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Il est rare que les textes législatifs ou réglementaires précisent avec quelque détail les fonctions dévolues aux services d'archives. Le fait ne se rencontre que dans des lois récentes, notamment celles de certains pays de l'Est européen et de quelques pays d'Afrique; encore leur texte est-il généralement assez souple pour permettre les éventuelles extensions de la notion d'archives et de la mission dévolue aux services qui en sont chargés.
DÉFINITION GÉNÉRALE DE LA MISSION DES ARCHIVES
Peut-on néanmoins essayer de trouver, entre toutes les définitions données par les réponses que nous avons reçues des divers pays, une ligne qui tienne compte des divers points de vue et qui soit acceptable par tous ? Pour notre part nous le croyons, quitte à être démenti par les discussions qui interviendront au cours de la conférence de la Table ronde.
Nous définirons donc un dépôt d'archives avant tout comme un établissement de caractère scientifique chargé de fonctions administratives.
Il parait, en effet, difficile de séparer ce double aspect qui représente les deux faces d'une même institution. La position hongroise est, à cet égard, parfaitement nette. Certains, cependant (la France, la Roumanie et la Yougoslavie notamment), aimeraient compléter cette définition par une référence au rôle culturel ou éducatif des archives. A nos yeux, ce rôle, pour important qu'il soit, ne saurait pourtant être tenu que comme secondaire et découlant de la vocation scientifique de l'organisation. On ne peut, en effet, contester qu'il y a dépôt d'archives ou service des archives, même si cet établissement n'est pas en mesure d'organiser des expositions, de recevoir des visites scolaires, d'assurer des publications de documents. Ces dernières activités sont la conséquence de ce qui est la mission propre des archives, ou plutôt leur double mission: responsabilité de la conservation du matériel archivistique et vocation pour mettre en uvre tous les moyens donnant accès à cette masse documentaire.
LA NOTION DE CONSERVATION ET SES CONSEQUENCES
Par consérvation, il convient d'entendre non seulement le fait matériel de la garde des documents, mais l'ensemble des opérations qui permettent d'assurer leur sauvegarde, c'est-à-dire la collecte même du matériel d'une part, et de l'autre la sélection de ce qui doit être estimé de valeur permanente et de ce qui est destiné à une élimination.
La notion de matériel archivable a elle-même évolué, comme chacun sait. On ne saurait aujourd'hui le limiter aux seuls documents écrits: on doit revendiquer comme matériel documentaire l'ensemble des documents liés àl'activité des services administratifs, quelle qu'en soit la forme matérielle: documents imprimés, mécanographies, sonores, photographiques, cinématographiques, plans et dessins techniques.
Cette responsabilité de la conservation du patrimoine documentaire du pays, de la région, de la ville, entraîne pour les archives l'obligation de ne pas se limiter aux seuls documents issus de l'activité des administrations publiques, mais à porter aussi leur attention à ceux des organismes para-publics, des collectivités, des entreprises économiques, des familles et des particuliers. C'est dire que l'archiviste actuel voit ses responsabilités s'élargir à l'ensemble du patrimoine archivistico-historique, sans considération de date, de nature matérielle et de statut juridique: l'évolution de la législation et des réalisations sur le plan international est, à cet égard, d'une parfaite netteté, même si le contexte économique et social de divers pays empêche le développement naturel de cette tendance fondamentale. Les faits sont, en tout cas, trop patents pour qu'il soit nécessaire d'insister, d'autant plus que ces problèmes ont déjà fait l'objet d'échanges de vues dans les congrès internationaux des archives et dans nos conférences de la Table ronde.
Disons seulement que, sur le plan des principes, cet état de choses a été parfaitement souligné en France par le décret de 1945 qui a placé dans le ressort de la direction des archives tout ce qui concerne les archives « tant publiques que privées ». La même chose s'observe dans la définition des pouvoirs du directeur des Archives de Malaisie, comme aussi celles du Cameroun, et la loi italienne précise avec netteté les conditions dans lesquelles s'exerce cette vigilanza. Le problème est aujourd'hui d'actualité dans bien des pays: certains, comme la Grande-Bretagne, qui avaient naguère, par principe, réservé leurs efforts aux public records, reconnaissent la légitimité de leur conservation dans les dépôts publics.
La nécessité de la conservation impose aussi aux services d'archives des tâches particulières de contrôle sur la gestion des papiers des services publics et notamment en ce qui concerne leur dévolution finale. C'est pour assurer dans les meilleures conditions possibles le transfert aux archives des documents valables que les archivistes ont été amenés à coopérer avec les administrations pour les aider à entreposer leurs papiers pendant le temps où, ayant cessé d'être quotidiennement utiles, ils- doivent cependant être accessibles et ne peuvent être ni éliminés ni transférés dans un dépôt d'archives. Là aussi nous n'insisterons pas sur un problème bien connu des archivistes et qui a fait l'objet de discussions dans toutes les instances nationales et internationales de la profession.
LA NOTION D'EXPLOITATION DES ARCHIVES
Ce potentiel documentaire, ainsi voué à la concentration entre les mains des archivistes, ne saurait être simplement emmagasiné: les archives ne sont pas seulement des magasins de documents, des « greniers de l'histoire », comme on l'a dit poétiquement mais inexactement. L'archiviste doit en assurer l'exploitation la plus complète pour le public le plus large possible.
L'accès aux documents est obtenu grâce à des tris, à la mise en ordre des papiers, à l'établissement d'instruments de travail (guides, inventaires, répertoires, fichiers). C'est en ces opérations de traitement des documents que consiste essentiellement le travail technique de l'archiviste.
L'exploitation exige la publication d'inventaires et autres instruments de travail, moyens d'accès aux documents. Là aussi on doit constater avec beaucoup de satisfaction qu'un effort considérable a été fait, dans un grand nombre de pays, pour développer cette activité que l'on peut tenir pour essentielle, car c'est elle qui ouvré aux chercheurs les portes des archives. Bien que cette question ne figure pas expressément à l'ordre du jour de notre conférence, elle ne peut pas ne pas être évoquée ici: sans vouloir dresser, en aucune manière, un palmarès quelconque, qu'il suffise de rappeler l'ensemble impressionnant d'instruments de travail qui ont été publiés depuis vingt ans par des Etats comme la France, la Hongrie, l'Italie, la Roumanie, la Tchécoslovaquie.
L'exploitation des matériaux est encore facilitée par l'édition de volumes de sources, que certains pays revendiquent de plus en plus comme devant être une des tâches des services d'archives; elle l'est aussi par la publication d'études sur l'histoire des institutions dont les fonds sont conservés aux archives, de tels travaux constituant une introduction inappréciable à l'utilisation de ces fonds. Il ne saurait être question, pour notre part, de minimiser cet aspect de l'activité des archives; nous devons cependant souligner qu'il ne peut être considéré comme absolument essentiel. D'autres organismes peuvent en effet assurer la préparation de telles éditions de textes ou de telles études, seuls ou en coopération avec les archives. Celles-ci doivent accorder la priorité aux instruments de travail qui donnent accès le plus rapidement possible à des masses très importantes de matériaux et il nous semble regrettable que certains dépôts consacrent tous leurs efforts à éditer, à grands frais, des collections de documents ou des inventaires analytiques, alors que la quasi-totalité de leurs fonds demeure inaccessible, faute d'instruments de travail adéquats. Seules les archives disposant d'un personnel suffisamment étoffé devraient se permettre de consacrer une certaine part de leurs forces à la réalisation d'un tel programme.
La vocation des archives, comme le dit fort bien la réponse israélienne, est de servir ceux qui utilisent leur documentation. Cela implique que l'action des archives se développe dans une triple direction selon leur clientèle. Elles doivent d'abord fournir aux autorités gouvernementales toute la documentation requise. Elles doivent faciliter au public toutes les informations concernant ses intérêts légitimes et lui délivrer les copies de pièces et autres certificats. Elles ont enfin, vis-à-vis des instituts de recherche scientifique et des chercheurs individuels, notamment dans le domaine historique, des obligations spéciales en raison de leur nature même. Il s'y ajoute (ou peut s'y ajouter) des initiatives en matière d'éducation scolaire ou populaire (service éducatif, expositions, etc.), pour autant que cela soit compatible avec les moyens en personnel et en locaux dont disposent les dépôts. Nous reviendrons plus loin sur ce dernier point.
PRIORITÉS?
Les archives de bien des pays se refusent à établir une priorité entre l'aspect administratif et l'aspect scientifique de leurs activités, entre leur rôle de conservation et leurs tâches en matière-d'utilisation. Nous avons vu, en effet, combien ces choses sont intimement liées, au point qu'on ne peut guère les considérer que comme deux faces d'une seule et même activité.
Cette conception est exprimée avec netteté dans la réponse suédoise, qu'on peut ainsi résumer : A la conception totale des archive, où papiers récents et fonds archivés ne sont que deux aspects d'un même problème, doit répondre une conception globale des tâches de l'archiviste; il ne saurait donc y avoir de priorité pour les travaux de caractère scientifique ou pour ceux de caractère administratif. La finalité des archives est de servir les intérêts de la recherche au sens le plus large du terme. Or la condition fondamentale pour y atteindre est que les archives soient dès le début parfaitement organisées; de ce point de vue, la formation, la gestion, le triage des archives courantes des bureaux présentent autant d'importance que le traitement des documents déjà versés.
On ne saurait que souscrire à une opinion exprimée avec une si forte motivation. Il importe cependant de souligner qu'elle est surtout adoptée par des pays relativement récents qui ne disposent que d'un stock limité de documents anciens (Australie, Israël, Malaisie) ou bien d'Etats où, traditionnellement, les archives ont toujours été tenues pour le prolongement de la Registratur de la chancellerie (Suède, Norvège).
Il convient pourtant de signaler que cette conception d'un équilibre indispensable entre archives historiques et archives contemporaines a fait d'énormes progrès au cours des deux dernières décennies. Certains pays, comme la France et la Grande-Bretagne, qui, dans un passé encore récent, avaient accordé une évidente priorité au traitement des archives déjà versées et à l'aspect historique de leurs matériaux, ont tendance, actuellement, àmettre au premier rang de leurs préoccupations la collaboration les services administratifs, en vue d'assurer dans les meilleures conditions la sélection des documents destinés à une conservation définitive. En France-tant aux Archives nationales que dans nombre de services d'archives départementales -. il s'agit de constituer des dépôts de préarchivage, d'établir pour les diverses administrations des listes de leurs documents et de fixer à ceux-ci des délais de conservation. A Londres, le Public Record Office, devenu un service commun au sein du département du Lord Chancelier, coopère avec les services spécialisés d'organisation et de méthodes des diverses divisions de l'administration civile, en vue d'une sélection définitive des matériaux documentaires. Aux Pays-Bas aussi, la loi archivistique de 1962 (entrée en vigueur le 1er mai 1968) a confié aux archives une responsabilité dans la conservation et l'élimination des papiers courants des administrations, à côté de leur tâche traditionnelle en matière d'archives historiques. La même tendance s'est fait jour en Allemagne fédérale, tant aux Archives fédérales que dans celles de certains Länder. De tels faits influent actuellement sur certaines des orientations du métier d'archiviste.
Il n'en reste pas moins que, si les directions d'archives sont maintenant disposées un peu partout à aider les administrations dans la gestion de leurs archives courantes, elles le font essentiellement en vue de mieux asseoir la sélection du matériel destiné à une conservation définitive, qui - cela ressort avec netteté de la très grande majorité des réponses reçues - demeure la priorité absolue de la mission des services d'archives. Avec l'accroissement démesuré de la masse des archives sécrétées par les bureaux, il importe que les opérations techniques soient accomplies aux archives avec facilité et sans retard. C'est ce qu'exprime nettement la réponse yougoslave. La Bavière indique fort judicieusement que, somme toute, « s'il est une priorité absolue pour les archives, c'est bien d'assurer la sauvegarde de toute la substance dont la conservation s'impose ».
Nous avons déjà fait allusion dans notre introduction au problème de savoir dans quel but les archives entendent faire du records management: serait-ce afin de permettre une meilleure organisation du travail interne des bureaux ? ou bien veulent-elles, en aidant les administrations dans la gestion de leurs archives dès la constitution de celles-ci, assurer aux documents « archivables » une meilleure exploitation (immédiate et à terme, après versement) et, surtout, faciliter lé versement dans leurs dépôts de ce qui est digne d'une conservation définitive ? Le problème est bien de savoir à quel stade les services d'archives doivent intervenir: à la phase prénatale des papiers ou après la naissance des archives courantes.
Or il ressort nettement des réponses reçu-es que la perspective historique doit toujours être présente à l'esprit des archivistes, qui portent devant la postérité la responsabilité de la sauvegarde des matériaux documentaires avec lesquelles sera étudiée l'histoire de leur pays ou de leur région.
Cette tâche de conservation-disons, si l'on veut, de sauvegarde - est, à l'évidence, la priorité absolue de la mission des archives. On comprend fort bien que, dans les dépôts où le personnel est réduit à l'extrême-et ceci est souvent le cas d'un certain nombre de pays neufs d'Afrique qui ont répondu à notre questionnaire -, les services d'archives s'attachent et doivent s'attacher en première ligne à la collecte et à la conservation matérielle de matériaux documentaires, au traitement desquels on pourra s'appliquer ultérieurement, lorsque le personnel et les locaux le permettront.
Une autre conséquence est qu'un grand nombre de réponses (celles, notamment, de l'Allemagne, de l'Autriche, du Canada, de la France, de l'Italie, de la Roumanie, de la Yougoslavie) insistent sur les aspects scientifiques et culturels de l'activité de l'archiviste. A travers des modalités diverses dans l'expression et des différences dans les voies concrètes des réalisations, il est manifeste que, quels que soient les régimes politiques et sociaux des Etats, il y a une profonde unanimité sur la manière dont les archives doivent concevoir la finalité de leur mission.
ASPECTS PARTICULIERS DE L'ACTIVITÉ DES ARCHIVES DANS LE DOMAINE HISTORIQUE
Les archives ayant été définies plus haut comme des établissements de caractère scientifique, il est évident qu'elles jouent ipso facto un rôle éminent dans le domaine de la recherche historique. Cela est si vrai que la réponse italienne, traitant des relations entre les archives et les institutions de recherche historique, se borne à affirmer que les archives sont elles-mêmes, par définition, des centres de recherche historique et que leurs travaux et leurs publications (à commencer par leurs inventaires) sont de nature scientifique et contribuent, au même titre que les autres institutions de recherche, aux progrès des sciences historiques.
Laissant, de côté cet aspect philosophique de l'essence fondamentalement historique des archives, nous nous demanderons si celles-ci peuvent et doivent: 1° fonctionner en tant qu'institution de recherche historique et mener de façon autonome des travaux historiographiques, en dehors de ceux qui sont du domaine du guide, de l'inventaire ou du répertoire de documents; 2° collecter, en sus des fonds produits par les activités mêmes des administrations publiques ou para-publiques, d'autres types de sources documentaires de nature à servir l'histoire du pays ou de la région.
1. Les archives centres de recherche ?
Sur le plan de la stricte doctrine, il y a quasi-unanimité des réponses: les archives n'ont pas normalement vocation pour fonctionner en tant qu'institutions de recherche historique. Car il y a, dans la plupart des pays, des académies, des institutions dépendant des universités, des centres nationaux de recherche, des commissions d'histoire (nationales ou régionales) qui ont pour tâche spécifique de prendre l'initiative de travaux collectifs dans le domaine historique ou de subventionner ceux-ci; les services d'archives ne peuvent se substituer à eux.
En revanche, les archives ont pour obligation de prêter à ces organismes tout le concours possible afin de faciliter leurs travaux. Cette aide peut prendre des formes fort diverses:
Il peut arriver que le recensement des sources sur un sujet quelconque prenne un développement tel que les archives jugent utile de dresser à ce sujet un catalogue thématique. Ainsi en a-t-il été au Canada à propos des enquêtes sur les recensements et sur les registres paroissiaux; en France, sont en préparation des guides sur l'histoire de la Révolution dans la région provençale et sur les sources démographiques de la région Midi-Pyrénées. Des enquêtes du même type ont été également publiées en Pologne.
Citons, dans cet ordre d'idées, la collaboration prêtée par les archivistes belges au centre national de recherches d'histoire religieuse en vue de la publication du Monasticon belge, au centre interuniversitaire pour l'histoire des prix et des salaires, au centre interuniversitaire d'histoire contemporaine, au centre belge d'histoire rurale, etc. De même, actuellement en France, plusieurs archivistes sont chargés de la publication de volumes de cartulaires, d'enquêtes et de comptes dans la collection des Documents inédits du comité des travaux historiques et scientifiques dont j'assure moi-même le secrétariat. De même, une trentaine d'archivistes sont actuellement engagés, aux côtés d'universitaires, dans un vaste travail collectif entrepris sous ma direction qui vise à publier une quarantaine de volumes d'atlas historiques provinciaux, véritable corpus des recherches sur l'histoire des provinces.
2. Collecte par les archives de sources historiques non archivistiques ?
Deux écoles bien distinctes semblent s'affronter sur le point de savoir si les archives doivent limiter leur activité au seul matériel proprement archivistique ou si elles ont vocation pour collecter des sources historiques d'autre nature. Les positions sont cependant beaucoup moins irréductibles qu'elles ne l'étaient il y a quelques années.
a) pour certains, les archives ont pour tâche d'assurer par priorité, sinon exclusivement, la conservation et l'exploitation des fonds d'archives produits par le fonctionnement des administrations publiques. Autrefois, la notion d'archives était d'ailleurs restreinte aux seuls public records et excluait les documents accumulés auprès des particuliers. Les Pays-Bas d'abord ont renoncé à cette position doctrinale qui s'était exprimée avec tant de vigueur dans le manuel classique de Muller, Feith et Fruin; les Archives générales du Royaume disposent même aujourd'hui d'un bureau spécial pour la prospection des archives privées (Nederlands Register van familiearchieven). De leur côté, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis n'ont plus l'attitude rigide de naguère. Pourtant le Public Record Office ne contient encore, presque exclusivement, que des public records et ne dispose d'aucun crédit d'achat. La responsabilité en matière d'archives privées est assumée par la traditionnelle Historical Manuscripts Commission et surtout par le National Register of Archives, lequel - bien qu'ayant maintenant son siège au Public Record Office- dirige normalement sur les bibliothèques universitaires, les musées et les archives des autorités locales, les propriétaires d'archives privées qui souhaiteraient opérer le dépôt de leurs archives.
D'autres pays font, certes, des efforts notables pour la prospection des archives privées et considèrent que les archives publiques ont en ce domaine une responsabilité particulière. Cependant, ils ne cherchent pas à obtenir des crédits financiers réguliers qui leur permettraient d'intervenir avec efficacité sur le marché: ils ne sont pas loin d'admettre que les acquisitions de documents sont du ressort des bibliothèques au moins autant que des archives
A plus forte raison, ces mêmes pays sont-ils réticents pour revendiquer en faveur des archives la collecte d'autres sources historiques qui, si leur caractère de documents n'est pas niable, ne sont pas à proprement parler des documents d'archives: ils les assimilent aux collections qui, dans la doctrine archivistique traditionnelle, étaient un domaine réservé des bibliothèques et des musées.
b) A l'opposé, certains considèrent que les archives ont la responsabilité de fournir la documentation la plus complète possible sur notre temps. Or, la forme sous laquelle se présente cette documentation a évolué considérablement, en même temps que se transformaient les moyens de communication avec le public et qu'évoluait la civilisation elle-même Les documents écrits ne sont plus, de nos jours, qu'un des aspects des témoignages que notre époque doit laisser d'elle-même. Ce serait donc la tâche des archives d'accumuler l'ensemble de tous ces témoignages, quels qu'en soient la nature matérielle et les auteurs.
Nul n'a mieux exprimé cette conception que les Archives fédérales allemandes. Elles se sentent moralement obligées d'assurer la conservation globale de la documentation de notre époque: brochures imprimées, tracts, affiches, coupures de presse, bulletins des partis politiques, des syndicats et des associations diverses, aussi bien que collections de photographies, films documentaires, documents sonores, etc. Elles estiment, d'autre part, que la constitution d'archives orales (l'enregistrement de témoignages oraux sur les événements) relève aussi de l'activité des archives. De fait, aujourd'hui plus que jamais, les documents écrits n'enregistrent que des résultats, des décisions: les affaires elles-mêmes (surtout dans le domaine politique) sont traitées au cours de conversations, de discussions, d'entretiens téléphoniques et il peut être du plus haut intérêt, surtout dans les périodes troublées, de disposer des témoignages des acteurs de l'événement, hommes politiques ou militants. Quant aux archives de films documentaires des Archives fédérales, elles sont dès à présent assez importantes pour alimenter en large partie la télévision de la République fédérale.
Ainsi se retrouve cette antique tradition de l'archivistique qui, dans un lointain passé, faisait de l'archiviste un historiographe. Cette conception, qui ne peut pas ne pas heurter ceux de nos collègues pour qui les archives doivent être avant tout des centres de conservation des papiers administratifs, en étroite relation avec la gestion des papiers des bureaux, devra faire-l'objet d'une discussion attentive au sein de la conférence, sur le plan même de la doctrine.
Il ne s'agit, à vrai dire, que d'un développement logique de ce qui se faisait jusqu'alors dans nombre d'archives locales: archives municipales allemandes et archives départementales françaises, notamment, se sont toujours efforcées de réunir la plus large documentation possible sur l'histoire de la ville ou de la province. En France, une série nouvelle (Fi) a été récemment créée dans le cadre- de classement des archives départementales pour y, placer les collections iconographiques. D'autre part, nombre d'archivistes départementaux, dans le cadre de leurs centres de documentation régionaux, constituent des collections d'extraits de presse sur tous les aspects de la vie du département. Sans doute n'ont-ils guère pris d'initiative encore dans le domaine des archives orales, mais ils ont plus d'une fois procédé à des enquêtes écrites notamment sur l'histoire de la deuxième guerre mondiale, l'occupation, la résistance et la libération (personnellement par exemple, tout en réunissant tracts et affiches nous avions lancé de telles enquêtes dès août 1944 auprès de tous les maires et secrétaires de mairie dans le département dont nous dirigions alors les archives). De plus, les archives départementales disposent presque toujours d'une riche bibliothèque qui constitue généralement un centre particulièrement important pour les recherches d'histoire locale, d'autant plus qu'on y trouve l'ensemble de la presse régionale et locale.
Des faits analogues peuvent être cités pour plusieurs archives d'État de la République fédérale, en Bavière notamment (où la quatrième section des Archives générales de l'État de Munich unit dans son ressort, avec le Kriegsarchiv, la documentation historique contemporaine), ainsi qu'en Rhénanie du Nord-Westphalie et en Bade-Wurtemberg. En outre, leurs bibliothèques historiques sont généralement fort bien fournies; certaines peuvent compter plusieurs dizaines de milliers de volumes.
Ces conceptions semblent partagées à des degrés divers par les Etats de l'Est européen (Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie), ainsi que par le Canada et Israël. Dans tous ces pays les archives centrales, mais surtout les archives régionales et locales, s'efforcent de collecter des sources fort diverses servant à l'histoire de leur ressort, quelle qu'en soit la nature: leurs réponses montrent que, même si ce matériel n'est pas toujours encore très important, elles attachent un grand à concentrer la masse la plus large possible de sources de l'histoire.
Ce complément des archives écrites par la collecte de documents et aussi par la constitution d'archives de témoignages (enquêtes écrites ou dépositions enregistrées sur bandes) est actuellement l'objet de discussions dans d'autres pays. en Suède notamment. A nos yeux, il ne fait pas de doute qu'il faut désormais porter ces activités au nombre des tâches qui incombent aux archives et qui entrent dans la définition de leur mission. Ce fait vaut, en tout cas, d'être largement débattu au sein de la présente conférence, à moins qu'on ne juge préférable d'y consacrer une séance particulière au cours d'une Table ronde ultérieure.
LE MICROFILMAGE DE COMPLÉMENT EST-IL DU RESSORT DES ARCHIVES ?
La distorsion qui existe actuellement entre les différentes conceptions des archivistes sur leur mission est bien marquée par leur attitude à l'égard du microfilmage de complément. Lorsqu'un service d'archives estime que sa mission ne se borne pas à la conservation des documents issus de l'activité des bureaux de son ressort et pense qu'il doit fournir aux historiens la documentation la plus large possible sur l'histoire nationale, régionale ou locale, il s'efforce de compléter ses propres fonds en établissant un programme de microfilmage des documents conservés dans d'autres dépôts d'archives ou bibliothèques, tant à l'intérieur qu'à l'étranger.
Les positions sont très nettes: la réponse anglaise est qu'un tel microfilm ne répond pas à la vocation du Public Record Office; les installations de reproduction documentaire de cet établissement sont pourtant extrêmement importantes, mais elles sont destinées à toutes les autres utilisations du microfilm. Il en va de même aux Pays-Bas, en Finlande, en Grèce, en Suisse ainsi que dans la République démocratique allemande.
La Pologne considère, au contraire, qu'en raison des pertes de la guerre une politique systématique de microfilmage de complément s'impose; il en est de même, et pour les mêmes raisons, des archives de certains Länder de la République fédérale allemande. Le microfilmage de complément est àl'honneur dans les plans périodiques des archives de Hongrie, de Roumanie, de Yougoslavie. Israël estime même qu'il s'agit d'une des tâches essentielles des archives puisque la majeure partie des documents concernant l'histoire des Juifs en général et l'histoire des territoires qui font aujourd'hui partie du nouvel Etat se trouvent conservés dans des dépôts étrangers. En France, nombreuses sont les archives départementales qui ont pris l'initiative d'actions de microfilmage de complément; aux Archives nationales aussi, avait été autrefois établi un plan de microfilmage des documents concernant l'histoire de France dans les dépôts étrangers; après la réalisation de ce plan à Venise et aux archives vaticanes, il ne semble pas qu'il ait été poursuivi, du moins de façon systématique.
A nos yeux, l'établissement d'un programme à long terme en matière de microfilmage est un des aspects les plus importants de la politique d'une direction d'archives: il présente, en effet, un intérêt essentiel pour le progrès des études historiques en permettant, non seulement de compléter les documents du dépôt, mais de les critiquer en les confrontant à d'autres sources d'information.
ASPECTS PARTICULIERS DE L'ACTIVITÉ DES ARCHIVES DANS LES DOMAINES ÉDUCATIF ET CULTUREL
Si priorité est donnée à la documentation des services gouvernementaux et administratifs et à l'information des historiens et autres chercheurs en matière de sciences humaines, bien des directions d'archives s'accordent pour considérer que les matériaux conservés peuvent également servir à des fins éducatives et culturelles. Cette activité est cependant tenue pour importante et non pas pour fondamentale. Il s'agit, en effet, d'un complément des tâches de base (Allemagne fédérale, Belgique, France, Grande-Bretagne, Hongrie, Malaisie, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Suède, Tchécoslovaquie, Yougoslavie). Certains pays, tout en estimant cette activité importante, sont cependant gênés, pour la réaliser, par l'insuffisance actuelle des moyens en personnel ou en locaux (Belgique, Finlande, Norvège). D'autres n'ont encore dans ce- domaine que des projets (Australie, Cameroun, Côte d'Ivoire, Dahomey, Israël). Seules les Archives fédérales allemandes affirment qu'il s'agit d'une activité spécifique de la profession.
En général, il n'est pas souhaité que les archives gèrent un véritable musée d'histoire nationale ou régionale: en raison de la répartition des tâches entre les diverses administrations, on considère en effet qu'un tel musée est du - ressort normal de l'administration des musées. A Paris, cependant, le Musée de l'Histoire de France, qui existe depuis plus d'un siècle dans les salons de l'ancien palais des princes de Soubise, présente, à l'aide de documents et d'objets historiques appartenant aux Archives nationales, un panorama de l'histoire nationale. Il est dirigé par un conservateur d'archives qui organise, en outre, les expositions et coordonne les activités du service éducatif. Il existe également à Londres un musée du Public Record Office qui a vu passer en 1969 environ 15000 visiteurs, dont 2000 en groupes ou en visites scolaires. En Israël, les Archives centrales sionistes ont organisé et gèrent le Musée Herzl.
En outre, un certain nombre de dépôts à travers l'Europe (Allemagne fédérale, Belgique, France, Italie) disposent, à défaut d'un véritable musée, d'une ou de plusieurs salles d'exposition permanente.
Beaucoup plus fréquente, sinon générale, est la pratique des expositions temporaires organisées aux archives, le plus souvent pour célébrer l'anniversaire d'un événement mémorable de la vie du pays ou de la région. Le fait est considéré comme normal - par les archives de la République fédérale allemande, d'Australie, de Belgique, du Canada, de Finlande, de France, de Grande-Bretagne, de Grèce, de Hongrie, d'Israël, d'Italie, de Malaisie, des Pays-Bas, de Pologne, de Roumanie, de Suède, de Tchécoslovaquie et de Yougoslavie. Sans doute le rythme de ces expositions est-il un peu moins rapide qu'il y a quelques années (sauf en Suède), la moyenne se situant actuellement à une ou deux expositions importantes par an et par dépôt, de petites expositions pouvant en outre être faites dans des circonstances particulières (réception de personnalités, tenue de congrès, visites scolaires, etc.). En Tchécoslovaquie, il y a eu, en 1969, 251 expositions dans les archives. En Pologne, est organisée tous les cinq ans, dans tous les dépôts du pays, une « semaine des archives ». Nous n'insisterons pas sur cet aspect des tâches des archives, la question ayant déjà donné lieu à des échanges de vues dans les Congrès internationaux. Disons seulement que seules les Archives d'Etat de Hambourg considèrent que l'organisation d'expositions n'est pas du ressort des archives, mais relève de la sphère d'activité des musées.
Un peu partout, les archives reçoivent la visite de groupes universitaires ou scolaires et organisent souvent, à leur intention, des présentations de documents destinés à illustrer, dans le cadre des programmes d'enseignement, les faits de l'histoire nationale ou régionale. La préparation et la direction de ces visites sont normalement assumées par un archiviste, ce qui contribue à ronger le temps de travail de ce dernier. Pourtant de nombreuses réponses insistent sur la nécessité de confier cette tâche éducative à un membre du corps des archivistes, considérant qu'ils ont avec les documents une familiarité que ne possèdent pas, en général, les membres de l'enseignement. Parfois, comme en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en France, ce sont de véritables classes d'histoire que fait ainsi l'archiviste.
Ce n'est guère qu'en France (et dans certaines archives de comté d'Angleterre) qu'il existe de véritables services éducatifs dans les archives. Aux Archives nationales, où il a été créé en 1950, il est assuré par quatre professeurs de l'enseignement secondaire, détachés à plein temps; il publie des reproductions et transcriptions de documents, sur de multiples thèmes; il organise un concours de « jeunes historiens » des séances de cinéma scolaire et anime un ciné-club. En 1969, 17 000 élèves sont ainsi venus aux Archives accompagnés de leurs professeurs. Dans les archives départementales fonctionnent 48 services éducatifs (soit dans un dépôt sur deux) auxquels sont affectés, à temps partiel, des professeurs opérant en étroite coopération avec le directeur des archives ou ses collaborateurs; ils organisent des expositions sur un thème donné (le plus souvent concernant un aspect régional de l'histoire générale). En 1969, plus de 40000 élèves sont ainsi passés dans les archives départementales.
Il faut enfin mentionner que les services des archives sont bien souvent mis à contribution par les autorités qui leur demandent avis ou informations sur des questions de nature culturelle qui se rattachent plus ou moins directement à leurs attributions propres.
Il s'agit, le plus souvent, de consultations portant sur des événements qu'on entend commémorer. Dans certains Länder d'Allemagne fédérale, les archives sont consultées sur tous les problèmes d'héraldique municipale, sur l'opportunité de changement de noms de localités, etc. Il en est de même en France où les directeurs des services d'archives et parfois leurs adjoints jouent un rôle non négligeable-en partie réglementaire, en partie traditionnel-sur tout ce qui touche, de près ou de loin, à l'histoire et à la vie culturelle de la province. Ils le doivent au fait que les archives départementales constituent le seul service culturel dont le ressort s'étend à l'ensemble du département, tandis que les bibliothèques et les musées sont, normalement, des services locaux; ainsi, l'archiviste est-il appelé à jouer un rôle de conseiller culturel auprès du préfet et des autorités départementales.
S'il apparaît bien difficile de justifier, sur le plan des principes, une telle extension de la mission de l'archiviste, celui-ci y attache en France un intérêt tout particulier, bien que ces activités lui prennent souvent un temps considérable. C'est que cette compétence influe considérablement sur le rayonnement culturel des archives.
Tous ces faits marquent clairement que les archives, surtout sur le plan régional et local, jouent de plus en plus un rôle de foyers de la recherche historique. Le fait que dans divers pays comme en Allemagne, en Belgique, en France, en Italie etc., on fait souvent appel aux archivistes pour donner dans les universités et autres instituts d'enseignement supérieur des cours ou des conférences en matière d'histoire régionale, d'histoire générale, de sciences auxiliaires de l'histoire renforce encore cette tendance. Il est très important de la souligner, à un moment où il pouvait paraître évident que la mission des archives s'orientait toujours davantage vers des tâches de caractère administratif et où certains voyaient leur avenir dans des activités de records management.
Il se produit ainsi un écartèlement de plus en plus sensible de la mission des archives: déjà le regretté président Graswinckel les définissait comme « Hercule au carrefour », un géant contraint de s'avancer d'un pas égal sur deux routes divergeant l'une de l'autre. Reste à savoir s'il s'agit véritablement d'une divergence réelle, mais le fait est que les archives ne pourront àl'avenir faire face à leur mission scientifique, administrative et culturelle, qu'à condition d'obtenir un accroissement sensible de leur personnel et, sans doute, une spécialisation croissante de celui-ci.