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CYBER-CULTURE ET INFO-ETHIQUE
par Philippe Quéau
Directeur de la Division de l'Information et de l'Informatique


Qu'est-ce que la "culture"? C'est ce qui peut donner à chaque personne des raisons de vivre et d'espérer. C'est ce qui peut donner les moyens d'agir afin d'accroître la beauté et la sagesse du monde. Une culture autistique, fermée, serait un évident contre-sens, parce que la culture est comme la nature: elle vit de respirations, de flux, de souffles, de fécondations et de métissages. C'est pourquoi la culture vivante d'aujourd'hui est fortement affectée par la mondialisation à marche forcée qui domine l'actualité. La mondialisation reste essentiellement économique et technologique pour le moment. La mondialisation politique, culturelle et sociale, ce qu'on pourrait appeler la "mondialisation des esprits", progresse beaucoup moins vite que celle du marché ou des réseaux. "Dans l'histoire humaine, l'esprit est toujours en retard sur la matière et l'événement" disait Jacques Maritain le 6 novembre 1947 lors de la deuxième session de la Conférence générale de l'Unesco. Avec l'accélération des transformations en cours, jamais l'esprit humain n'aura été autant "en retard" qu'aujourd'hui.

La mondialisation économique et financière, la globalisation des technologies, la planétarisation des questions environnementales devraient être accompagnées d'une conscience morale et politique à la hauteur des enjeux. L'humanité en a besoin pour absorber le choc civilisationnel majeur auquel tous les pays de la planète sont maintenant confrontés, directement ou indirectement. Or c'est précisément au moment où l'on aurait besoin de cadres philosophiques et éthiques capables de nous aider à penser la mondialisation, que l'on assiste à la faillite des idéologies. C'est au moment où l'on devrait préparer l'émergence d'une forme de "gouvernance mondiale" que l'on assiste à un certain désengagement des Etats par rapport aux actions multilatérales, ainsi que le démontre la diminution de l'aide publique internationale au développement.

Nous avons besoin d'une culture capable de nous aider à penser le global avec le local, c'est-à-dire d'une culture "glocale". La "cyber-culture", qui accompagne l'émergence de la "Société mondiale de l'information", possède certains attributs d'une telle culture "glocale", dont la "culture Internet" est une préfiguration. La "cyber-culture" dispose de modèles mentaux et instrumentaux capables de nous aider à mieux appréhender les nouvelles formes de complexité. Ainsi la simulation numérique, la réalité virtuelle, permettent de créer des "expériences de pensée". On peut élaborer des univers conceptuels, des modèles abstraits très fouillés, et tirer parti de la puissance algorithmique disponible, non pas nécessairement pour résoudre les problèmes, mais tout au moins pour mieux comprendre la nature et les limites de nos propres schémas intellectuels. Par ailleurs, la cyber-culture ce sont aussi les communautés virtuelles et les "collèges invisibles" qui constituent de nouvelles formes de sociabilité, permettant le travail en groupe à l'échelle du monde. La cyber-culture se fonde en grande partie sur ce sentiment d'appartenance à la communauté mondiale des "internautes".

L'expression "cyber-culture" utilise le préfixe "cyber", qui symbolise aujourd'hui dans le monde entier la révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Les mots "gouvernail", "gouverner" ou "to govern" partagent la même étymologie, ils viennent du grec "cyber". Cette proximité étymologique donne à penser. La cyber-culture n'est pas simplement une culture du cyberespace et de la télématique, c'est aussi une culture du "gouvernail" et du "gouvernement". C'est une culture de la navigation dans les immenses ressources en information, et c'est une culture du gouvernement global. L'essence de la cyber-culture est liée à l'appréhension du global, du mondial, du planétaire, et in fine de l'universel. D'autres cultures et d'autres civilisations ont eu aussi ce tropisme universaliste. Mais ce qui est nouveau, c'est que la cyber-culture utilise des moyens de notre temps pour agir sur les problèmes de notre époque. En un mot, l'enjeu véritable de la cyber-culture est de civiliser la mondialisation et la globalisation. C'est de construire pratiquement aujourd'hui les utopies de demain.

La révolution des techniques de l'information et de la communication a été si rapide et si profonde qu'elle affecte désormais l'organisation de nos sociétés, et ceci à l'échelle mondiale. C'est le modèle même de la société industrielle qui se trouve remis en question, avec toute une cascade de conséquences sur les sociétés en transition et en développement. La "société mondiale de l'information" est en fait à l'origine d'une quadruple révolution: culturelle, sociale, économique, politique.

  • une révolution culturelle, d'abord.

    La révolution actuelle n'est pas une simple révolution technique, mais quelque chose de beaucoup plus profond, comparable à ce que fut l'apparition de l'alphabet. Le numérique est une nouvelle lingua franca, permettant la transparence totale entre toutes les formes de représentation. On peut la comparer aussi à l'invention de l'imprimerie (Internet est l'équivalent d'une imprimerie universelle, personnelle, ubiquitaire, instantanée et très bon marché). Cette révolution culturelle va si loin qu'on peut même parler de l'apparition d'une nouvelle "manière d'être". "Le fait d'être sur le net refaçonne votre conscience" dit-on.

    Ceci s'accompagne d'une modification radicale de notre regard sur le monde, de notre manière d'envisager les problèmes et de les résoudre. On peut ainsi observer une abstraction croissante de la pensée, une augmentation de la "mathématisation" des modèles nécessaires pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés, toujours plus complexes, de plus en plus liées à l'usage généralisé des machines à calculer et à communiquer. Cette progression de l'abstraction peut être assimilée à un "progrès" de l'humanité, si l'on suit les thèses d'un Leroi-Gourhan, qui affirmait que les grandes étapes de la civilisation humaine ont été marquées par des abstractions radicales (le cri s'est abstrait en parole, la main s'est abstraite en outil, l'oral s'est abstrait en écrit). La "virtualisation" étant comparable à une nouvelle forme d'abstraction (le réel s'abstrait en virtuel), on peut en attendre des conséquences incalculables, à l'échelle des âges de l'humanité. Après l'âge de pierre, l'âge de bronze, l'âge du fer, viendrait l'âge du virtuel...

    Mais on peut aussi s'interroger sur la manière dont cette nouvelle étape dans la montée de l'abstraction réduit l'homme, le vide de sa substance profonde au profit de représentations virtuelles, de modèles numériques, de schèmes formels. Le règne du nombre et de la statistique, pour aussi efficace qu'il soit, se fait au dépens de ce qui échappe par nature aux nombres et aux modèles. L'abstraction, source de l'efficacité post-moderne, fait l'impasse sur l'obscur et l'indicible de l'humain.

    La cyber-culture sera pétrie de cette tension.

    Un des problèmes les plus intéressants posés par la révolution des réseaux virtuels est sans doute celui de l' "intelligence collective", dont chacun voit bien qu'elle serait utile pour résoudre les problèmes de plus en plus complexes et de plus en plus globaux de la planète. Tout groupe de personnes reliées à Internet pourrait, théoriquement, collaborer au profit d'une oeuvre collective. L'intelligence de chacun pourrait être mobilisée au profit de tous. Mais il s'agit de ne pas confondre "intelligence collective" et "intelligence du collectif". En utilisant l'expression "intelligence collective", on donne un statut à une entité abstraite, on donne de l'intelligence à un "être de raison". Mais quel est le sujet capable d'incarner cette "intelligence collective"? Avec la seconde expression, "intelligence du collectif", on considère que seule la personne individuelle peut incarner l'exercice de l'intelligence, et que c'est à chaque personne de faire l'effort de comprendre le collectif, et non l'inverse. Une association de personnes peut certes faire émerger une pensée complexe par la mise en commun et le débat des divers points de vue. Mais cette pensée complexe, issue d'un processus collectif, ne peut pas s'incarner ailleurs que dans les personnes. Le "réseau des réseaux" (le "Net") n'existe pas à la manière d'une personne. L'expression d' "intelligence collective" est donc ambigüe. Rappelons-nous que l' "intelligence collective", expression très en vogue dans les années 30, fut comparée à un "gros animal" par Simone Weil, en 1934, au moment où la montée du fascisme s'accompagnait précisément d'une fascination pour les entités collectives. A notre sens, il faut lui préférer la métaphore de la "noosphère", utilisée par Teilhard de Chardin. La "noosphère" (la sphère des esprits) est une "nappe" d'intelligences personnelles, libres, communiquant et communiant dans la recherche de la montée de la conscience. La cyber-culture est un bon candidat pour favoriser l'émergence de la "noosphère" teilhardienne.

    Un autre problème est celui de la diversité culturelle. La mondialisation est indubitablement une menace pour la richesse et la variété des cultures du monde. Mais c'est aussi une chance. Il y a un équilibre difficile à trouver entre les différences des peuples et ce qui les réunit, entre leurs génies propres et leurs communes aspirations. Par ailleurs, il ne faut jamais assez rappeler que la "société de l'information" n'impliquera pas nécessairement plus de culture. Car l'on sait bien qu'information n'est pas connaissance, et que connaissance n'est pas culture. Le défi à relever est bien celui-ci: faire naître une véritable culture de ce qui n'est pour le moment qu'un maëlstrom technologique et informationnel. La cyber-culture ne méritera vraiment son nom que lorsqu'elle aura su incarner les aspirations profondes des citoyens planétaires que nous sommes en train de devenir.

  • une révolution sociale et économique, ensuite

    Nous observons un mouvement profond de dématérialisation de l'économie (aux mains des "manipulateurs de symboles", spécialistes de l'économie de l'immatériel) accompagné de la délocalisation ou même de la "glocalisation" des entreprises, des institutions, de tous les lieux de pouvoir. D'un côté, le "temps réel" de la spéculation, travaillant sur des masses financières énormes (plusieurs milliers de milliards de dollars par jour), de l'autre le temps long de l'émigration des hommes, chassés par la faim ou la guerre, mais ne trouvant pas les visas nécessaires pour accéder aux "paradis" de l'abondance économique et de la paix. Les paradis sont aujourd'hui fiscaux, et l'évasion instantanée est réservée aux capitaux. Les hommes, eux, restent cloués au sol.

    Les questions abondent. La société planétaire de l'information n'encourage-t-elle pas, par son dynamisme même, la création de ghettos, de lieux d'exclusions radicales? Il ne s'agit pas là seulement d'exclusion économique, mais aussi d'exclusion culturelle. La complexité et l'abstraction de la société de l'information sont en effet des facteurs d'accélération de l'écart entre "info-élus" et "info-exclus". Les villes-mondes branchées sur le cyber-espace sont traversées en leur propre sein de zones d'illettrisme et d'analphabétisme, au sens propre, mais aussi au sens de la cyber-culture. La cyber-culture permet des connivences intellectuelles et des solidarités sociales nouvelles, dont sont cruellement privés ceux qui en auraient le plus besoin. Les nouveaux liens sociaux globaux risquent aussi de favoriser des réactions exacerbées, hyper-individualistes, tendant à s'exclure – cette fois volontairement – de la responsabilité globale.

    La productivité des machines à base d'intelligence artificielle – dont Deep Blue après sa victoire sur Kasparov figure l'excellence future – menace à terme nombre d'emplois de "cols blancs". Déjà les robots industriels avaient montré qu'on pouvait se passer de la force de travail ouvrière. Maintenant ce sont des pans entiers de l'économie des services (banques, assurances, distribution) qui sont directement menacés d'implosion. Au-delà du problème lancinant du chômage qui affecte indistinctement pays développés et pays en développement, c'est tout simplement le rôle de l'homme qui est mis en question par les machines qu'il a inventées. L'homme est ainsi condamné à trouver pour lui-même un nouveau rôle – essentiellement humain, non dupliquable par les machines... Il s'agit là d'un redoutable défi politique, mais qui est en réalité d'essence culturelle. "Pour la première fois depuis sa création, l'homme fera-t-il face à son problème véritable et permanent: comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques?" écrivait en 1930 John Maynard Keynes dans son Essai sur la monnaie. La culture de l'homme au travail, qui donnait à l'homme pain et dignité, doit laisser la place à une culture du travail de l'homme – l'homme travaillant sur lui-même, pour lui-même. L'humanité, délivrée par l'immense productivité des machines, peut s'attacher à d'autres défis. Le défi de l'être doit succéder au défi de l'avoir.

  • une révolution politique, enfin

    On observe à l'échelle mondiale, depuis la chute du mur de Berlin et la montée de la pensée "libérale", à une diminution du rôle du "politique". La dérégulation bat son plein (par exemple, le président Clinton a proposé de faire d'Internet une zone de "libre échange" mondiale, échappant à toutes taxes). La déterritorialisation, liée intrinsèquement à la nature ubiquitaire du cyberespace, prépare un "nouvel ordre mondial" qui se traduirait notamment par une érosion des identités nationales, une perte de souveraineté des états sur leur pré carré (la monnaie, l'impôt, la douane). Mais aussi surgissent des menaces concernant l'exercice de la citoyenneté (la "démocratie en ligne" apporte-telle plus de démocratie ? Ne risque-t-on pas plutôt de voir apparaître une société sans médiation politique, réagissant au coup par coup, sans vision à long terme?). Des sujets de préoccupation tout aussi fondamentaux concernent la protection de la vie privée (la logique du marché pourrait imposer une cyber-surveillance, pour sécuriser les transactions commerciales et les flux transfrontières de données, sans nécessairement apporter de garanties sur l'exploitation personnelle de ces mêmes données ("data-mining") et sur la protection de la vie privée). C'est plus généralement la question du rapport entre l'Etat et le marché, entre l'intérêt public et l'intérêt privé, qui se pose dans toutes ces problématiques.

    Devant un tel choc, (c'est tout simplement un modèle civilisationnel qui s'effondre), les repères s'évanouissent. Marx avait déjà prédit le nécessaire "dépérissement de l'état", et Freud annonçait dès 1929 la crise de l'âme occidentale dans Malaise dans la civilisation. Mais désormais, ce sont les concepts mêmes de "bien commun", "d'intérêt général", qu'un Jean-Jacques Rousseau avait mis au coeur du "contrat social", qui semblent perdre de leur pertinence, à tout le moins aux yeux des tenants du "marché". Selon eux, la main invisible du "marché" serait le seul véritable "bien commun". Des mains invisibles tissant la toile d'une infinité d'intérêts particuliers naîtrait nécessairement le bien général. En bref, le marché serait devenu par excellence le véritable lieu d'émergence du "politique".

    Le problème, c'est que le marché a besoin de paix, de stabilité et de transparence pour opérer. Or il s'agit là de facteurs exogènes au marché. Il ne peut y avoir de paix sociale sans justice. La transparence même du marché doit être garantie par l'Etat contre les excès du marché (ex: les lois anti-trust permettent de lutter contre l'abus de position dominante que la seule logique du marché peut générer). Le marché a besoin, pour prospérer, de conditions globales favorables, qui ne peuvent être garanties que par un climat social et un arrière-plan politique suffisamment pacifiés. Or ces conditions favorables sont de plus en plus menacées par la montée de contradictions puissantes.

    Les contradictions entre le local et le global

    D'un côté nous avons des territoires, des pays, des frontières, ancrées dans l'histoire et la géographie. De l'autre, nous avons de véritables "no man's lands", sans légitimité, sans souveraineté, sans responsabilité, comme le cyberespace ou comme la "bulle" spéculative mondiale. Le cyberespace est par nature multi-national, trans-national, supra-national. Plus les communautés "virtuelles" se développent dans le cyberespace (communautés des opérateurs financiers, entreprises virtuelles, délocalisées), plus des "ghettos" d'exclusion bien réelle se renforcent. Le court-circuit planétaire des capitaux et des entreprises, c'est aussi le dumping "social", la loi du plus habile à tirer avantage des différences entre systèmes sociaux. Ceci n'est pas en soi nouveau. Les "paradis fiscaux", les orbites géostationnaires ou les eaux internationales ont un point commun: ils profitent d'abord aux plus forts, à ceux qui peuvent tirer parti d'un avantage technologique ou financier. Ainsi des "biens communs", comme l'espace et l'océan, sont exploités par des intérêts catégoriels, sans que la question de l'intérêt général soit prise en compte, puisque personne n'incarne cet intérêt général, ni ne le représente. Désormais la délocalisation et la désintermédiation des économies permettent de découpler le monde "réel" des nations et des peuples et le monde "virtuel" des flux spéculatifs, financiers, sans aucune régulation politique ou sociale. Les "villes mondes" couplées aux téléports de toute la planète, mais coupées de leurs propres banlieues, créent des ghettos locaux dans la toile globale. Le bon fonctionnement du marché peut tout-à-fait se passer de pays et même de continents entiers, jugés "inutiles", parce que non rentables. Le marché peut, sans contrepartie, sans responsabilité, faire l'impasse sur des milliards d'hommes.

    Les contradictions entre les divers droits nationaux

    Les lois nationales peuvent entrer en contradiction les unes avec les autres, alors qu'elles partagent désormais le même espace virtuel d'application. Ainsi les philosophies juridiques de la Common Law et du Droit civil sont en contradiction sur la question de la propriété intellectuelle. Le "copyright" tend à avantager le marché, alors que le "droit moral" vise à protéger l'auteur. Il y a aussi contradiction entre la dérégulation économique et industrielle prônée à tout crin et la volonté d'une re-régulation, à coups de "chartes de déontologie" et autres "cyber-lois". Contradiction encore entre le premier amendement de la constitution américaine garantissant la liberté totale d'expression et la loi Gayssot condamnant en France toute expression d'idées révisionnistes. Contradiction entre le droit des producteurs s'élevant contre le "piratage" et le droit des utilisateurs garantissant la "copie privée", l'usage loyal des oeuvres ("fair use"), contradiction entre la défense du "copyright" et la promotion de l'accès de tous à l'information à des fins d'éducation et de recherche.

    Les contradictions entre l'intérêt général et les intérêts particuliers

    A quoi doit servir la loi? A l'intérêt général et aux intérêts catégoriels? Au marché ou à la société? Quel est le rôle de l'économie? Servir l'homme ou l'asservir? Par exemple, quelle est la finalité essentielle de la notion même de "propriété intellectuelle"? Promouvoir les sciences et les arts, oeuvrer dans le sens de l'intérêt supérieur de l'humanité, ou simplement assurer la rétribution de la propriété intellectuelle de quelques ayants droit?

    Ces questions sont loin d'être simplement théoriques. La directive européenne sur les bases de données, adoptée le 11 mars 1996 et effective en 1998, représente exemplairement ce débat entre l'intérêt général et les intérêts catégoriels. On sait qu'un des fondements de la philosophie qui guide le droit de la propriété intellectuelle est que les idées sont non protégeables, tout comme les faits bruts, les données élémentaires. Cette philosophie pourrait bien être remise en cause: la directive européenne sur les bases de données crée un nouveau droit, dit "Sui generis", qui reconnaît un droit de propriété intellectuelle sur les bases de données, lesquelles peuvent être constituées de données élémentaires –éventuellement d'origine publique. Il y a là un danger de voir un patrimoine informationnel public (données scientifiques ou économiques produites sur fonds publics par exemple) "privatisé" par des entrepreneurs constituant des serveurs sans même nécessairement y ajouter une valeur créative. Les tentatives de breveter le génome humain, pourtant quintessence du patrimoine commun de l'humanité, témoignent aussi de l'appétit du marché pour le

    Le "domaine public" et l'éthique de l'universel

    Chez les Anciens, on opposait le "domaine public" et le "domaine privé" (res publica et res privata). Pour Aristote, le domaine public, c'est le lieu de la parole et de l'action. C'est le lieu où l'homme se met en présence des autres hommes, où il s'offre à leur regard, à leur jugement. C'est le lieu où il peut donc révéler sa valeur aux yeux des autres. C'est le lieu où il peut chercher l'excellence. Le "domaine public" est le lieu où se déploie le mieux la virtus, où s'expriment les valeurs insolvables (comme la dignité). Le domaine "privé" (privé de public, précisément) est le domaine de la production, de la vie matérielle, des appétits individuels.

    Qu'est devenu le "domaine public" aujourd'hui?

    Question supplémentaire: la "cyber-culture" peut-elle contribuer au "domaine public"?

    A l'heure de la mondialisation, nous avons besoin d'un véritable "domaine public" ouvert à la participation, à la délibération, à l'expression des citoyens – non pas seulement en tant qu'ils sont citoyens de leurs nations respectives mais aussi en tant que citoyens du monde. Cette sphère publique n'est pas seulement un espace d'expression politique. C'est aussi un espace d'accès à l'information la plus large, reconnu comme un droit fondamental de l'homme. La liberté d'expression s'accompagne en effet nécessairement de la liberté d'accès à l'information – en particulier à l'information appartenant par nature au "domaine public".

    La démocratie dépend de la qualité de ce "domaine public", qui permet d'alimenter le débat public, et de faire vivre la nouvelle agora mondiale.

    L'accès universel et gratuit à l'information "publique" est une condition pour la justice sociale, la construction de l'identité collective, la solidarité. Il faut développer un domaine public riche pour permettre l'accès à la connaissance, et pour favoriser l'expression de la diversité culturelle.

    Or on constate une tendance de fond à la "privatisation" du domaine public. Il s'agit là d'ailleurs d'un phénomène général, qui ne date pas d'hier, même si les dernières décennies ont été de plus en plus imprégnées, comme on sait, par la pensée "libérale". Comme l'écrivait Hannah Arendt: "Le public est devenu une fonction du privé et le privé est devenu la seule et unique préoccupation commune". Les hommes n'ont plus en commun que leurs intérêts particuliers. Ils ne se dépassent plus par quelque chose de plus grand qu'eux, et que les Grecs nommaient "arétê", et les Romains "virtus".

    Le "domaine public" par excellence, le domaine d'expression de la "vertu", se réduit sous l'effet de la marchandisation des échanges, jusqu'au point d'une inversion entre domaine public et domaine privé. La recherche de la vertu est devenue une affaire privée, personnelle. La recherche de l'intérêt privé est devenu le discours public dominant. L'économique et le social ont remplacé le politique, comme la statistique et les sondages sont devenus les instruments "politiques" privilégiés de gouvernement.

    Ce qui rend la crise actuelle si dangereuse, si difficile à surmonter, c'est que les hommes n'ont plus rien d'autre à mettre en commun que la somme de leurs égoïsmes. Ils manquent de cette "vertu" qui seule aurait le pouvoir de les rassembler, de les relier. Seule cette "vertu", que l'on pourrait assimiler à la recherche du bien commun, à la défense et à l'enrichissement de la res publica, aurait le pouvoir de créer un sens de l'intérêt commun, un sens partageable par tous, et par là même créateur de sens. Nous avons besoin de sens, et le sens a un rapport étroit avec l'universel.

    Il faut inverser à nouveau les rapports entre le privé et le public, si l'on veut pouvoir retrouver les bases d'une éthique vraiment universelle. Cette éthique ne pourra d'ailleurs se développer que si chacun d'entre nous se transforme, comme le demandait déjà Kant, en "législateurs de l'universel", en personnes capables de "penser le collectif".

    Cyber-culture et info-éthique

    On voit par là qu'une culture de l'universel n'est certes pas le plus petit dénominateur commun entre toutes les cultures. Ce n'est pas non plus simplement une culture mondiale numérisée, mise en ligne, accessible en temps réel de tous les points de la planète. Il ne faut pas confondre culture de l'universel et "culture universelle". Une "culture universelle" ne serait qu'une culture mondialisée, standard, appauvrissante, aliénante. Une culture de l'universel est au contraire une culture à la recherche de l'universel, comme catégorie de la pensée et de l'action. Une culture de l'universel est d'abord une éthique, une éthique de l'universel.

    La cyber-culture est aujourd'hui l'un des lieux où s'élaborent de nouveaux comportements intellectuels et culturels, capables d'incarner concrètement, pratiquement, la question de l'universel. La cyber-culture pourrait alors être définie comme étant une culture susceptible de nous aider à relever les défis de "l'ère cyber" – sans doute parce que ses instruments (le numérique, Internet) et ses modèles (collaboration virtuelle, partage de l'information, attitude "transdisciplinaire") sont proportionnés à la mondialisation. La cyber-culture doit aussi devenir le lieu d'épanouissement d'une éthique adéquate à la société mondiale de l'information, "l'info-éthique". L'info-éthique n'est pas une nouvelle éthique: elle s'appuie au contraire sur des valeurs éthiques fondamentales, éprouvées, comme l'égalité, la liberté et la dignité humaine, mais cherche à les mettre en pratique dans le contexte nouveau de la société mondiale de l'information.

    Cyber-culture et Egalité

    L'accès à l'information devient un facteur clé dans la lutte contre la pauvreté, l'ignorance et l'exclusion sociale. C'est pourquoi on ne peut pas laisser aux seules forces du marché le soin de réguler l'accès aux "contenus" des inforoutes. Car ce sont ces contenus qui vont devenir l'enjeu fondamental du développement humain dans le cadre de la société de l'information. Le cyberespace doit permettre à tous d'accéder aux informations et aux connaissances nécessaires à l'éducation et au développement de tous les hommes. L'égalité, à l'heure de la société de l'information, doit être une égalité d'accès. De même que Jules Ferry sut imposer à la fin du XIXème siècle le concept d'une école gratuite, laïque et obligatoire, au moment où s'amorçait le passage d'une société à dominante rurale à une société en voie d'industrialisation, de même, à l'aube du XXIème siècle, l'enjeu de l'accès aux connaissances nécessaires à l'ère de l'information devient profondément politique. Cette accessibilité est d'abord d'ordre économique. Le coût de l'accès aux informations ainsi que les politiques tarifaires des télécommunications doivent faire l'objet d'une attention particulière de la part des régulateurs. Les politiques de péréquation tarifaire doivent être soigneusement pensées pour le bénéfice de l'intérêt général, et explicitées pour en faciliter la discussion démocratique.

    Il est, en particulier, un domaine privilégié d'intervention pour la puissance publique, à savoir le "domaine public de l'information". Les Etats avec les institutions gouvernementales et leurs diverses institutions publiques, les organisations non-gouvernementales d'intérêt public, les associations à but non lucratif disposent de sources considérables d'informations, de données, de documents, d'archives. Ces immenses ressources sont encore insuffisamment valorisées de par le monde, et restent donc souvent inutilisées. Or les techniques numériques permettent maintenant une accessiblité beaucoup plus large à un coût de plus en plus faible, en ligne par Internet ou hors ligne, par CD-ROMs ou DVD-ROMs. Malgré cette facilité technique, le domaine public de l'information est encore difficilement accessible, essentiellement pour des raisons d'habitude culturelle de la part des responsables concernés, et aussi parce que les techniques pré-numériques rendaient jusqu'alors très malaisé un accès large.

    Le point crucial est que se développe dans les Etats une prise de conscience du caractère stratégique du domaine public de l'information. Il s'agit d'une ressource précieuse, d'intérêt général, échappant par nature aux problèmes de droits d'auteur – puisque les documents appartiennent au domaine public. Grâce à ce très riche patrimoine documentaire (par exemple tous les livres publiés jusqu'à la fin du XIXème siècle, tombés dans le domaine public, tous les documents gouvernementaux et les archives publiques intéressant le citoyen...) il sera désormais possible de créer un vaste "domaine public mondial de l'information" accessible en ligne et hors ligne. Si chaque Etat se préoccupe de rendre son patrimoine documentaire et informationnel accessible à ses propres citoyens, alors ce sont tous les citoyens du monde qui pourront du coup avoir accès à cette "bibliothèque virtuelle du monde", constituée par l'ensemble des serveurs ainsi constitués. Le rôle de l'UNESCO sera de coordonner et de catalyser la création décentralisée de la "bibliothèque virtuelle du monde".

    Il ne s'agit pas tant d'un enjeu technique que d'un défi politique. Les moyens techniques pour créer une "bibliothèque virtuelle du monde" (scanneurs à bon marché, liaisons Internet, CD-ROM, DVD-ROM) sont aujourd'hui disponibles. Mais ce sont les contenus qui manquent le plus. Pourtant ils abondent: les travées des bibliothèques, les caves des archives, les salles des musées publics regorgent de données, de textes, d'oeuvres d'intérêt général. Mais les esprits ne sont pas encore tout à fait conscients des énormes enjeux sociaux, culturels, éducatifs qui se posent dans la société émergente. Dans un monde aussi interdépendant que le notre, les pays et les cultures doivent affirmer leur présence dans la société mondiale. Les Etats doivent élaborer des politiques nationales pour promouvoir leur patrimoine culturel et en particulier le patrimoine public, non pas dans l'espoir de réaliser des gains financiers à court terme, mais dans le but de créer l'arrière-plan éducatif et culturel nécessaire à tous. La présence du multi-linguisme et de la diversité des cultures dans la société de l'information dépendra de la capacité de chaque Etat à s'investir dans cette tâche pour le bien de tous les citoyens – avec un énorme effet multiplicateur à l'échelle mondiale si cette politique est menée simultanément et de manière coordonnée par un nombre significatif d'Etats membres de l'UNESCO.

    Cette politique de libre accès à l'information du domaine public n'est pas sans précédent. Il faut évoquer la situation aux Etats-Unis où l'accès à l'information détenue par le Gouvernement fédéral est régie par trois textes majeurs:

    - le premier amendement de la constitution américaine, qui lie liberté d'expression et liberté d'accéder à l'information,

    - le "Freedom of Information Act" (1966) qui oblige le gouvernement fédéral à garantir l'accès aux documents officiels,

    - et le "Copyright Act" (1976), qui exclut tout "copyright" pour les documents d'origine gouvernementale.

    D'autres pays (Turquie, Singapour, Corée du Sud, Pays-Bas, Canada, etc...) ont aussi adopté des législations reconnaissant l'importance de l'accès à l'information d'origine publique.

    Cependant l'enjeu véritable est de faire prendre conscience de l'immense richesse collective, à l'échelle mondiale, que constituerait la mise à disposition de tous de l'accès (gratuit) au "domaine public mondial de l'information".

    Cyber-culture et justice

    Dans le monde pré-numérique, la question de l'équilibre raisonnable entre le droit des créateurs à s'assurer une juste rétribution pour leur travail, et le droit des utilisateurs à accéder au patrimoine culturel et scientifique de l'humanité a été plus ou moins résolu. D'une part un arsenal juridique portant sur la protection de la propriété intellectuelle s'est constitué au long des années. D'autre part, des exceptions et des modalités particulières d'application ont répondu à des préoccupations d'intérêt général comme le problème de l'accès aux documents pour l'éducation ou la recherche. Le concept de "fair use" (usage loyal), hérité de la philosophie de Thomas Jefferson, permet l'accès gratuit à des documents protégés par le "copyright" lorsque cela correspond à des fins éducatives ou académiques.

    Cependant cet équilibre entre créateurs et utilisateurs d'information est actuellement remis en cause, du fait de la rapide avancée technologique (réseaux, mémoires de masse très peu chères, duplication à coût presque nul). Par exemple, c'est l'existence même du ‘fair use’ qui est mise en question par certains groupes de pression. De même que la libre circulation de l'information est cruciale pour la démocratie et le développement d'une société ouverte, éduquée, de même la question de la protection de la propriété intellectuelle doit être posée en tenant compte de tous les aspects du problème. Il nous faut élaborer des principes fermes pour nous guider dans la recherche du nouvel équilibre.

    Les opportunités offertes par le World Wide Web en matière d'accès à l'information et de partage des connaissances dépendent largement de la coordination internationale des efforts. C'est pourquoi tous les pays doivent tendre à harmoniser leurs lois relatives au cyberespace (propriété intellectuelle, transfert des données personnelles, confidentialité, sécurité,etc...)

    Dans ce contexte, il est intéressant de noter l'émergence de pratiques nouvelles en matière de propriété intellectuelle. Outre la promotion du domaine public déjà évoquée, apparaissent des concepts comme celui de "copyleft" qui s'applique aux oeuvres intellectuelles dont les auteurs, sans chercher à bénéficier de revenus financiers de leurs oeuvres (par exemple, les universitaires ou les chercheurs publiant des articles scientifiques) sont prêts au contraire à accepter une libre et gratuite diffusion de leurs idées si leur propriété morale est bien garantie. La distribution de logiciels gratuits sous régime de copyleft commence à apparaître: les utilisateurs peuvent se servir des logiciels ainsi mis gracieusement à leur disposition à condition que leur éventuel réemploi dans d'autres logiciels ne puissent en aucune manière faire l'objet d'une appropriation ultérieure. Ainsi les logiciels du domaine public sont réemployables (par exemple par des étudiants ou d'autres développeurs) à condition que les logiciels ainsi élaborés restent eux aussi dans le domaine public, contribuant ainsi à étendre ce même domaine public. Les logiciels GNU ou LINUX sont de bons exemples de cette pratique, ainsi d'ailleurs que toutes les normes non-propriétaires (à commencer par la norme d'Internet, le protocole IP).

    La justice, dans ce contexte, est de préserver et de faire fructifier le domaine public, sans aucunement priver les créateurs d'information de la rétribution de leurs efforts, mais sans non plus perdre de vue l'intérêt supérieur de l'humanité, qui est, à tout le moins, de pouvoir accéder librement et gratuitement à ce qui lui appartient en propre: son patrimoine littéraire, archivistique, scientifique tombé dans le domaine public et souvent d'ailleurs conservé ou entretenu sur financement public.

    Cyber-culture et dignité humaine

    Les problèmes de la liberté d'expression dans le cyberespace ont beaucoup occupé les esprits ces derniers temps. Pourtant, ces questions sont anciennes. Déjà Voltaire, en plein 18ème siècle, affirmait être prêt à donner sa vie pour que soit préservée la liberté d'expression de ses ennemis mêmes. Le premier amendement de la constitution américaine garantit la liberté d'expression de manière si fondamentale que cela en devient une caractéristique essentielle de la psyché américaine, conduisant d'ailleurs à des contradictions avec d'autres perspectives, en Europe comme en Asie. Les problèmes de l'authenticité des informations dans le cyberespace, de leur intégrité, de leur sécurisation sont aussi liés à cette question: qui peut contrôler "l'authenticité des informations" si la liberté est totale?

    De plus la liberté des uns doit s'arrêter où commence la liberté des autres. Il y a la nécessité de prendre en compte le droit de la personne humaine, le droit à la dignité, le droit au respect de la vie privée, le droit à la confidentialité. Il s'agit là d'un problème extrêmement sérieux. La tendance actuelle à la mondialisation et à la monétarisation des échanges requiert une vigilance spéciale sur la manière dont est collectée et utilisée l'information transactionnelle. Il s'agit en fait de définir les droits de la personne humaine à l'ère numérique. Quels droits posséderont les citoyens sur les profils numériques ainsi que sur les innombrables traces qu'ils laisseront derrière eux à chaque transaction sur le Web? Le risque le plus sérieux est que si rien n'est fait pour contrer ce phénomène à l'échelle mondiale, le moindre "clic" sur un lien hyper-texte, la moindre navigation sur le Web soient systématiquement enregistrés, puis collationnés et enfin traités par des puissantes machines de "data-mining". La menace potentielle pour les individus, les communautés ou même la société tout entière est considérable. Mais c'est la dignité humaine qui en première ligne. Accepterons-nous d'exister désormais socialement, économiquement, financièrement et même politiquement sous forme de fichiers numériques collectés sans contrôle, manipulés sans "droit de réponse" possible? C'est l'image de la personne dans la société de l'information qui est en jeu.

    En fait il s'agit non pas d'un enjeu technologique mais d'un enjeu global de société. Il faut en conséquence développer une prise de conscience publique sur ces questions à l'échelle nationale mais aussi à l'échelle internationale. Si les flux transfrontières de données sont strictement limités en Europe par une directive ad hoc, ils sont au contraire autorisés et même encouragés aux Etats-Unis où ils constituent le coeur d'une industrie de traitement de l'information florissante.

    Cette prise de conscience implique aussi un grand effort de formation et d'éducation. Il s'agit de former le public à l'utilisation des informations et à l'acquisition des connaissances nécessaires pour survivre à l'ère de la cyber-société. Sinon, des cyber-illettrés apparaîtront, ne disposant pas d'accès aux NTIC, ou alors incapables d'en tirer tout le parti souhaitable. Mais la formation technique n'est pas suffisante. Il faut aussi une formation aux nouvelles responsabilités citoyennes qu'impliquent les nouveaux usages, les nouvelles potentialités techniques.

    Conclusion

    La cyber-culture est une culture en voie d'émergence.

    Elle accompagne le développement d'Internet, du cyber-espace, mais aussi des nouvelles techniques de représentation (images numériques, réalité virtuelle, télévirtualité, communautés virtuelles...).

    Elle est fondamentalement liée à la mondialisation en cours, et aux bouleversements culturels, sociaux, politiques ainsi induits.

    Elle s'appuie sur des schémas mentaux, des modes d'appropriation sociale, des pratiques artistiques très différents de ceux que nous connaissions jusqu'alors. La navigation abstraite dans des paysages d'informations et de connaissances, la création de groupes de travail virtuels à l'échelle mondiale, les nombreuses formes d'interaction possibles entre les cybernautes et leurs mondes virtuels créent autant de comportements novateurs dont on n'a pas fini d'étudier les retombées sociales et culturelles.

    Mais sans doute le plus important est que cette culture nous provoque et nous oblige à reposer à nouveau d'anciennes questions: quelle civilisation voulons-nous bâtir au XXIème siècle? De quelles solidarités aurons-nous besoin dans un monde désormais intimement interdépendant? Quel sera la place de la personne humaine dans un monde de plus en plus dominé par les machines et les logiques abstraites?

    Au coeur de la cyber-culture se noue donc un enjeu profondément éthique. Il s'agit de bien plus que de définir un code de conduite sur Internet ou de réguler le commerce électronique. Il s'agit d'un débat nécessairement démocratique sur l'avenir de la société mondiale, avec la participation la plus large possible des intéressés, c'est-à-dire des (bientôt...) six milliards de citoyens planétaires.

    Le monde a besoin d'une vision, d'un projet qui puisse tenir compte de tous, en particulier des plus pauvres et des plus déshérités. Ce sont eux en effet qui détiennent la clé du futur. Si nous n'en tenons pas compte, nous irons collectivement à notre perte, eux avec nous. Si nous leur rendons leur vraie place, comme personnes humaines, et à ce titre infiniment précieuses, alors c'est nous qu'ils rendront plus riches de leurs différences, de leur développement. Ce sont eux qui créeront les conditions durables de la paix. Ce sont eux qui nous révéleront ce que nous ne pouvions pas voir, ce que nous n'étions pas capables de nous avouer sur nous-mêmes, les étroites limites dans lesquelles nous nous enfermions, les égoïsmes et les myopies. Comme l'écrit Riccardo Petrella, "le bien commun est représenté par l'existence de l'autre". Et celui qui se trouve être le plus défavorisé, est le plus "autre", justement parce qu'il est le plus défavorisé. Il est donc celui qui représente le mieux le véritable bien commun. C'est cela l'éthique dont nous avons besoin, et c'est à cette fin que la véritable culture doit s'attacher: faire exister l'autre.

    Nous l'avons dit: la cyber-culture est une culture de "gouvernail" et de "gouvernement": navigation et gouvernement de soi-même, gouvernement du collectif, gouvernement de personnes libres s'assemblant virtuellement sur la nouvelle agora du monde.

    Le cyber nous fournit un "gouvernail", ce qui est beaucoup. Mais il nous revient de nous donner un cap. Et le meilleur cap, c'est "l'autre".

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