à distance sont très variées. Mais elles restent souvent très classiques: télévision plus ou moins "interactive", téléconférences, visioconférences, etc.. Cependant il faut bien remarquer que l'enseignement à distance n'utilise que très peu les ressources pourtant fort prometteuses de la réalité virtuelle, de la télévirtualité ou des réseaux communautaires. L'utilisation des mondes virtuels et des communautés virtuelles à des fins ludiques ou militaires est désormais répandue. Les applications pédagogiques, en revanche, se font attendre. Pourquoi ce retard à l'allumage? Les enseignants craignent-ils que le virtuel, Internet, les images de synthèse et de simulation ne soient qu'un effet de mode passager, comme il y en eut tant d'autres? Sont-ils réellement informés des possibilités de ces techniques?

La formation dans un environnement virtuel met l'étudiant au centre de l'action, à la différence des méthodes traditionnelles où c'est l'enseignant qui se trouve en position centrale. Les environnements virtuels sont plus adaptés par nature à ceux qui, pour une raison ou une autre, préfèrent l'autonomie et la flexibilité dans les rythmes d'accès à l'enseignement. Ils sont aussi naturellement adaptés aux problèmes de ceux qui sont physiquement éloignés des centres de formation ou dans les cas de pénurie d'enseignants. Dans les cours virtuels, les participants trouvent à leur disposition les composantes classiques de la pédagogie (contenus didactiques, exercices, soutien pédagogique, possibilité d'évaluations, d'examens). Mais l'effort individuel et la motivation deviennent prédominants.

C'est alors que l'on est bien obligé de constater que la technologie utilisée n'est plus suffisante pour garantir cette motivation. L'intérêt du contenu pédagogique devient la pierre de touche essentielle pour soutenir et attiser cette motivation. La possibilité de bénéficier d'une certaine écoute et d'une solidarité intellectuelle de la part de condisciples virtuels est aussi un adjuvant certain à la motivation.

Pour tester ces questions délicates, l'UNESCO a décidé de lancer avec différents partenaires (le CNED, la société Cryo Interactive) une expérimentation d'environnement virtuel pour l'éducation à distance. On utilise des techniques de réalité virtuelle en ligne (le logiciel SCOL de Cryo) combiné à un puissant moteur d'applications pédagogiques (METIS) développé à l'IUFM de Paris. L'environnement à base de réalité virtuelle permet l'usage d'Internet avec une bande passante très faible. C'est le principe de la télévirtualité, bien plus économique que les systèmes de visoconférence et de téléconférence souvent inadaptés pour leur part aux infrastructures de télécommunications des pays du tiers monde. On peut rencontrer des enseignants et d'autres étudiants dans la réalité virtuelle du cyberespace. Cette rencontre est rendue possible par la simulations d'espaces virtuels, l'usage de "clones" (représentations symboliques ou semi-réalistes des personnes, comme dans les communautés virtuelles du type "Deuxième monde"). Les utilisateurs peuvent "entrer" dans une bibliothèque, choisir un livre multimédia et commencer à le découvrir. Ils peuvent aussi se joindre à des groupes d'étudiants virtuellement connectés à la même salle où ils assisteront à un cours donné par un enseignant. Ils peuvent entrer dans un laboratoire virtuel et se livrer à des expériences de simulation. Ils peuvent notamment manipuler des objets tridimensionnels complexes, les démonter, modifier leur structure. Le concept de laboratoires virtuels est très puissant. Il ne s'agit pas seulement d'enseignement. On peut s'y livrer à un travail effectif de recherche. Désormais les techniques de simulation sont largement utilisées pour la mise au point de modèles expérimentaux. La simulation remplace déjà, comme chacun sait, les expériences nucléaires réelles. Il n'y a plus guère de champ d'activités qui échappe aux possibilités multiformes de la simulation. On peut y faire des "expériences de pensée". On peut utiliser les techniques de travail collectif (groupware) pour la collaboration intellectuelle à distance avec d'autres personnes.

Les exclus de l'éducation

L'une des priorités de l'UNESCO en matière d'éducation est de s'adresser aux exclus. Comment atteindre ceux que l'école classique n'atteint pas? La question est particulièrement dramatique dans les pays en développement. Le réflexe d'une réponse purement technologique doit être questionné. Quand les écoles manquent du confort le plus élémentaire (absence de latrines par exemple) à quoi peut servir de rêver aux nouvelles technologies? Formulée ainsi la question n'appelle pas de réponse satisfaisante. On peut simplement dire avec force que les nouvelles technologies sont irremplaçables pour un travail en profondeur, à long terme, au moins pour la formation des formateurs, des enseignants et des professionnels de l'information (bibliothécaires, archivistes, documentalistes). Pour assurer un développement durable, il faut investir dans le cerveau des hommes, et en priorité dans le cerveau des formateurs de cerveaux. Pour cela, à notre époque, le rôle des nouvelles technologies de l'information est crucial, catalytique, et ce d'autant plus que les ressources humaines et financières sont rares. Il faut absolument s'élever avec force contre l'idée qui prévaut parfois encore malheureusement qu'Internet est un gadget réservé aux pays riches. Il faut redire que la clé du développement est la formation, l'accès aux connaissances, l'accès aux énormes richesses du savoir mondial. Internet et les NTIC sont une chance historique à saisir, à condition de les lier à une politique visionnaire de promotion de contenus accessibles (mettant en particulier l'accent sur le développement du domaine public de l'information et de la connaissance). Cela peut sembler évident. Cela ne l'est pas encore pour tous. Car il existe en fait de redoutables obstacles, à commencer par les questions de politiques nationales d'accès à Internet (problèmes de politiques tarifaires encore sous le coup de monopoles publics ou privés, et peu adaptées aux besoins du secteur éducatif) mais également les questions de contenus (réticence des partenaires de l'industrie privée de l'information vis-à-vis d'une politique dynamique de promotion du "domaine public de l'information").

L'un des principaux obstacles est la politique tarifaire pratiquée par les pays en développement en matière de télécommunications. Précieux pourvoyeur de devises les services de télécommunication sont encore considérés comme une "vache à lait". On rechigne à baisser les tarifs alors même que cela pourrait être une condition cruciale du développement. Le problème est particulièrement patent en milieu rural, souvent délaissé par le "marché", quand bien même il y aurait eu dérégulation. Pour expérimenter la faisabilité de politiques tarifaires plus adaptées, l'UNESCO privilégie l'approche des "télécentres communautaires polyvalents". Situés en milieu rural ou dans des zones éloignées, ces centres fournissent un éventail de services de télécommunications et de télématique (téléphone, fax, Internet) avec une politique tarifaire favorable. Les centres sont à la disposition de tous mais conservent une relation privilégiée avec des services d'intérêt général (écoles, bibliothèques publiques, hôpitaux). Un consortium international (UNESCO,UIT,FAO,OMS,CRDI) financé par des fonds danois (DANIDA) a commencé d'implanter ce type de centres au Mali (Tombouctou) et en Ouganda (Nakaseke). D'autres implantations sont prévues au Mozambique, en Tanzanie, au Bénin ainsi qu'au Viet Nam.

Pour les contenus, l'UNESCO a décidé de lancer la constitution de matériels pédagogiques libres de droits, pouvant être diffusé en plusieurs langues (sur le web ou sous forme de CD-Roms à très bas prix), et comprenant textes de référence, exemples démonstratifs, logiciels gratuits (freeware), guides de l'enseignant, notamment pour une formation à l'informatique et aux réseaux (depuis la navigation sur Internet jusqu'à la gestion de serveurs, la création de bibliothèques virtuelles, le développement d'applications tournées vers l'enseignement, les laboratoires virtuels). Constitués sous la forme de modules indépendants, adaptés à des niveaux de formation allant de la sensibilisation des premiers utilisateurs à la formation de techniciens et de formateurs, l'objectif est de constituer une bibliothèque de cours utilisables par tous les centres de formation publics, notamment dans le cadre des pays en développement auxquels ces modules s'adressent en priorité.

En conclusion, il faut souligner que les technologies ne sont jamais qu'une partie de la solution. D'autres aspects, essentiellement politiques, sont au moins aussi cruciaux. La question des politiques tarifaires, par exemple, ne doit pas être laissée aux seules mains du marché pour les usages d'intérêt général, comme l'éducation et a fortiori, l'éducation à distance. La question d'une ambitieuse politique de développement de contenus pédagogiques, appartenant au "domaine public" et libérés de tous droits, pour en autoriser la circulation libre et gratuite sur les réseaux, est aussi fondamentale.

Article paru dans "Le Monde de l'Education"

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